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Entretien avec Alessandro Barbero, historien

barberoHistorien italien, Alessandro Barbero est médiéviste mais il a également publié plusieurs ouvrages d’histoire-bataille ainsi que des romans historiques. Aujourd’hui, il nous parle de son travail sur la bataille de Lépante dont il a tiré un ouvrage qui fera sans doute date, La Bataille des Trois Empires (Flammarion). Ou comment remettre au goût du jour l’histoire-bataille tout en remettant en cause nombre d’idées reçues sur la bataille de Lépante.

 

HPT : Comment vous est venue l'idée de raconter la bataille de Lépante ?

A. Barbero : Même si je suis d'abord médiéviste, je m'intéresse aussi à l'histoire-bataille et à d'autres périodes [lire Waterloo (Flammarion, 2005) et Le jour des Barbares, Andrinople (Flammarion, 2006)]. Mais là, je me rappelle parfaitement les circonstances de ce choix. C'est une occasion particulière et spécifique qui a fait naître ce livre : il y a quelques années, j'ai visité une exposition à Venise intitulée « Venise et l'Islam ». J'y ai découvert des choses dont je n'avais aucune idée, comme les étroits rapports entre Venise et le monde ottoman, commerciaux d'abord. Par exemple que les pachas et les vizirs, et leurs femmes aussi, achetaient à Venise tout un tas de choses, des lunettes, des cartes, des verreries, et que tout cela était un pan important de la consommation du groupe dirigeant ottoman, au point que même la guerre durant les pachas continuaient à passer des commandes à Venise. Ce petit point de départ m'a interpellé sur l'intérêt de ce monde ottoman, et j'ai commencé à beaucoup lire de sources. Ne lisant pas le turc ottoman, je me suis tourné vers des sources occidentales, très riches, notamment les compte-rendus des ambassadeurs vénitiens. Etant également historien militaire, j'ai aussi découvert qu'autour de la bataille de Lépante je pouvais nouer tous les éléments intéressants pour parler de ces deux mondes.

Un travail de trois ans

Combien de temps avez-vous travaillé sur cet ouvrage ?

Trois ans. Je travaille vite en général, mais là il y avait énormément de matière. Nous les médiévistes avons l'habitude de travailler sur des sources avares, tandis que là l'ampleur des sources archivistiques de la fin du XVIe m'a donné beaucoup de travail, et j'ai même eu du mal à m'arrêter !

Avez-vous consulté d'autres sources que celles de Venise ?

Les sources espagnoles ont été beaucoup exploitées, j'ai donc utilisé des sources déjà publiées ou mentionnées par toute une historiographie à partir de Braudel. J'ai aussi consulté les archives de Gênes, qui elles ont été peu exploitées. Mais les sources vénitiennes sont les plus riches et sont quasiment inépuisables. De plus, j'ai utilisé systématiquement tout ce qu'il y avait de sources ottomanes traduites en langue occidentale.

lepantePouvez-vous nous présenter le contexte de l'époque ainsi que les protagonistes ?

Ce qui m'a fasciné, ce sont justement ces personnages, ces protagonistes. J'ai commencé du côté ottoman, et là encore les récits des ambassadeurs vénitiens ont été très utiles car ils faisaient toujours le portrait du sultan régnant et de ses pachas, anecdotes et ragots compris. En premier lieu le sultan Selim, personnage atypique, alcoolique, souffrant horriblement d'être le fils du grand Soliman le Magnifique. Pas spécialement cruel et plutôt pacifique au départ, il devait subir la pression des militaires, des janissaires et des oulémas, qui lui disaient qu'un sultan devait faire des conquêtes au début de son règne.

Ce qui expliquerait qu'il ait fini par rompre la paix signée par son père avec Venise quarante ans plus tôt...

C'est l'explication que les contemporains donnent. Evidemment, lorsqu'il exige des Vénitiens la cession de Chypre, ce n'est pas sur ces arguments mais au prétexte d'une souveraineté légitime des Ottomans sur l'île, puisque Venise paie un tribut au sultan depuis très longtemps ; mais également parce que Chypre est le point d'appui des corsaires chrétiens contre l'Empire, et donc une menace qu'il faut éradiquer. Il ne faut pas non plus sous-estimer le fait que la population chypriote détestait les Italiens et n'était pas contre une aide turque pour se débarrasser de la présence vénitienne. Il y a donc un ensemble de raisons qui, du point de vue ottoman, justifient cette exigence de la cession de Chypre par Venise.

Et la Venise de l'époque, où en est-elle ?

C'est une très grande puissance politique, financière, mais surtout commerciale. Sa puissance sur mer est également considérable. Alors qu'elle n'est qu'une petite cité, elle peut mobiliser autant de galères que des grandes puissances comme l'Empire ottoman ou l'Espagne de Philippe II. Parfois même avec moins de difficultés. Pourtant, malgré sa puissance du moment, Venise n'est pas très pressée d'entrer en conflit avec les Ottomans et il y a deux partis qui s'opposent au sujet de la politique à mener. Le parti des « vieux » représente plutôt ceux qui défendent la diplomatie contre la guerre, quitte à céder sur certains points tandis que les « jeunes » sont plus pour le conflit. Le vizir lui-même en est conscient comme le montre son conseil à l'ambassadeur vénitien pour qu'il écrive plutôt aux « vieux », ceux qui comprennent le monde, qu'aux jeunes qui ne connaissent pas la puissance du sultan.

Le rôle décisif du pape Pie V

Un autre protagoniste majeur, c'est le pape...

Oui, Pie V. Un pape de grande envergure, plus ou moins sympathique selon les points de vue, ancien inquisiteur, et qui a le rêve de briser l'expansion musulmane. Il voit là une occasion de former une coalition pour mettre à la mer une flotte supérieure à la flotte turque. Au début, les Vénitiens croient qu'ils peuvent à eux seuls combattre le sultan, mais la première année de guerre est décevante et ils n'arrivent pas à empêcher les Turcs de débarquer à Chypre et de s'en emparer, Famagouste exceptée. Venise accepte donc l'idée du pape de concocter cette alliance inouïe entre deux puissances qui normalement se détestent : Venise et l'Espagne de Philippe II. C'est tout le talent de ce pape d'avoir réussi à les convaincre, notamment le « Roi Prudent », Philippe, qui pense que les Vénitiens vont au bout du compte l'abandonner. Ce qui va effectivement se passer après Lépante. Mais c'est une question de prestige, Philippe II tient à tenir son rang de premier roi de la Chrétienté, et le pape joue là-dessus.

selim-iiLes chrétiens sont donc capables de battre l'invincible flotte turque ?

Il y a ce mythe que l'on entend souvent, que Lépante est le moment où l'invincibilité de la flotte turque s'est enfin terminée, mais il faut savoir que les Turcs eux-même n'étaient pas sûrs d'eux avant la bataille. Des textes nous apprennent qu'ils pensaient que leurs moyens sur mer étaient inférieurs à ceux des chrétiens. On discute de la qualité des galères, on fait venir des spécialistes d'Occident et on reconnaît qu'il y a une marge de supériorité chrétienne.

La flotte chrétienne est supérieure en nombre et en qualité ?

En fait, c'est plus nuancé. On connaît assez bien le nombre de galères chrétiennes à Lépante, mais pour les Turcs c'est bien plus difficile. Contrairement à ce qu'affirment certains ouvrages, on ne peut pas dire que la flotte turque était supérieure à celle des chrétiens, car il n'y a aucune source qui soutient cette idée, si ce n'est des lettres de chrétiens bien après la bataille, où on a intérêt à exagérer les forces de l'ennemi qu'on a vaincu. En revanche, des sources mentionnant des rapports d'espions et d'ambassadeurs avant Lépante disent toutes que le nombre de galères turques était sensiblement  inférieur à celui des galères chrétiennes. En plus, la flotte chrétienne est toute neuve, les équipages et les soldats viennent d'être recrutés, alors que la flotte turque sort de la campagne de Chypre et a souffert tout l'été, notamment de la peste. Elle est même en train d'être démantelée pour l'hiver. L'infériorité technique est elle à relativiser. Les Turcs ont aussi de l'artillerie à bord des galères, équivalente en qualité à celle des chrétiens, mais leurs galères ne sont pas autant bourrées de canons que celles de leurs adversaires. Pour l'infanterie, la différence est plus importante : les Turcs ont l'habitude de se battre sans armure, les chrétiens utilisent encore l'armure ; les Turcs connaissent très bien l'arquebuse, mais ils n'ont pas encore abandonné l'arc, qui équipe la moitié de leur infanterie. On a ainsi plein de témoignages de chrétiens qui affirment ne pas craindre les flèches turques grâce à leurs armures et leurs vêtements très rembourrés. Toutefois, immédiatement après Lépante, les Turcs vont corriger toutes ces erreurs et renforcer la puissance de feu de leur flotte...

Lépante, une deuxième bataille de Poitiers ?

Vous n'abordez pas du tout la bataille du point de vue « choc des civilisations » alors que Lépante est souvent vue (et récupérée politiquement) comme un moment majeur de l'affrontement entre la Chrétienté et l'Islam.

On nous a toujours raconté Lépante comme le moment où l'expansion musulmane s'est arrêtée, un peu comme une deuxième bataille de Poitiers. Et donc on nous amène à lire cette bataille comme une confrontation entre deux blocs. Nombre d'ouvrages sur Lépante ont tendance à insister sur une bataille qui aurait sauvé l'Occident ou l'Europe de l'invasion musulmane. Or, dès qu'on se penche sur cette époque, on découvre des faits un peu troublants ; par exemple, la guerre a été avant tout menée pour des raisons de puissance, géopolitiques, et pas religieuses. Ce n'est pas pour autant qu'il faut nier que la démarche du pape a été faite sur des bases religieuses, dans un esprit de croisade. De son point de vue, le choc des civilisations était bien là. Mais on découvre aussi que l'Empire ottoman est bien une puissance européenne puisqu'une bonne partie de l'Europe actuelle est contrôlée par le sultan. Comment parler d'Europe à ce moment-là ? J'ai eu bien du mal à définir les ennemis des Turcs : les chrétiens? Une moitié des sujets du sultan sont chrétiens, leur clergé est censé prier pour la victoire du sultan, une bonne partie des rameurs de la flotte sont des conscrits grecs chrétiens, les pachas sont tous des anciens chrétiens convertis,...L'image de ce côté est donc très nuancée ! De l'autre côté, les chrétiens, mais pas tous, comme ces Chypriotes qui prennent le parti des Ottomans lors de l'invasion de l'île. Le monde protestant est également totalement exclu de cette histoire...

Il y avait également les rivalités que vous avez évoquées entre Venise et Philippe II...

Tout à fait, et c'est justement une alliance qui ne tient pas. Une année après Lépante, Venise est déjà en train de consulter le sultan pour voir s'il y a moyen de faire la paix. La guerre a éclaté pour des raisons géopolitiques, puis elle a été chargée de valeurs religieuses, par le pape, mais aussi du côté turc ensuite, avec un appel au jihad. Le discours religieux existe donc, car il est un grand facteur mobilisateur, mais cela se superpose aux intérêts géopolitiques, qui finalement reprennent le dessus après la bataille, comme le montre l'attitude de Venise. Il existe également tout un tas de protagonistes qui ne voient pas le monde sous cet angle. Les marchands par exemple. Des Vénitiens ont été bloqués à Constantinople au début de la guerre, avec la saisie de leurs marchandises, mais ils n'ont cessé de discuter pour être relâchés afin de pouvoir continuer leur commerce. Et le sultan accepte finalement ! Tout le monde n'était donc pas prisonnier des schémas idéologiques qui motivaient la guerre.

victors_of_lepanto1L'histoire de la guerre : "un prisme formidable pour étudier tous les aspects d'une société"

Vous vous situez dans l'histoire-bataille, longtemps méprisée par l'historiographie...

Oui, cela était honteux de faire de l'histoire-bataille pendant plusieurs décennies, avant que Georges Duby ne fasse son Dimanche de Bouvines. De même l'historiographie anglo-saxonne a montré que l'on pouvait faire l'histoire de la guerre et de la bataille de façon très intéressante. J'insiste sur les deux car d'un côté on a l'histoire de la guerre, c'est l'histoire de la mobilisation des Etats, de leurs ressources, des finances et des techniques. Un peu le rêve de l'histoire globale. Même si aujourd'hui, nous sommes tous convaincus que l'histoire globale n'est pas possible, on a avec la guerre un prisme formidable pour découvrir tous les aspects d'une société. De l'autre côté, il y a donc l'histoire-bataille, celle des Anglo-Saxons comme John Keegan, l'histoire de l'expérience du combat.

Justement, avez-vous eu accès à des sources sur cette expérience de combat à Lépante, des témoignages de combattants par exemple ?

Evidemment, nous avons bien moins de témoignages que pour la Première Guerre mondiale, ou même que pour Waterloo [référence]. Il y a bien un récit de galérien, quelques lettres de simples soldats, mais on a surtout des témoignages d'officiers et d'amiraux. Ces derniers, à l'époque, se battaient dans la mêlée, ce qui donne un véritable intérêt à leur témoignage.

Avec vos ouvrages, vous n'hésitez pas à dire que vous faites de la vulgarisation, que vous souhaitez rendre l'histoire accessible au plus grand nombre. Or, on sait que c'est une difficulté pour beaucoup d'historiens, et que la concurrence est rude, y compris avec des ouvrages non-historiens...

Le métier de l'historien professionnel est tout d'abord la recherche. Notre devoir est donc avant tout de faire des articles et des livres adressés à nos collègues, illisibles pour le grand public, remplis de notes de références, de citations de sources en langue originale. On nous le reproche parfois, tandis que personne ne reproche aux physiciens nucléaires de faire des articles que personne ne peut lire...Mais c'est important également si quelqu'un parmi nous se découvre l'envie, le talent et la joie d'essayer la vulgarisation. Parce que beaucoup trop d'ouvrages de vulgarisation qui paraissent, écrits par des non-spécialistes, sont nuls et c'est dommage de laisser aux journalistes ou à d'autres le souci d'expliquer et de raconter l'histoire au grand public. Je me suis donc découvert le plaisir de faire ce genre de travail. Toutefois, je ne me limite pas à reprendre le travail des collègues comme on le faisait souvent dans la vulgarisation, j'y mets aussi de la recherche pour arriver à des conclusions plus ou moins originales, tout en restant accessible au grand public.

Merci.

 

L’avis d’Histoire pour tous sur La Bataille des Trois Empires

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Ouvrage imposant, La Bataille des Trois Empires convaincra beaucoup de réfractaires à l’histoire-bataille. Bien loin de se contenter d’un récit tactique de la bataille qui opposa la Saint Ligue à la flotte ottomane en 1571, ou même de la retranscription de l’expérience du combat sur une galère à la fin du XVIe siècle, A. Barbero resitue la bataille de Lépante dans son riche et passionnant contexte (notamment la guerre de Chypre), en suivant chacun des protagonistes dans les différents camps impliqués. Cela lui permet entre autres de ne pas tomber dans le piège du choc des civilisations, trop fréquent quand il s’agit d’évoquer cette bataille si récupérée politiquement, encore de nos jours.

Le talent d’écrivain d’A. Barbero permet de véritablement se glisser dans les cours des différents souverains, dans les arsenaux et sur les ponts des galères, tout en terminant par un point salutaire sur les véritables conséquences de Lépante.

Un ouvrage qui n’est pas seulement une œuvre relativement accessible au grand public (certains passages sont assez denses), mais aussi un apport à la recherche sur un sujet toujours sensible. Par les temps qui courent, c’est à saluer.

 

-          A. Barbero, La Bataille des Trois Empires, Flammarion, 2012, 700 p.

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