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Rencontre avec A. Bergougnioux : Mitterrand à la conquête du pouvoir

Mitterrand1981B02-5d9fdLe mardi 10 avril 2012, l’association Thucydide organisait un Café histoire sur la conquête du pouvoir par François Mitterrand, avec pour invité l’historien Alain Bergougnioux. Ce dernier, ancien collaborateur de Michel Rocard, Catherine Trautmann ou Michel Sapin, a enseigné à Science Po et est également président de l’Office universitaire de la recherche socialiste (Ours). Il dirige aujourd’hui la Revue socialiste, et a publié entre autres Les socialistes. Idées reçues (Cavalier Bleu, 2011), et (en collaboration avec G. Grunberg), Les socialistes français et le pouvoir. L’ambition et le remords (Hachette, 2007). Compte-rendu pour Histoire pour tous.

 

Le 10 mai 1981, un autre temps

Pour comprendre la victoire de François Mitterrand en 1981, Alain Bergougnioux insiste sur la différence de contexte avec 2012. Nous ne sommes qu’au début de la crise qui a commencé dans les années 1970 (les chocs pétroliers), et le contexte politique est différent : pas de Le Pen, peu de Verts, un PCF encore puissant,…Du côté de la société, on remarque une volonté de sortir d’un certain carcan conservateur, malgré les avancées des débuts du septennat de Giscard d’Estaing (loi Veil, par exemple). Mais si l’on remonte dans les années 60 et 70, ce qui est indispensable pour comprendre l’ascension de François Mitterrand, les différences sont encore plus flagrantes.

1958-1965 : François Mitterrand à la conquête d’une légitimité

En 1958, A. Bergougnioux dit de la gauche qu’elle est « à terre ». Le général De Gaulle est revenu, les socialistes sont associés à la IVe République, le Parti communiste est encore puissant mais, dans le contexte de la Guerre Froide, difficile de l’imaginer élu par les Français. L’historien affirme ainsi qu’au moment des réformes institutionnelles des années 62-65, « la droite a une longueur d’avance ».

En effet, la gauche est confrontée à plusieurs problèmes. Les institutions d’abord : doit-elle les accepter (c’est encore le cas aujourd’hui avec les tentations d’une VIe République) ? Ensuite, que faire avec le PCF ? Et, dans le prolongement, comment rassembler la gauche non communiste ? Durant les années 1960, plusieurs stratégies s’affrontent donc : la PCF profite de la détente dans la Guerre Froide pour, avec Waldeck Rochet, se réinsérer dans la vie politique française, et il est le premier à proposer un programme commun de gouvernement avec le reste de la gauche. Une autre stratégie est celle de Pierre Mendès-France, qui rejette les nouvelles institutions (notamment l’élection du Président de la République au suffrage universel), et veut un retour au parlementarisme ; il refuse ainsi de se présenter à l’élection de 1965. De son côté, la SFIO de Guy Mollet veut reparlementariser la Ve République, tout en proposant un dialogue avec le Parti communiste, mais en poussant la possibilité d’alliances jusqu’à la droite non gaulliste…Une stratégie complexe à mettre en place. Si le parti de Michel Rocard est encore trop faible, il a une volonté de refonder la gauche par le bas et les luttes sociales. Enfin, Gaston Defferre lance avec L’Express « la campagne de monsieur X », et milite de son côté pour une alliance de centre-gauche, en excluant le PCF d’un accord préalable. C’est un échec, dont profite François Mitterrand. Ce dernier n’a pas grand-chose pour lui en 1964, il pèse peu politiquement, et il traîne même une réputation sulfureuse. Il défend une alliance avec les communistes dès le premier tour et profite de plusieurs facteurs : tant le PCF que Mollet ne veulent pas aller à une élection qu’ils voient comme un massacre, et De Gaulle le sous-estime. Contre toute-attente, François Mitterrand met le général en ballottage, et atteint les 45% au second tour. Les nouvelles institutions, et particulièrement le suffrage universel, donnent une légitimité au candidat, qui devient la personnalité centrale de la vie politique française des trente années qui viennent.

1965-1971 : Mitterrand à la conquête du Parti socialiste

La défaite honorable de 1965 a mis François Mitterrand au cœur de la gauche française, mais rien n’est encore gagné pour autant. Comme tout au long de sa carrière, le futur Président de la République doit être habile, tout en subissant les imprévus. Et, selon A. Bergougnioux, mai 68 en est un, qui met à bas la stratégie politique de Mitterrand, le forçant presqu’à revenir à zéro ! Toutefois, il peut une nouvelle fois compter sur la chance. En 1969, Gaston Defferre, en tandem avec Mendès-France, tente de reprendre la main aux Présidentielles avec une stratégie de centre-gauche différente de celle de Mitterrand. L’échec est cuisant, avec seulement 5,5% des voix ! Et comme le PSU de Rocard ne fait pas mieux, François Mitterrand se pose à nouveau comme recours de la gauche non communiste. Cela lui permet de l’emporter – de peu -  sur ses rivaux au congrès d’Epinay en 1971 : Mitterrand devient alors le Premier secrétaire du Parti socialiste, avec toujours sa stratégie d’union de la gauche.

1974 : « la défaite victorieuse »

Autour d’un programme pour « changer la vie », et de personnalités comme Chevènement, le nouveau patron du PS réforme le parti, avec une nouvelle génération et un appétit militant renouvelé. Il bénéficie également, indirectement, de l’effet mai 68 : l’impasse gauchiste est confirmée au début des années 70 et on assiste à une volonté de sortir du conservatisme. D plus le PCF est favorable à un programme commun de gouvernement, car se croyant encore plus puissant que son allié du moment.

La France de l’époque est alors encore dans les Trente Glorieuses, la gauche est toujours vue comme issue du CNR, et le changement c’est essentiellement : renforcer l’Etat et le secteur public, nationaliser, faire une politique économique keynésienne, libéraliser les mœurs, décentraliser, casser l’ORTF,…Il existe cependant des accords majeurs avec les communistes, notamment l’adhésion à l’Europe ou à l’OTAN, mais la volonté d’avancer est pour le moment la plus forte. Cela se confirme par une progression dans les élections législatives de 1973 et, si François Mitterrand échoue finalement face à Giscard en 1974, certains y voient une « défaite victorieuse », tant l’écart est peu important. Mais d’autres problèmes interviennent alors…

1974-1981 : une conquête du pouvoir entre habileté et chance

Les élections de 1973 ont vu le Parti socialiste gagner du terrain sur le PCF, qui s’inquiète également de sa perte d’hégémonie sur le mouvement syndical. Les tensions grandissent entre Mitterrand et Marchais, et le programme commun est rompu par le leader communiste en automne 1977. L’élection de la présidentielle de 1981 est donc loin d’être jouée. Mais François Mitterrand parvient à allier habileté et chance. D’abord, il écarte définitivement ses rivaux au sein du Parti socialiste en battant Michel Rocard à Metz en 1979 ; A. Bergougnioux parle d’une « primaire avant l’heure ». Ensuite, il décide de maintenir le cap, d’être « unitaire pour deux », et de s’appuyer à la fois sur les incohérences du PCF et sur les divisions de la droite. Celle-ci pâtit de la guerre Giscard/Chirac et d’un climat difficile : la crise commence à faire ses effets, et la tendance sociale est au rejet du conservatisme de la droite.

 

La victoire du 10 mai 1981 est donc le fruit d’un long processus politique et personnel de la part de François Mitterrand, qui a pu se baser sur son habileté, sa personnalité, son opportunisme, mais tout autant sur des circonstances favorables, plus simplement la chance, facteur trop souvent sous-estimé dans les destins présidentiels. Et Alain Bergougnioux conclut ainsi : « La manière dont on conquiert le pouvoir n’est jamais indépendante de la manière dont on l’exerce ».

Les socialistes, idées reçues, d'Alain Bergougnioux. Cavalier bleu, 2010.

Les socialistes français et le pouvoir : L'ambition et le remords, de Gerard Grunberg et Alain Bergounioux. Pluriel, 2007.

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