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Les sociétés du haut Moyen Age en Occident (L. Feller, B. Judic)

socitsLe haut Moyen Age n’est pas la période la plus connue des temps médiévaux, en particulier par le grand public. On le juge souvent obscur et un peu « barbare », une simple transition, un passage entre l’Antiquité tardive et le « vrai » Moyen Age, féodal. Pourtant, c’est une étape décisive pour l’évolution des sociétés en Occident, aux caractéristiques propres, qui plus est en plein renouvellement scientifique. Voici donc un ouvrage qui va nous permettre d’en savoir plus.recommande


 

 

« Un renouvellement de l’histoire du haut Moyen Age »

Cet ouvrage est d’abord la conséquence de la question donnée au CAPES et à l'agrégation en 2002 et 2003 : « Les sociétés du haut Moyen Age en Occident de la moitié du VIè à la fin du IXè siècle ». Une question dont étaient responsables les auteurs de ce livre, Laurent Feller et Bruno Judic*, qui ont ensuite voulu partager avec les étudiants et leurs collègues leur « expérience documentaire ». Mais le thème est aussi au cœur d’un renouvellement historiographique datant des années 1990, influencé par les sciences sociales et de nouvelles méthodes de recherche venant d’abord d’historiens anglais, italiens et allemands au sein du programme The Transformation of the Roman World lancé par l’European Science Foundation.

Un recueil de textes très riche

Le livre est destiné « aux étudiants et aux enseignants », mais on ne peut pas vraiment le qualifier de manuel. Il est bien plus intéressant. En effet, il regroupe plus d’une centaine de textes et de documents d’une variété rare : chroniques, rapports de fouille, poèmes, documents juridiques,…l’éventail est assez impressionnant ! Il est (trop) rare de trouver autant de choses dans des ouvrages universitaires. Chaque texte ou document est présenté brièvement mais de façon très claire, et regroupé dans des chapitres thématiques. Chacun de ses chapitres est introduit lui-même par un texte, et surtout par une bibliographie.

L’organisation de l’ouvrage

La première partie (présentée comme un avant-propos), « Le peuple et les hommes » aborde la question de l’ethnogenèse et « la perception de l’espace et des hommes », se concentrant d’abord sur les Lombards, en présentant deux sources fondamentales pour la période : Grégoire le Grand et Paul Diacre. Les autres textes (citons un poème en vieil anglais, ou une lettre d’Agobard de Lyon à Louis le Pieux au sujet des juifs) traitent du regard de ces sociétés sur leur espace et sur ceux qui y sont considérés comme des étrangers.

« Parenté, mariage et mort » fait entrer l’ouvrage de plein pied dans l’un des aspects qui font son originalité : le traitement ethnographique de cette période. Ce chapitre se concentre avant tout sur la construction juridique du mariage et de toutes ses conséquences sociales. La partie sur la naissance et la mort, quant à elle, montre que ces temps sont encore marqués par la famine et les épidémies.

Le deuxième chapitre, « Esclaves, dépendants, paysans », veut évoquer les « dominés » de ces sociétés, en se focalisant sur un élément central de l’époque : l’esclavage. La question de la servitude peut subir des transformations dans cette période charnière, au moins pour certains espaces, comme en Italie. Les auteurs montrent aussi la coexistence entre esclavage et servage, et « la variété des situations et la multiplicité des conditions qui naissent des rapports entre paysans et seigneurs ». L’objectif est d’insister sur la complexité des rapports sociaux et des mutations, et l’existence d’une histoire sociale riche.

A l’opposé, si l’on peut dire, le troisième chapitre s’intéresse aux « Elites sociales », c’est-à-dire « ceux qui détiennent le pouvoir, la richesse et le savoir et qui jouissent de la reconnaissance sociale ». L’originalité de cette partie tient peut-être dans l’évocation de la place des femmes et de leurs biens : importance de la dot, du statut de veuve,…Les femmes ont ainsi un rôle social déterminant et souvent insoupçonné quand on parle du Moyen Age.

La partie suivante est plus conséquente encore puisqu’elle aborde « Les règles du jeu social ». Elle est divisée en trois sous-parties : « le roi et le pouvoir royal », « la justice et les procédures de règlement des conflits » et « les comportements ». L’accent est mis sur l’importance des relations entre le pouvoir et Dieu, l’aspect militaire de ces sociétés (« l’armée apparaît comme l’épine dorsale des monarchies barbares »), et la communication entre les souverains et leurs sujets ; ici, ce sont l’oralité et l’importance des rites et des symboles qui sont à noter. Enfin, la question de la justice est évidemment aussi présente : une justice basée avant tout sur la faide (la vengeance personnelle) et où juges, tribunaux ou institutions sont souvent marginaux.

L’avant-dernier chapitre, « Conversions et réformes : l’Eglise dans la société occidentale » est lui aussi divisé en sous-parties, cette fois chronologiques : « de l’Antiquité à l’époque carolingienne » et « la réforme carolingienne ». Cette question est importante car, au début de la période, le paganisme est encore très présent dans les sociétés barbares et la conversion  lente. Ici, les auteurs insistent sur le rôle des missionnaires, des réseaux de monastères (et leur rôle social) mais aussi de l’aristocratie dans la diffusion du christianisme, dès le VIIè siècle. Se pose également le problème des églises comme « objets de propriété » : les évêques sont des propriétaires, mais parallèlement des aristocrates (et même des groupes de paysans riches) peuvent détenir des églises. Cette complexité entraine une réforme quasiment permanente de l’Eglise, qui aboutit au XIè aux réformes dites grégoriennes.

Enfin, dans sa dernière partie, l’ouvrage s’attaque à la question : « Fortunes : patrimoine, production des richesses et circulation des biens ». La période est ici vraiment de transition, après l’éclatement de l’Empire, qui a conduit par exemple à « la perte de savoirs techniques ». Il y a un appauvrissement aux VIè-VIIè siècles, montré par l’archéologie, et les fortunes foncières sont avant tout locales. Selon les auteurs, c’est la période carolingienne qui marque un changement : d’abord « un redémarrage de la croissance », ensuite « l’expansion territoriale de l’aristocratie franque ». Les échanges commerciaux se sont déplacés vers le Nord, au détriment de la Méditerranée. Mais la période couverte allant jusqu’à la fin de l’empire carolingien, le retour à une organisation régionale des patrimoines fonciers et la pression croissante sur les paysans sont aussi notés. L’Eglise est de même « un acteur économique majeur » : elle s’enrichit mais fait également circuler les biens, contribuant à ce que Laurent Feller et Bruno Judic appellent « la première croissance médiévale ».

L’ouvrage s’achève par une bibliographie plus générale, complémentaire de celles qui ouvrent chaque partie. Elle est classée et surtout compte des références très récentes, montrant bien le dynamisme de la recherche sur le haut Moyen Age.

On doit aussi indiquer, en début d’ouvrage, un exemple de commentaire de document qui servira à tout étudiant pas encore au point avec la méthode si particulière de cet exercice.

Indispensable pour les étudiants…et les autres

Les sociétés du haut Moyen Age en Occident est donc un livre très riche, par la qualité et le nombre de documents qu’il propose, la clarté de sa présentation et le fait qu’il résume très bien le dynamisme de la recherche actuelle sur cette période trop méconnue. Il est donc indispensable pour tout étudiant abordant cette période, mais également pour tous ceux qui s’intéressent au Moyen Age dans un sens plus large.

Les auteurs

Laurent Feller est professeur d’histoire médiévale à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste du haut Moyen Age et de l’Italie médiévale (sa thèse d’Etat s’intitule Les Abruzzes médiévales. Territoire, économie et société en Italie centrale aux IXe-XIIe siècles, Collection de l’École Française de Rome, 1998). Il a publié notamment Eglise et société en Occident, du début du VIIè au milieu du XIè siècle, Armand Colin, 2004.

Bruno Judic est professeur d’histoire médiévale à l’université François-Rabelais de Tours, il est également spécialiste du haut Moyen Age et travaille sur l'histoire religieuse du haut Moyen Âge européen et sur l'anthropologie historique. On lui doit L’Océan indien au Moyen Age, Ellipses, 2008.

Les sociétés du haut Moyen Age en Occident, textes et documents rassemblés par Laurent Feller et Bruno Judic, Publications de la Sorbonne, 2010,  320 p.

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