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Rencontre avec Philippe Contamine, historien

Affiche-Jeanne-CharlesVII-petite-8949fL’association Thucydide, dans le cadre de sa série « Conquête de l’opinion-conquête du pouvoir », organisait ce 14 février 2012 un Café Histoire avec Philippe Contamine, historien médiéviste, spécialiste de la guerre au Moyen Âge, ancien directeur du Centre Jeanne d’Arc d’Orléans, membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), et auteur entre autres du récent Jeanne d’Arc. Histoire et dictionnaire (en collaboration avec O. Bouzy et X. Hélary, aux éditions Robert Laffont), nouvel ouvrage de référence sur la question. Histoire pour tous était présent : compte-rendu.

 

Jeanne d’Arc fiancée ?

Le jour de la saint Valentin est l’occasion pour Philippe Contamine de revenir brièvement sur l’un des aspects souvent discuté de la vie de la Pucelle : sa vie amoureuse. Le procès de condamnation en donne une version évidemment défavorable à Jeanne d’Arc : apprenant que la jeune femme avait ses habitudes dans une auberge de Neufchâteau, tenue par une certaine « La Rousse », où elle fréquentait des hommes de guerre, le fiancé de Jeanne aurait exigé la rupture des fiançailles. La version de Jeanne est tout autre : elle aurait elle-même demandé de rompre, pour respecter son vœu de virginité. Quoiqu’il en soit, les fiançailles sont bien rompues lors d’un procès ecclésiastique à Toul. Et on ignore si Jeanne a jamais célébré la saint Valentin…

Un « recouvrement » plutôt qu’une « conquête »

Pour entrer dans le sujet, Philippe Contamine commence par en contester l’intitulé. En effet, selon lui, tant Jeanne que Charles VII auraient refusé le terme de « conquête ». Il s’agit plutôt de « restitution », de « recouvrement », et même « d’un retour à l’obéissance, ou à l’obédience ». L’enjeu est la légitimité : le saint royaume doit revenir à son roi naturel, « droiturié », pour reprendre le terme contemporain. Philippe Contamine insiste sur la dimension politique et affective : « au Moyen Âge, le lien social et politique par excellence est l’amour, l’affection : les sujets aiment leur roi, et le roi aime ses sujets ». Jamais auparavant, selon le médiéviste, un roi de France n’avait eu à recouvrer son royaume, mais là il doit affronter un compétiteur : le roi d’Angleterre et de France ; c’est un « choc politique » pour obtenir l’adhésion des Français, et toute l’histoire de la Guerre de Cent ans est marquée par cet enjeu.

Le traité de Troyes (1420) a fait d’Henri V, puis de son fils Henri VI, le successeur de Charles VI au trône de France. Cela conduit à ce que Philippe Contamine appelle « ̋ l’union des deux couronnes ̋: un roi à double-nationalité, des royaumes en égale dignité qui se gouverneraient chacun de façon autonome ». Une idée séduisante, à laquelle s’opposerait, d’après l’historien, un « sentiment national diffus », et l’opinion majoritaire que le traité de Troyes serait honteux. On assiste alors au développement d’une « propagande anglo-bourguignonne » : le traité de Troyes, c’est la paix, d’où la nécessité de s’y rallier par le serment. Des séances regroupant des princes (comme des nobles bretons en 1427), ou des populations entières (en Normandie, on exige des gens qu’ils portent sur eux des sauf-conduits pour prouver leur allégeance), sont organisées pour légitimer ce traité. Chez l’adversaire en revanche, on refuse de se soumettre « à ces Anglais dont on ne connaît même pas la langue ».

Charles VII, un roi légitime ?

Philippe Contamine nous apprend que Charles VII lui-même se serait posé la question de sa légitimité : « ce personnage complexe, avare de ses propos, connaît peut-être un profond découragement, une inquiétude et des interrogations avant l’arrivée de Jeanne : Dieu semblait contre lui » . Déshérité par son père Charles VI pour avoir implicitement soutenu l’assassinat de Jean sans Peur (il était présent à Montereau ce 10 septembre 1419), et surtout pour avoir fait sécession en s’installant à Bourges, il doit également faire face à des rumeurs de bâtardise. Considéré comme un « dauphin parricide et rebelle », Charles VII connaît en plus des échecs retentissants, comme la bataille de Verneuil en 1424. Au moment où Jeanne le rejoint, il est même, selon Philippe Contamine, dans « une situation critique au niveau militaire ».

Les succès qui suivent le rendent plus confiant, et à la question du public sur un éventuel « sentiment national » du roi, l’historien répond : « son sentiment national c’était s’aimer soi-même, il incarnait la France ».

Le rôle de Jeanne d’Arc

 

La Pucelle intervient par les armes, même si elle n’est pas commandant. Pour Philippe Contamine, elle est un soutien psychologique aux gens de guerre : « à côté d’eux, elle les anime de son profond courage ». Son action connaît également « une préparation psychologique à la mode du temps : des rumeurs, des bruits, sur son origine miraculeuse, l’annonce de sa venue par des prophéties,…Elle-même se prétendait d’ailleurs prophétesse », rappelle l’historien. Elle n’hésite pas à agir autrement que par les armes, comme avec la célèbre « lettre aux Anglais » envoyée à l’ennemi le 22 mars 1429. C’est encore elle, « grâce à son autorité fabuleuse », affirme Philippe Contamine, qui convainc Charles VII d’aller se faire sacrer à Reims, malgré les risques, plutôt que de s’attaquer à la Normandie ou même à Paris. Elle participe enfin à la reconquête pacifique des villes de Troyes, Châlons et Reims, en contribuant aux négociations entre le roi et les notables de ces villes, tels frère Richard ou l’évêque Jean Lesguisé. Il s’agissait, insiste Philippe Contamine, de convaincre les populations de rallier la cause d’un Charles VII « promettant la miséricorde et le pardon, et se repentant d’avoir été présent au meurtre de Jean sans Peur ». Une stratégie qui permet d’éviter de nombreux sièges, mais qui échoue pour Paris. L’historien évoque « l’affaissement de l’enthousiasme d’un Charles VII démotivé : Paris est un trop gros morceau, et il y a nécessité d’un accord préalable avec le duc de Bourgogne ».
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Néanmoins, Jeanne d’Arc, malgré l’échec devant Paris, puis sa capture, son procès et sa mort, tient encore un rôle dans le destin de Charles VII. Car après le traité d’Arras (1435), Charles VII finit par entrer en force dans Paris, par reconquérir la Normandie (par le même procédé qu’en Champagne, « les lettres d’abolition des méfaits »), puis la Guyenne dans les années 1450. Sa victoire signe finalement la réalité de la prophétie de Jeanne d’Arc, ce qui d’après notre médiéviste justifie le procès de réhabilitation de la Pucelle de 1456.

La question du « sentiment national »

Le public interpelle Philippe Contamine sur la question du « sentiment national », thème récurrent dès lors qu’on aborde l’histoire de Jeanne d’Arc. Un doctorant en histoire médiévale insiste sur le fait que ce terme de « sentiment national », ou celui de « nation », ne sont pas présents dans les sources contemporaines, comme les Chroniques de France ou Philippe de Commynes. Il pense plus à « une perspective chrétienne que nationale ». Philippe Contamine lui répond qu’au contraire, on trouve ces termes dans certaines sources, Froissart par exemple, mais également les lettres de Jeanne elle-même (avec les termes « bons et loyaux Français »), et qu’il est convaincu de l’existence d’un « sentiment national » au XVe siècle, comme peuvent le prouver aussi les « lettres de naturalité » distribuées par le roi de France.

Quant à Jeanne d’Arc, comme le rappelle Patrice Sawicki de l'association Thucydide, elle est souvent amalgamée, et parfois de façon caricaturale, à d’autres figures de l’histoire de France, comme Charles Martel. Pour Philippe Contamine, Jeanne d’Arc est en fait vue comme « le prototype de la femme qui prend la défense de son peuple contre un envahisseur ». Et le lien avec Charles Martel est bien réel : Philippe Contamine rappelle une anecdote selon laquelle la Pucelle aurait découvert l’épée du grand-père de Charlemagne sous l’autel de l’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois !

Le mystère Jeanne d’Arc

Le personnage de la Pucelle continue de fasciner, et un spectateur revient sur ce mystère et sur l’éventuelle instrumentalisation de Jeanne d’Arc, voire son invention. Si Philippe Contamine concède que la jeune femme a pu être instrumentalisée en partie, il rejette ce qu’il appelle « la thèse de l’intrigue », diffusée dès le XVe siècle, puis par des grands esprits comme Pierre Bayle, Montesquieu ou Voltaire, avant que les travaux sur les sources, notamment le procès de condamnation, y mettent fin au XIXe siècle. L’historien se dit persuadé que le personnage est tellement invraisemblable qu’il n’a pas pu être créé ex nihilo : « on n’aurait pas choisi cette petite paysanne de 17 ans tout à fait inculte. Elle s’est imposée elle-même ». Cauchon lui-même n’a pas évoqué cette thèse, alors qu’il aurait pu le faire pour discréditer la Pucelle. Il y a ainsi « un vrai mystère de la vocation de Jeanne d’Arc ».

Philippe Contamine conclut en revenant sur les raisons de la condamnation de Jeanne. Elles sont selon lui politiques avant tout car « l’enjeu politique est majeur : le salut de la double-monarchie ». La démonstration des juges est en revanche religieuse, car ils jouent sur l’une de ses failles : la revendication de son accès à Dieu par les saints, et donc pas l’intermédiaire de l’Eglise : « elle refuse l’autorité de l’Eglise, elle est schismatique, obstinée et par conséquent hérétique, il faut donc couper le membre pour éviter la contagion ».

 

Pour aller plus loin

- P. Contamine, O. Bouzy, X. Hélary, Jeanne d’Arc. Histoire et dictionnaire, Robert Laffont (coll. Bouquins), 2011, 1214 p. Lire la recension d'hpt ici.

 

Prochain Café Histoire de l’association Thucydide : le mardi 13 mars 2012, avec Jean-Pierre Babelon, historien moderniste, Académicien, spécialiste du règne d’Henri IV, des guerres de religion et de l’histoire urbaine de la France moderne. Le sujet : “Henri IV : le rôle des femmes dans sa conquête du pouvoir”. Tous les renseignements sur le site des Cafés Histoire.

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