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Entretien avec Hervé Drévillon, historien

drevillonLa sortie de l’ouvrage Les rois absolus (1629-1715), dans la collection Histoire de France chez Belin permet à Histoire pour tous de rencontrer son auteur, Hervé Drévillon. Spécialiste d’histoire culturelle et d’histoire militaire du XVIIe siècle, il nous raconte, entre autres, son parcours et sa vision du rôle de l’historien dans la société.

 

 

« Sans détermination absolue, on abandonne »

Comment êtes-vous devenu historien ? Peut-on parler de vocation ?

J’hésite toujours à parler de « vocation », terme un peu fort et avec une petite connotation sacrée qui ne convient pas tout à fait dans mon cas. Je voudrais surtout insister sur le rôle déterminant qu’ont joué les enseignants en général et, en particulier, l’un d’entre eux, Jean-Pierre Tronche, qui fut mon professeur au lycée. C’est quelqu’un qui a fait le choix, volontaire et assumé, de transmettre par l’enseignement plutôt que par la recherche et l’écriture. Et pour cela, il a décidé de faire de son enseignement un ministère de l’intelligence. Je me souviens qu’en tant qu’élève j’éprouvais le désir d’être à la hauteur de l’intelligence qu’il nous offrait. Maintenant, en tant qu’enseignant, je tache toujours d’y parvenir. Jean-Pierre Tronche m’a donné une haute idée, non pas de moi, mais du métier que j’exerce. Quand je pense à lui, cela m’évoque ce que peut dire Régis Debray, dans Loués soient nos seigneurs, de ces grandes figures de professeurs, et il mérite vraiment un hommage parce qu’il a laissé des traces dans le souvenir d’autres élèves que moi. La suite de mon parcours résulte plus d’une série de hasards, parmi lesquels les logiques strictement scolaires jouent un rôle : on choisit la discipline dans laquelle on est le plus à l’aise, même si en faire son métier est une toute autre histoire. Les échecs y jouent aussi un rôle, car, pour ma part, le fait d’avoir échoué au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure a été un événement marquant, qui m’a donné la détermination absolue de ne plus avoir à subir l’humiliation du renoncement. Cela a été utile car la carrière n’est pas facile, et il faut être déterminé à aller jusqu’au bout, en particulier quand il s’agit de faire une thèse et, surtout, comme cela a été mon cas, quand on enseigne à plein temps parallèlement. Sans une détermination absolue, on abandonne. Et je ne parle pas seulement de carrière, je parle aussi de la dynamique intellectuelle qui incite à ne pas se satisfaire du peu que l’on a trouvé.

Vous avez enseigné en collège ou en lycée ?

En lycée, pendant six ans, ce qui rendait les choses un peu plus difficiles parce que je n’avais que des Terminales, et je passais donc mon temps à corriger des copies. Mon goût de la recherche m’a malgré tout permis de m’accrocher et de continuer. Et ce goût, je le dois à un autre maître, Roger Chartier, dont j’ai suivi l’enseignement à l’EHESS. J’ai vraiment appris le métier d’historien à ses côtés, en appréhendant les réalités sociales comme le résultat d’une combinaison de pratiques et de représentations, articulation dont il a été un grand théoricien. Cette méthode, je l’ai d’abord appliquée à un objet classique de l’histoire culturelle, de la culture imprimée, en travaillant sur la littérature astrologique au XVIIe siècle, dans une perspective d’histoire du livre. Ensuite, lorsque j’ai diversifié mes centres d’intérêt, je l’ai fait avec la même méthode, y compris aujourd’hui avec l’histoire militaire.

« Maurice Agulhon : une grande figure d’historien, et une grande figure humaine »

Vous avez passé votre thèse avec Roger Chartier, mais auparavant vous avez effectué le parcours « classique », avec l’agrégation par exemple ?

Oui, mais j’ai d’abord fait une maîtrise en histoire contemporaine (sur l’historiographie des guerres de Vendée et de la chouannerie dans le premier tiers du XIXe siècle), avec un autre historien qui a également compté pour moi, Maurice Agulhon. Auprès de lui, j’ai appris les fondamentaux de la recherche et, surtout, la position de l’historien, par rapport à son objet d’étude, en tant qu’individu et en tant que citoyen. Maurice Agulhon est évidemment une grande figure d’historien, mais également une grande figure humaine. Je dois dire que cette dimension a souvent pris un rôle important dans mon parcours, nous y reviendrons sans doute…Après cette maîtrise et mon service militaire, j’ai obtenu l’agrégation en 1988. Pour ma thèse, je l’ai donc préparée parallèlement à l’enseignement dans le secondaire, durant quatre ans, pour la soutenir en 1994. Tout de suite après, j’ai été élu maître de conférences à Paris 1. C’était une autre époque, où l’on pouvait être élu à ce genre de poste uniquement avec une thèse.

Votre thèse a été éditée rapidement ?

Oui, dès 1996, chez Champ Vallon, sous le titre Lire et écrire l’avenir. L’astrologie dans la France du Grand Siècle (1610-1715). Cette version est d’ailleurs meilleure que la thèse elle-même car, une fois nommé à Paris 1, j’ai pu retravailler sereinement, avec bien plus de temps que quand j’enseignais en lycée. J’ai ainsi pu approfondir et compléter ce travail.lire_lavenir

Vous êtes ensuite devenu professeur…

Je suis resté une dizaine d’années à Paris 1 comme maître de conférences, pour finalement soutenir mon HDR en 2004, être élu professeur à l’université de Poitiers, et revenir trois ans plus tard à la Sorbonne, toujours à Paris 1.

Comment êtes-vous passé de l’histoire contemporaine à l’histoire moderne ?

Les raisons ne sont pas vraiment scientifiques ! J’avais en fait envie de travailler sur la période la plus reculée qui soit, mais sans avoir à faire du latin, considérant que je n’avais pas le niveau suffisant. L’histoire médiévale était donc exclue. Non pas que le latin y soit toujours indispensable, mais je craignais d’avoir à choisir mes thèmes de recherche par défaut. Je pouvais à la limite travailler sur le XVIe siècle, mais c’est finalement le XVIIe qui s’est imposé. Le choix du sujet de l’astrologie pour ma thèse est un choix concerté avec Roger Chartier : l’idée était initialement de travailler sur les représentations du temps, comment on se représentait l’avenir, ce qui avait été peu étudié. J’ai abordé la littérature astrologique sous l’angle des processus de qualification/disqualification. L’hypothèse était de considérer que la disqualification de l’astrologie au XVIIe siècle résultait en partie de la « révolution scientifique », mais également de raisons politiques et socio-culturelles dont les formes mêmes de la littérature astrologique étaient l’enjeu. En effet, cette littérature a pris des formes au XVIIe siècle considérées par les contemporains comme disqualifiantes.

Pourquoi avoir finalement changé de champ de recherche ?

Continuer à faire de la recherche sur la littérature astrologique aurait exigé que je continue à travailler dans un univers avec lequel je n’avais pas de grandes affinités. Et aussi, il faut bien le dire, de côtoyer un certain nombre de « spécialistes », de Nostradamus par exemple, qui ne sont pas spécialement amusants à fréquenter. Il y a, parmi eux, beaucoup d’illuminés. De plus, il faut reconnaître que dans l’univers académique ce n’était pas toujours simple de se présenter comme un spécialiste de Nostradamus ! Heureusement, depuis, Nostradamus est quand même devenu un objet légitime, qui intéresse de grands historiens, comme Denis Crouzet (NDLR : Nostradamus, une médecine des âmes à la Renaissance, Payot, 2011).

« D’une aventure d’amis est né un véritable sujet d’étude »

Vous avez alors choisi l’histoire militaire…

J’ai décidé de m’intéresser à d’autres choses que la littérature astrologique, mais toujours dans la perspective de l’histoire de l’imprimé et, dans le prolongement de mon travail avec Roger Chartier, en restant dans l’interrogation sur l’articulation entre les pratiques et les représentations. Je me suis donc tourné vers une littérature qui aborde ces enjeux : les traités d’escrime. Là se joue vraiment la question du caractère normatif de l’imprimé, sa capacité à déterminer des normes de comportement, en l’occurrence du corps, mais plus encore puisque l’escrime est une forme de civilité, ou en tout cas de socialisation, certes violente. Avec ces traités, nous sommes donc bien au cœur des problématiques qui m’intéressaient. Les rencontres ont là aussi joué leur rôle. C’est la dimension humaine du travail de l’historien, et pour moi cela a été la collaboration avec Pierre Serna et Pascal Brioist. Avant d’être collègues nous sommes amis. Nous avions en commun le goût pour les romans de cape et d’épée, et avec Pierre Serna la pratique de l’escrime japonaise, le kendo. La découverte des traités d’escrime s’est faite elle aussi en commun, et nous nous sommes dits qu’il y avait peut-être là un objet d’étude. D’une aventure d’amis est ainsi né un véritable sujet d’étude, soulevant des questions sur la violence, la civilisation des mœurs, la culture du courage et de l’honneur, et bien évidemment le duel. C’est même plus globalement le combat d’épée qui nous a intéressés. Et de cette expérience amicale et savante, nous avons tiré un livre : Croiser le fer : violence et culture de l'épée dans la France moderne : XVIe-XVIIIe siècle (Champ Vallon, 2002). Pour moi, cela a été également une façon de sortir de la culture de l’imprimé, dans laquelle j’étais un peu confiné dans mes recherches antérieures, pour m’ouvrir à des méthodes qui relèvent plus de l’histoire sociale. Je les ai appliquées à l’occasion de mes recherches sur la communauté des maîtres d’armes, seule communauté de métiers à procurer la noblesse à ses plus anciens membres. Cela m’a permis de découvrir cet univers des gens qui portent l’épée au côté, qui se réfèrent à la culture de l’honneur, du courage, à l’univers du combat et de la violence. J’ai ainsi pu me rendre compte qu’il existait tout un pan de l’histoire de l’Ancien Régime, qu’on peut au sens large rattacher à l’histoire militaire. Cet aspect de l’histoire est longtemps resté en friches, même si de grands historiens, tel André Corvisier s’y sont intéressés. Celui-ci m’a beaucoup inspiré mais je l’ai découvert tardivement. Il m’a permis de prendre conscience que l’histoire militaire pouvait être un objet de recherche légitime, ce qui n’était pas évident au sein du milieu universitaire dans lequel j’évoluais. C’est lui qui a intégré dans l’histoire militaire les méthodes de l’histoire sociale et culturelle, et ainsi sorti ce champ d’études du ghetto militariste et de l’histoire bataille. Pourtant, assez peu d’historiens se revendiquent de cet héritage et ce n’est que très récemment, sous l’impulsion de l’historiographie de la Première Guerre mondiale, que l’histoire des guerres est sortie d’un certain isolement …croiser

« L’histoire militaire continue encore aujourd’hui à attirer la suspicion »

Avec tous les débats autour de la « société de guerre » ?

Oui, par exemple. Toutefois, si cette « histoire de la guerre » est devenue légitime, l’histoire militaire continue encore aujourd’hui à attirer la suspicion. On considère toujours que ceux qui s’y intéressent sont militaristes, parce que c’est bien connu les historiens du jansénisme sont jansénistes, et les historiens du nazisme sont nazis…Par ailleurs, on veut bien étudier la guerre par le biais de la violence, de ses acteurs et de ses victimes mais on a l’impression qu’il y a toujours quelque chose d’un peu obscène à s’intéresser à ses formes et à ses logiques militaires, à l’histoire opérationnelle de la guerre (tactique, stratégie,…). Or, je pense qu’en y appliquant les méthodes des sciences sociales, il y a beaucoup à faire et à redécouvrir. Je suis frappé de voir à quel point l’histoire de la chose militaire reste encore, dans certains domaines et certaines périodes, un territoire méconnu.  Un exemple : pour mon HDR, je me suis intéressé aux officiers de l’armée de Louis XIV, et quand j’ai commencé ma recherche je me suis rendu compte, avec Jean Chagniot, que nous ne savions pas dans quelle mesure les charges étaient vénales durant cette période. Si l’on compare avec l’intérêt suscité par le monde de la robe, de la justice ou des finances, dont on connaît les moindres détails, la méconnaissance qui pèse encore sur la société militaire constitue une anomalie.

Parce qu’il n’y pas eu de recherches, ou par manque de sources ?

Les deux. D’abord, pour comprendre les logiques de la vénalité des charges militaires il faut accepter d’entrer sans concessions dans l’univers militaire, dont les institutions sont extrêmement complexes et, parfois, plus coutumières que réglementaires. On doit donc passer du temps à acquérir de la familiarité avec un univers a priori rébarbatif. Ensuite, il y a un travail en archives qui n’est pas simple parce que la vénalité des charges militaires est une vénalité officieuse, de particulier à particulier, et donc mal prise en charge officiellement par la monarchie. Difficile dès lors de trouver des sources. Ainsi, on ne dispose pas de témoignages directs pour reconstituer un marché qu’on ne fait que deviner.

« L’intérêt des étudiants pour l’histoire militaire est considérable »

Avez-vous l’impression que l’histoire militaire, si elle est encore regardée avec méfiance par le milieu universitaire, attire tout de même les étudiants, en licence ou en master ?

Oui, et l’intérêt est même considérable…

Y compris en histoire moderne ?

Oui, dans toutes les périodes. Après le départ à la retraite de Jean-Paul Bertaud, en 1999, nous avons décidé avec mon collègue Bernard Gainot d’ouvrir à Paris 1, le séminaire Guerre et société à l’époque moderne. Nous étions alors seulement maîtres de conférences, mais nous voulions entretenir cette spécialité en attendant qu’un autre professeur prenne le relais de Jean-Paul Bertaud. Ce qui n’est finalement pas arrivé avant que je sois moi-même élu. Cela n’a pas empêché cet enseignement de se développer, y compris en licence, et avec un franc succès. Dès la première année d’existence de l’UE « Guerre et société », j’ai été surpris de voir des étudiants nous dire que leur goût pour l’histoire résultait d’une passion pour la question militaire. Certes, les motivations ne sont pas toujours forcément bonnes : quand un étudiant vient vous voir et dit qu’il est un admirateur de l’armée allemande de la Seconde Guerre mondiale, évidemment on est un peu méfiant. Mais peu importe, c’est ensuite notre travail d’enseignant de capter cet intérêt et de le transformer en démarche scientifique. C’est la mission d’un enseignant : prendre les gens d’où qu’ils viennent et les amener quelque part, où ils ne seront plus tout à fait les mêmes.

Cet intérêt pour l’histoire militaire se confirme sur internet…

Exactement. Les sites de passionnés de questions militaires sont très nombreux et certains sont d’une grande qualité et d’une érudition scrupuleuse. On le voit également avec l’engouement qui touche la nouvelle revue Guerres et Histoire, qui connaît un grand succès. Et nous voulons faire en sorte que cet intérêt alimente un véritable goût pour la recherche. Nous avons là, nous chercheurs, une grande responsabilité. Le séminaire que j’anime en master ne désemplit pas, et je risque d’arriver au maximum de mes capacités d’encadrement de doctorants, puisque j’en ai quatorze pour l’instant. D’un point de vue éditorial également, on sait très bien que la guerre fait vendre, même si les éditeurs ont mis un certain temps à le comprendre. En France, du moins, parce que dans le monde anglo-saxon c’est le cas depuis bien longtemps.

L’image de l’armée n’est peut-être pas la même là-bas qu’ici…

Oui, tout dépend en effet de la place de l’armée dans la société. En France, l’image de l’armée s’est clairement dégradée depuis la défaite de 1940, puis les guerres coloniales, ce qui a provoqué un profond divorce entre le pays et son armée. Cela explique sans doute, en partie en tout cas, le mépris dans lequel a été tenue l’histoire militaire pendant longtemps.

« Prendre en compte le fait qu’on aura un lecteur »

Vous venez de publier le volume consacré aux rois absolus dans la collection Histoire de France de Belin (Les rois absolus, 1629-1715, Belin, 2011). Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

Cela part d’une demande amicale de Joël Cornette, une autre rencontre déterminante pour moi. C’est lui qui m’a appris à faire des livres, à tenir compte de cette activité très spécifique qu’est la représentation au public de son travail. Au-delà de l’historien qu’il est, Joël Cornette m’a fait comprendre que la publication est une activité à part entière. On a tendance quand on écrit à s’enfermer dans un dialogue entre soi et soi ; or il faut d’abord apprendre à transmettre son travail au public, quel qu’il soit. Prendre simplement en compte le fait qu’on aura un lecteur.

C’est une façon d’écrire différente ?

Tout simplement une façon d’écrire. Viennent ensuite les considérations qui tiennent à la nature du public que l’on vise.

Il y a donc différentes façons d’écrire selon le support et le public ?

Oui, et je pense que le support et le public forment un ensemble indissociable. On n’écrit évidemment pas de la même façon selon que l’on rédige un article pour une revue savante ou un manuel destiné aux étudiants, selon que la démarche est synthétique ou analytique. A chaque forme d’écriture correspond un type de public et d’usage. Cela dit, quelle que soit la forme ou le public, j’essaye de conserver la même exigence. Il ne faut pas se réfugier derrière l’alibi de l’écriture savante pour écrire des choses illisibles. Inversement, l’objectif de la vulgarisation ne doit, en aucun cas, induire le moindre renoncement à l’exigence de contenu. La publication est un travail spécifique, que j’aime profondément et que je prolonge par une activité éditoriale au Seuil ou chez Atlande.

Pour la collection Belin, comment vous êtes-vous intégré à la ligne éditoriale du projet ?

L’idée de ce projet était de faire une histoire de France accessible à un public assez large, sans notes de bas de page (même si tout est référencé en fin d’ouvrage). Le cahier des charges insistait aussi sur les illustrations, et chaque volume comporte entre cent cinquante et deux cents illustrations, sans oublier les cartes. Il fallait donc jouer le jeu d’une écriture accessible et narrative, un récit chronologique. Là, j’ai eu plus de difficultés. J’ai essayé et ça a bien marché pour le règne de Louis XIII. Arrivé à Louis XIV, je n’ai en revanche pas réussi à faire un récit qui me permettait de dire ce que j’avais envie de dire sur ce règne sans répéter ce qui a déjà été écrit des dizaines de fois. C’est la difficulté avec Louis XIV, qui a inspiré de nombreux travaux réalisés par des géants comme Lavisse ou Goubert. Or, je ne suis pas parvenu à faire un récit linéaire qui rende justice à chacun tout en me laissant la place d’une expression plus personnelle. Pour exprimer plus nettement mon point de vue, j’ai dû assumer la forme de l’essai tout en conservant une certaine fidélité au cahier des charges initial. Mon livre est tout de même divisé en deux temps chronologiques : 1629-1661, puis 1661-1715. Mais, à l’intérieur de chaque partie, j’ai dû adopter un plan thématique.

On retrouve pourtant ce genre de plan dans d’autres volumes de la collection Belin…

Oui, et j’avoue que le travail de Philippe Hamon (NDLR : Les Renaissances, 1453-1559, Belin, 2010) m’a un peu aidé ! Quand j’ai commencé à travailler, j’avais sous les yeux le modèle réalisé par Nicolas Le Roux (NDLR : Les guerres de religion, 1559-1629, Belin, 2009) qui, lui, joue le jeu de façon remarquable, mêlant récit et nouveauté avec intelligence et subtilité. Je n’ai pas réussi à suivre ce modèle. C’est à ce moment là que j’ai discuté avec Philippe Hamon, qui lui aussi travaillait sur son volume, et m’a dit qu’il allait plutôt l’aborder sur le mode de l’essai, ce qui m’a décomplexé. Finalement, je trouve que cela donne sur la période moderne des approches différentes, mais très intéressantes : Le Roux et Beaurepaire (NDLR : La France des Lumières, 1715-1789, Belin, 2011) ont respecté le cahier des charges de façon remarquable, alors que Hamon et moi avons plutôt joué la carte de l’essai…belin

Ce qui fait partie de la richesse de la collection…

Oui, c’est ce que nous nous sommes dits. La collection Belin a une cohérence d’ensemble, et évidemment tout cela a été fait en accord avec Joël Cornette.

Comment avez-vous fait votre choix pour les sujets traités dans la partie « l’atelier de l’historien » ?

C’est justement là que je me suis expliqué sur toutes les difficultés rencontrées et les choix que j’ai opérés. La principale, concernant surtout Louis XIV, fut de composer avec les images contradictoires du règne qui émergent de traditions historiographiques très marquées. C’est à la fois le Siècle de Louis le Grand, le Grand Siècle et le Siècle de fer. J’ai voulu faire le point sur ces différentes conceptions du XVIIe et montrer que ces images contradictoires du Grand Siècle nous ouvraient chacune la porte sur un certain champ de l’histoire, et aussi certaines méthodes.

« Le régime de l’extraordinaire, creuset de l’absolutisme »

La guerre est omniprésente dans le livre…

Je suis parti avec ce complexe traditionnel de celui qui fait de l’histoire militaire, que l’on soupçonne toujours de militarisme. J’ai donc commencé prudemment, en me disant que je me contenterais de rappeler l’importance de la guerre dans l’histoire du XVIIe siècle, mais je ne préméditais pas du tout d’en faire un objet central. Et puis, en travaillant, et surtout en commençant cet ouvrage en 1629, cela m’a renvoyé à une chronologie militaire. Dès lors que Louis XIII fait la paix avec les Protestants, il va pouvoir faire la guerre à l’Espagne. Il doit alors mettre sur pied un système administratif, politique, judiciaire et évidemment un système fiscal. Or, dans tous ces domaines, il y a un point commun : tout ce qui est mis en place à ce moment relève du « régime de l’extraordinaire ». Ce système a été le creuset de l’absolutisme, et il procède de la guerre. Des phénomènes comme la Fronde peuvent être considérés comme la conséquence directe du choix de la guerre. Et la Fronde elle-même est une guerre…Dans cette première partie du livre, qui va jusqu’en 1661, la guerre est donc bien omniprésente, et l’opposition traditionnelle entre guerre intérieure et guerre extérieure s’effondre. Une forme de désordre social apparaît, dont le duel est une manifestation ; il est l’expression de concurrences et de rivalités entre des individus qui ne savent plus très bien se situer les uns par rapport aux autres. On peut dire qu’il y a dans ce premier XVIIe siècle une sorte d’hostilité généralisée.

Et sous Louis XIV ?

Les choses sont différentes. Une part importante du règne de Louis XIV repose justement sur le cloisonnement entre guerre intérieure et guerre extérieure. Ce que Vauban traduit très bien dans son pré carré : délimiter l’espace à l’intérieur duquel le roi est souverain. Dans une lettre à Louvois, Vauban écrit d’ailleurs : « le roi doit pouvoir tenir son fait des deux mains ». Contrôler cet espace est possible parce qu’il y a des frontières qui sont sûres. L’un des effets majeurs du pré carré a été de créer à l’intérieur de ce territoire un espace unifié placé sous le contrôle du roi, avec comme corollaire la naissance de la police. J’ai ainsi voulu montrer dans cette partie le lien intime qui existe entre la guerre à l’extérieur, et la police à l’intérieur. Une police au sens vaste, celui de l’Ancien Régime : la police des métiers, de l’approvisionnement des villes, et d’une certaine façon des mœurs et des croyances. C’est ce double signe, guerre à l’extérieur/police à l’intérieur, qui caractérise cette partie du règne de Louis XIV.

« Promouvoir en France les War studies »

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je continue à travailler sur les questions liées aux cultures de guerre, à la place de la guerre dans la société, etc, mais en essayant de le faire toujours de manière ouverte. Autant je tiens à la spécificité du militaire, autant je considère malgré tout que le militaire n’est pas un monde isolé. Je me suis par exemple intéressé ces dernières années à une dimension essentielle dans la culture militaire, l’honneur, mais dont j’ai bien conscience qu’elle n’est pas exclusivement militaire. L’honneur est ainsi pour Montesquieu le principe du gouvernement monarchique, rien de moins. Il structure les relations entre les individus, entre les individus et les groupes, et entre les groupes et l’Etat. Par ailleurs, je continue à travailler sur des questions plus spécifiquement guerrières, à l’IRSEM (NDLR : Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire) où j’exerce une activité de directeur de recherches en animant une politique scientifique dans un esprit de décloisonnement des périodes chronologiques, mais également des disciplines. J’essaie ainsi de promouvoir ce que les Anglo-saxons appellent les War studies, qui n’est pas identifié en France comme champ véritable.

Le projet que vous venez de mettre en place à Paris 1 est dans le même esprit ?

Exactement. Il s’agit de l’Institut des Etudes sur la Guerre et la Paix, une structure fédérative où nous faisons travailler ensemble des chercheurs et des centres de recherches de toutes disciplines, et où nous souhaitons coordonner les formations. A Paris 1 par exemple, nous avons plusieurs masters qui touchent le domaine « Guerre et Paix » : en relations internationales, en histoire, en science politique, en droit international, en géopolitique, ou encore en gestion. Nous voudrions leur donner un affichage commun, et organiser entre ces masters des circulations, des parcours. Et pourquoi ne pas inventer des formations nouvelles sur ce champ de recherche ? Le modèle serait celui des départements des War studies, comme au King’s College de Londres. Je pense que c’est utile pour l’Université, et particulièrement pour une discipline comme l’histoire, car je suis convaincu qu’il faut aujourd’hui réfléchir à toutes les possibilités permettant à l’histoire de s’insérer dans des formations professionnalisantes. Auparavant, les étudiants en histoire se tournaient souvent vers l’enseignement, mais aujourd’hui il y a un problème avec la vocation d’enseignant, avec l’organisation actuelle des concours et de la formation qui est purement et simplement une honte, avec la crise du système éducatif et le mépris dans lequel les enseignants sont tenus…Ce débouché-là est en crise.  Les War studies sont une façon d’associer l’histoire à d’autres sciences humaines, en ouvrant de nouvelles perspectives de recherches mais également d’insertion professionnelle. Dans le même temps, l’université doit s’ouvrir pour jouer un rôle plus important dans la formation des cadres de l’armée.

Et  l’Armée s’ouvrir à l’Université…

Elle le fait. L’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire auquel j’appartiens en est l’illustration en accueillant, à parité, des militaires et des universitaires. L’Armée formule une demande de partenariat  de plus en plus pressante vis-à-vis de l’Université, et je considère comme un devoir citoyen de la satisfaire afin d’assurer le lien entre l’armée et la nation, qui constitue un fondement de la république. La France consacre une part considérable de son budget à l’entretien d’un puissant outil de défense. Il me paraît normal que la nation se donne les moyens de s’approprier ce choix, quitte à le remettre en cause. Il n’y a rien de pire, selon moi, qu’une politique de défense mal assumée, que des guerres que l’on mène sans le dire…batailles

« L’historien n’est jamais confronté à une réalité qui va de soi. Il faut qu’il aille la chercher »

Vous avez évoqué, à travers la figure de Maurice Agulhon, la place de l’historien dans la société, en tant que citoyen…

Je suis persuadé que l’historien a un rôle à jouer dans la société, non pas comme on le dit souvent, pour éclairer le présent à la lumière du passé, ni pour régler des comptes anciens en arbitrant les conflits mémoriels. L’histoire n’est plus comme par le passé la science sociale, fédérant toutes les autres et accaparant le magistère de l’expertise sociale. Libérés de ce poids, les historiens peuvent faire valoir la singularité de leur point de vue qui repose sur l’exercice critique, non pas la critique idéologique qui s’appliquerait a priori sur une réalité donnée, mais la critique méthodique comme il existe un doute méthodique. L’historien apprend à être confronté à une réalité qui ne va pas de soi. Il sait que celle-ci résulte de l’assemblage des sources qui la révèlent à lui et dont il est l’inventeur. C’est cette capacité à appréhender de façon critique, ce qui façonne une réalité, qui fait sa spécificité. Enfin, l’histoire possède cette faculté dont jouissent peu d’autres sciences humaines ou sociales : elle produit un récit, ce qui lui confère une place unique dans l’espace public. Les livres d’histoire constituent une part importante de l’activité éditoriale, y compris pour les grandes maisons d’éditions dites généralistes. On revient ainsi sur la nécessité, voire la responsabilité, d’écrire que j’évoquais tout à l’heure : elle s’impose à tous les historiens.

Que pensez-vous de l’importance prise par internet et de son rapport à l’histoire ?

C’est une ressource qui est devenue essentielle, y compris dans les façons de travailler, avec bien évidemment ses effets pervers. Son rôle est fondamental dans la diffusion et la démocratisation de la connaissance ; l’histoire militaire en particulier en est un bon exemple.

« Internet, démultiplicateur du pouvoir du livre »

Est-ce la fin de la civilisation du livre, comme l’affirme Jean-François Sirinelli (L’Histoire est-elle encore française ?, CNRS, 2011) ?

C’est une question que l’on se pose tous, mais pour l’instant ce que je constate, c’est qu’internet joue plutôt le rôle de démultiplicateur du pouvoir du livre, qui fait toujours référence dans sa version papier. Ce qu’il y a d’inquiétant actuellement dans l’édition n’est, selon moi, pas imputable à internet mais à un émiettement du lectorat. Peut-être qu’internet a une responsabilité dans cette atomisation des champs parce que tout – ou presque - est  disponible, et qu’on peut avoir le sentiment que tout se vaut.

Il y a le risque de la « googlisation », où la quantité peut sembler faire office de référence, au détriment de la qualité…

Bien sûr. Internet a tendance à effacer les instances de médiation en se présentant comme une réalité immédiate, ce qui est un piège. Je ne suis cependant pas persuadé que le pire soit sûr. C’est une forme culturelle qui, pour reprendre l’expression de Michel de Certeau, engendre des « arts de faire ». Etant moi-même un gros consommateur d’internet, je ne suis pas sûr que l’usager du net soit aussi naïf et dépourvu d’instruments critiques qu’on le croit. Je ne suis donc pas totalement convaincu par la perspective un peu apocalyptique consistant à redouter la fin de la civilisation du livre, mais je ne suis pas non plus un admirateur béat de la démultiplication des capacités offertes par internet. Quoiqu’il en soit, en tant qu’usager, ça a totalement transformé ma façon d’exercer mon métier d’enseignant-chercheur. Je ne fais plus le même métier qu’il y a dix ans, et je n’ai pas fini d’en mesurer les conséquences.

Merci.

Hervé Drévillon est professeur d’histoire moderne à l’université Paris 1 Panthéon- Sorbonne. Il dirige le département Histoire de la défense et de l’armement de l’IRSEM, ainsi que l’Institut des Etudes sur la Guerre et la Paix (Paris 1).

Il a publié, entre autres :

-          Les rois absolus (1629-1715), Belin, 2011.

-          Batailles. Scènes de guerre de la Table ronde aux tranchées, Seuil (coll. « L’univers historique »), 2009.

-          L’impôt du sang. Le métier des armes sous Louis XIV, Tallandier, 2005.

-          Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle), Champ Vallon, 2002 (avec P. Serna et P. Brioist).

-          Histoire culturelle de la France XVIe-XVIIIe siècle, A. Colin (coll. « Campus »), 2002.

-          Lire et écrire l’avenir. L’astrologie dans la France du Grand Siècle (1610-1715), Champ Vallon, 1996.

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