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Entretien avec Hélène Harter, historienne

HarterA l’occasion de la sortie de l’ouvrage Pearl Harbor, 7 décembre 1941 (Tallandier), rencontre avec Hélène Harter, professeure d’histoire contemporaine à l’université Rennes II. Spécialiste de l’Amérique du Nord, elle évoque son métier d’historienne, ses travaux de recherche et, à l’occasion des 70 ans de Pearl Harbor, la place et l’importance de cet événement dans l’histoire des Etats-Unis.


 

 

« Les différences entre la France et l’Amérique m’ont fascinée »

Qu’est-ce qui vous a amenée à l’histoire, et en particulier celle de l’Amérique du Nord ?

Je le dois à mon institutrice de CM2, qui nous a fait travailler sur l’élection présidentielle de 1980 (celle qui a porté Ronald Reagan à la Maison Blanche). Nous avons notamment comparé le système français et le système américain, et cela m’a donné envie d’en savoir plus par la suite.

Vous n’aviez pas de lien avec l’Amérique du Nord, par la famille par exemple ?

Non, cela a été mon premier contact. C’est à partir de ce moment que je me suis vraiment intéressée à l’histoire, et à celle des Etats-Unis en particulier. Les différences entre la France et l’Amérique m’ont fascinée et j’ai voulu en savoir plus. Ensuite, à l’université, j’ai eu la chance à Paris 1 de suivre le cours de licence d’André Kaspi. J’ai hésité pour ma spécialité de maîtrise entre l’histoire urbaine et l’histoire des Etats-Unis. J’ai finalement marié les deux, avec un sujet d’histoire urbaine des Etats-Unis !

Quel a été le thème de votre mémoire de maîtrise ?

J’ai étudié les travaux publics à Boston entre 1876 et 1883, dans le contexte de la révolution industrielle et de la modernisation des administrations municipales. Mon année de DEA m’a permis de préciser ma problématique. J’ai ainsi pu entrer pleinement dans mon sujet dès la première année de thèse.

Sur quoi a finalement porté votre thèse ?

Je pensais au départ me limiter aux travaux publics mais je me suis rapidement rendu compte du rôle central joué par les ingénieurs des travaux publics salariés des villes dans la modernisation des villes américaines. Cela m’a conduit à leur consacrer ma thèse [NDLR : Les ingénieurs municipaux américains (1810-1910)] en menant une étude au croisement de l’histoire sociale, de l’histoire politique, de l’histoire technique évidemment, et en même temps de l’histoire des relations internationales. La circulation des idées dans l’espace transatlantique était très intéressante à étudier dans cette époque de mondialisation des savoirs techniques et des sociabilités professionnelles.

« Le monde britannique n’est pas le monde américain, et vice et versa »

Pensez-vous, comme on peut l’entendre parfois lors de la préparation au CAPES [NDLR : à propos du thème « Le monde britannique, 1815-1931 »], qu’à ce moment les Etats-Unis font toujours partie du « monde britannique » ?

Ce serait le cas si l’on traitait du XVIIIe siècle mais, à partir de 1783, il est difficile d’en faire un objet central. On est plutôt dans l’interrelation, que ce soit au niveau du continent américain, avec la deuxième guerre d’indépendance américaine en 1812-1815, ou au niveau mondial puisque nous sommes à partir du dernier quart du XIXe siècle en présence de deux pays en concurrence, qui ont vocation à être la grande puissance mondiale. Le monde britannique n’est pas le monde américain, et vice et versa. Il y a même une volonté de différenciation de la part des Américains qui est extrêmement forte.

Quel souvenir gardez-vous du travail sur votre thèse et des rapports entre étudiant et directeur de recherche, en l’occurrence André Kaspi ?

Celui d’un moment de très grande liberté intellectuelle. En thèse, on est dans un dialogue avec son directeur de thèse. On s’approprie son objet, on fait des découvertes qui font évoluer notre sujet puis on finit par produire soi-même des connaissances. C’est une expérience intellectuelle très enrichissante.

Vous avez enseigné dans le secondaire en même temps, non ?

Oui, pendant six ans, où j’étais pour une grande partie TZR [titulaire sur zone de remplacement] dans le Val-de-Marne. La contrainte des trois ou quatre ans pour faire une thèse que l’on impose aujourd’hui n’existait pas ; ce qui m’a permis de mener de front un service complet d’enseignement dans le secondaire et ma thèse. C’était prenant en terme d’horaires mais j’ai beaucoup apprécié cette expérience d’enseignement en collège et en lycée.

Après votre thèse, vous avez été élue maître de conférences…

Oui, en 2000, à Paris 1, dans la foulée de ma soutenance.

Et pour l’HDR, vous avez changé de sujet en revanche.

En fait, je voulais au départ travailler sur les transformations des villes américaines après 1945…et est arrivé le 11 septembre. J’ai été très frappée de voir la manière dont les médias rapprochaient le 11 septembre et l’attaque américaine sur Pearl Harbor en 1941. En voulant en savoir plus, j’ai constaté à ma grande surprise qu’il n’y avait pas eu de travaux sur l’impact de la guerre sur les villes américaines. Ma nouvelle thématique de recherche était trouvée.

« La guerre a eu un fort impact sur la société américaine »

Quel bilan en avez-vous tiré ?

Ce qui m’a surtout intéressée, c’est de découvrir que, contrairement aux idées reçues en France, la guerre a eu un fort impact sur la société américaine, en particulier sur l’intégration des minorités et sur les évolutions politiques au niveau local. L’effort de guerre a entraîné des migrations de populations très importants qui ont désorganisé les villes et les ont obligé à se tourner vers l’Etat fédéral, qui n’est pas leur interlocuteur naturel. Le processus commence avec la Grande Dépression, grâce au New Deal, mais la guerre accélère le processus et inscrit des programmes qui devaient être temporaires dans la durée. Il suffit de penser aux débats soulevés par l’intervention de l’Etat fédéral lors du passage de l’ouragan Katrina. Alors que constitutionnellement il n’a pas vocation à être un acteur urbain, les populations ont estimé que l’Etat fédéral n’en avait pas fait assez. C’est un héritage des années 1930 et 1940.

Sur quoi portent vos recherches actuelles ?

Je continue notamment de travailler sur l’impact de la Seconde Guerre mondiale sur la société américaine, et en particulier sur le rapport entre l’Etat fédéral, les Etats fédérés et les villes et entre les acteurs civils et militaires. Cela s’inscrit dans une réflexion plus large sur la guerre  comme acteur majeur des changements sociaux et politiques aux Etats-Unis et comme élément constitutif de l’identité américaine.

Quel rapport ont les Américains avec la Seconde Guerre mondiale ?

Globalement, c’est une guerre qui est vue de manière positive, par rapport aux guerres qui ont suivi (Corée, Vietnam, ou en Irak). Elle est perçue comme une « bonne guerre », un combat pour des idéaux justes. Globalement, il y a un consensus sur la question entre les historiens et l’opinion publique, même si l’historiographie récente montre que les choses sont plus compliquées.

« La culture populaire tient une place importante dans la construction de la vision de la Guerre mondiale »

La guerre du Pacifique est-elle perçue différemment ? C’est ce que semble avoir remarqué Spielberg quand il a travaillé sur The Pacific.

En fait, jusqu’à une période récente, il y avait beaucoup plus de travaux sur la guerre européenne, et surtout beaucoup plus de films. La culture populaire tient une place importante dans la construction de la vision de la Guerre mondiale, et elle a bien plus mis l’accent jusqu’ici sur l’Europe que sur le Pacifique.

De quelle manière est enseignée cette histoire dans les écoles américaines ?
harterpearl

Cela varie énormément d’un Etat à l’autre et même d’un district scolaire à l’autre puisqu’il n’y a pas d’uniformité du système scolaire aux Etats-Unis. Tout dépend si l’établissement met l’accent sur l’histoire ou pas. C’est très souvent une matière optionnelle. La culture historique d’un élève qui sort du secondaire est extrêmement variable d’un établissement à l’autre.

« Dépasser le seul regard américain conduit à des conclusions intéressantes »

Pouvez-nous parler de l’ouvrage que vous publiez sur Pearl Harbor [NDLR : Pearl Harbor, 7 décembre 1941, Tallandier] ?

L’idée de la collection est d’aborder les batailles marquantes de l’histoire à travers les regards croisés des deux protagonistes ; dans mon cas en s’appuyant à la fois sur les sources américaines et japonaises. Dépasser le seul regard américain conduit à des conclusions intéressantes. Il suffit seulement de penser que pour les Japonais l’attaque n’a pas eu lieu le 7 mais le 8 décembre ! Etudier l’attaque japonaise oblige également à dépasser l’espace d’Hawaii puisque ce n’est qu’une des opérations menées en simultané par les Japonais dans le Pacifique.

Pour les origines du conflit entre les Etats-Unis et le Japon, vous remontez jusqu’au XIXe siècle.

C’était important pour comprendre le sujet. Il y a en effet un effet générationnel, surtout chez les Japonais. Au début des années 1940, les responsables politiques et militaires appartiennent à la génération qui a vécu les tensions américano-nipponnes qui ont suivi la Première Guerre mondiale. La crise de 1941 n’est pas seulement conjoncturelle. Elle ne s’explique pas uniquement par les tensions provoquées par la volonté des Japonais d’accéder aux ressources naturelles de la région et de former une sphère de coprospérité. Elle est l’aboutissement d’une accumulation de rivalités et de ressentiments. Les îles d’Hawaii constituent d’ailleurs un point de fixation des relations entre le Japon et les Etats-Unis depuis la fin du XIXe siècle.

Les opérations japonaises en Chine sont-elles liées à cette rivalité avec les Américains ?

Non, elles relèvent de la volonté d’expansion nipponne. Elles constituent cependant l’une des principales sources de contentieux avec les Américains qui souhaitent faire respecter l’intégrité territoriale de la Chine. La guerre économique que les Américains mènent contre les Japonais à l’automne 1941 a notamment pour objectif de pousser les Japonais à se retirer de Chine.

« Il n’y a pas eu de volonté délibérée de Franklin Roosevelt de provoquer l’attaque de sa flotte »

Comment expliquer l’incroyable engrenage qui conduit strictement à Pearl Harbor ? Le plan japonais, la flotte américaine regroupée, etc, tout cela ne cesse de faire débat

Ces questions nourrissent les démonstrations des partisans des théories du complot. Ce n’est pas mon approche. Les Américains sont bien pris par surprise. Il n’y a pas eu de volonté délibérée de Franklin Roosevelt de provoquer l’attaque de sa flotte. Les Américains en fait sous-estiment les forces japonaises et c’est la somme de leurs erreurs, qui prises séparément ne portent pas à conséquence, qui aboutissent à une catastrophe. Quant aux Japonais, ils attaquent logiquement là où les forces américaines paraissent les plus menaçantes pour la suite de leurs opérations. Pearl Harbor est souvent vue uniquement comme une défaite américaine. C’est également, ce qu’on oublie souvent, une victoire japonaise ; une victoire qui a été rendue possible grâce à un plan audacieux et parfaitement exécuté.

Le plan de Yamamoto était bien de frapper fort, pour ensuite être en position avantageuse pour conserver les conquêtes qui ont suivi l’attaque ? Mais il était conscient qu’à long terme, le Japon ne pourrait tenir…

L’amiral Yamamoto voulait infliger le maximum de dégâts à la flotte américaine pour pouvoir s’étendre en Asie et disposer de positions inexpugnables, une fois que les Américains auraient reconstitué leurs forces. Les responsables japonais, Yamamoto en tête, avaient bien conscience du déséquilibre entre les forces américaines et nippones et pensaient que frapper fort au début du conflit permettait de gagner du temps. Ils savaient également que si la guerre s’éternisait, ils la perdraient. Un grand nombre d’entre eux ont fait leurs études ou des voyages diplomatiques aux Etats-Unis. Ils connaissaient bien la société américaine, à l’inverse de leurs rivaux, qui ne savaient pas grand-chose, par exemple, des doctrines navales nippones. C’est bien finalement le différentiel économique qui a donné l’avantage aux Américains.

Comment est vu l’événement Pearl Harbor aujourd’hui, du côté américain comme du côté japonais ?

Pour les Américains, cela demeure un événement traumatique qu’on associe à la traîtrise japonaise (le fameux « jour d’infamie » de Franklin Roosevelt). Au Japon, par contre, on ne remet pas en cause la légitimité de cette attaque.

Et plus largement, pour la guerre du Pacifique ?

Le fait pour une société de réfléchir sur son histoire, surtout après une défaite, est un véritable enjeu. Au Japon, beaucoup reste à faire. Une partie de la population nipponne, et notamment des intellectuels, continue de juger légitimes les actes des militaires nippons pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est d’ailleurs pas sans créer des tensions avec les pays voisins.

« Tora, Tora, Tora (Richard Fleischer, 1970), le film le plus intéressant »

Que pensez-vous des films américains sur Pearl Harbor ?

Le film de Michael Bay (Pearl Harbor, 2001) est un film à grand spectacle, pas un film historique. Les événements de décembre 1941 servent surtout d’arrière-plan au récit d’une histoire d’amour. Selon moi, le film le plus intéressant est Tora, Tora, Tora (Richard Fleischer, 1970), notamment par ce qu’il envisage l’événement à travers les regards japonais et américains.

Histoire pour tous étant un site internet, nous nous intéressons à la vision qu’ont les historiens du web. Est-ce un atout, un danger,… ?

Internet a considérablement facilité le travail de l’historien, notamment en permettant d’accéder à des sources jusque là inaccessibles. C’est un outil formidable, notamment pour les étudiants de Master. En quelques années, l’attitude des étudiants a changé. Ils ont aujourd’hui une approche plus critique et plus distancée de l’Internet. Pour le grand public, c’est autre chose : on est parfois frappé d’entendre des gens affirmer que « c’est vrai » puisqu’ils ont trouvé l’information sur internet. Un peu comme ce qu’on disait avant pour la télévision…Il y a de toute façon des usages différents du net selon les publics. Globalement, c’est malgré tout quelque chose de très positif. Je pense en particulier aux campagnes de numérisation d’archives.

Vous avez écrit plusieurs ouvrages que l’on pourrait qualifier de « grand public », comme celui dans la collection Idées reçues (L’Amérique, 2001). Comment abordez-vous la vulgarisation, et que pensez-vous du rôle que peut avoir l’historien dans la société, et pas uniquement dans la transmission de savoirs ?

La vulgarisation me semble indispensable pour permettre au plus grand nombre d’accéder aux dernières avancées historiques et pour aller à l’encontre des idées reçues. Il vaut mieux par conséquent qu’elle soit faite par les spécialistes du sujet ; ce qui est souvent le cas d’ailleurs. L’historien est transmetteur de savoir et les objets sur lesquels il travaille en font également parfois un acteur des débats de société. Ensuite tout est question de personnalité et d’engagement personnel.

Merci.

 

Hélène Harter est professeure d’histoire contemporaine à l’université Rennes II. Elle vient de publier Pearl Harbor, 7 décembre 1941 (Tallandier), et est l’auteure notamment de L’Amérique en guerre : les villes pendant la Seconde Guerre mondiale (Galaade Éditions, 2006, préface d’André Kaspi), La civilisation américaine (avec André Kaspi, François Durpaire et Adrien Lherm, PUF, Collection Quadrige, nouvelle édition 2006) et L’Amérique (Le Cavalier Bleu, coll. Idées reçues, 2001).

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