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Un choc de religions : 622-2007 (J.P. Roux)

islamLe 11 septembre 2001 a provoqué assez rapidement une explosion des sorties d’ouvrages consacrés à l’Islam (la « civilisation ») ou à l’islam (la religion), à qualité et buts très divers…Certains étaien des pamphlets, d’autres des entreprises de vulgarisation, d’autres enfin des ouvrages plus scientifiques. La place de l’idéologie a eu son importance et, il faut l’avouer, la plupart de ces livres n’avaient pas pour but de donner une image positive de l’Islam (ou de l’islam, donc). Si certains ont été écrits par des non-spécialistes de l’Islam, ce n’est pas le cas d’autres, mais pas forcément dans une optique bienveillante ni même neutre du sujet.

Parmi eux Jean-Paul Roux, décédé récemment. C’était un turcologue éminent, ancien élève de Claude Cahen, ancien directeur de recherches au CNRS et ancien professeur à l’Ecole du Louvre, où il enseigna l’art islamique.

Un choc de religions

Les attentats du 11 septembre semblent avoir été un choc aussi pour cet historien, « chrétien loyal et respectueux de l’autre » si l’on cite le quatrième de couverture de l’ouvrage dont nous allons parler ici. Dès son avant-propos, Jean-Paul Roux évoque les attentats quasiment quotidiens des intégristes musulmans depuis le début des années 2000, et l’occupation de deux pays musulmans (l’Irak et l’Afghanistan) par les Européens et les Américains. Il s’emploie ensuite à résumer ce qui va être sa démarche, à savoir montrer que le conflit entre l’Islam et la Chrétienté est multiséculaire, existe depuis l’apparition même de l’islam. On doit justement noter de suite l’ambiguïté du sous-titre de l’ouvrage : Jean-Paul Roux parle de l’islam avec un petit « i », qu’il oppose à la chrétienté avec un petit « c » ; or, communément, on emploie Islam avec un grand « i » pour désigner la « civilisation islamique ou musulmane », terme que l’on peut mettre au même niveau que la chrétienté (avec un « c » minuscule ou majuscule), alors que l’islam avec un petit « i » serait à mettre en parallèle avec le christianisme, les deux désignant une religion. Cette confusion est-elle volontaire ? Impossible de répondre de façon certaine, même si le titre lui-même parle bien de deux « religions » et pas de « civilisations ».

En fait, c’est le cœur du problème car « Un choc de religions » se situe bien dans une démarche « civilisationnelle », opposant deux blocs définis par leur religion. Ce n’est pas un angle inédit, au contraire, c’est même le plus commun et ce jusque dans les programmes scolaires de cinquième. La différence est que Jean-Paul Roux envisage le rapport entre ces deux civilisations sous l’angle quasi unique du conflit qui traverserait les Ages. Ainsi, la bataille de Poitiers, la prise de Constantinople ou la guerre d’Algérie, sans parler des conflits actuels, sont mis dans le même sac, dans la même logique de ce conflit séculaire entre ces deux religions. Roux écarte rapidement les éventuelles remarques sur les périodes de paix, d’échanges, qu’ils jugent exceptionnelles en insistant sur le fait « qu’ailleurs » il y avait en même temps un conflit qui continuait. Passent aussi à la trappe toutes les éventuelles données politiques, économiques, culturelles puisque la religion serait le centre de toutes les motivations et l’explication principale (voire unique) de chacune des guerres qu’il aborde.

Une approche civilisationnelle et comparative

A l’approche « civilisationnelle » est en plus ajoutée une approche « comparative » à tendance essentialiste entre un christianisme/une chrétienté sur la défensive, parfois naïf/ve et pacifiste, et un islam/Islam de suite conquérant et offensif, bien moins tolérant, avec une insistance par exemple sur les versets guerriers du Coran. On le voit d’ailleurs dès les pages de garde, où Jean-Paul Roux choisit cinq citations qui résument bien l’angle général de son propos : deux des Evangiles (Jean et Matthieu) qui condamnent la violence et appellent à la paix (« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix », « Tous ceux qui se serviront de l’épée périront par l’épée »), deux du Coran ouvertement guerrières et appelant au martyre (« Partez en guerre et luttez avec vos biens et vos personnes », « Ceux qui ont été tués dans le sentier d’Allah […], Il les fera entrer au paradis »), et enfin une de Jean-Paul II, un peu « intermédiaire », sur la guerre juste (« Pour être légitime, la défense doit être entreprise de façon à causer le moins de dommage possible et, notamment, à épargner autant que faire se peut la vie de l’adversaire »).

L’auteur s’emploie donc, dans un long récit chronologique, à parcourir près de 1400 ans d’histoire sous l’angle de ce conflit religieux, et ce au niveau mondial. Evidemment, chaque moment est résumé au plus rapide, même si on peut trouver quelque intérêt aux chapitres sur l’Asie ou la Russie, mais aussi à ceux sur le monde turc et iranien, dont Roux était un spécialiste reconnu. On remarque avec étonnement l’absence quasi-totale (une rapide allusion en fin d’ouvrage, où Roux avoue que la démarche est volontaire) du conflit israélo-palestinien, ou un peu avant de la naissance du sionisme et de l’opposition très tôt à celui-ci des islamistes. Pourtant on connaît l’importance du « problème palestinien » dans la propagande islamiste, alors pourquoi ne pas en parler ? Alors même que les initiateurs du 11 septembre le mettent au centre de leurs motivations, et assimilent « croisés » (les Occidentaux) et juifs…Envisager l’histoire du monde et surtout les conflits d’aujourd’hui uniquement sur les bases d’un conflit religieux entre Islam et Chrétienté, en « oubliant » les enjeux de la création d’Israël est étonnant…jean-paul_roux

Pour le reste, si Jean-Paul Roux ne nie pas les échanges entre les deux civilisations, ni même les apports de l’Islam à l’Occident chrétien, pour lui ils ne sont pas essentiels et sans commune mesure dans leur importance par rapport aux conflits et aux enjeux religieux. Surtout, ce qui est frappant, c’est le vocabulaire choisi : d’abord, l’emploi du terme « invasion » pour définir ce qu’on appelle plutôt la « conquête » dans une démarche historique, quand on parle de la campagne des Arabes après la mort du Prophète jusqu’à la fin du VIIIè siècle et l’essor maximum de l’Empire musulman, de l’Espagne à l’Indus ;  l’emploi de termes comme la « multitude », « pillards sans foi ni loi », l’insistance sur « les massacres », « l’intolérance »,…sont aussi surprenants dans ce qui se veut plus un ouvrage historique qu’un essai ou un pamphlet.

C’est la conclusion (qui n’en est pas une selon l’auteur) qui enfonce le clou sur le ton du livre, et sur son objectif : alerter sur le danger que représentent aujourd’hui les musulmans. Et ce au-delà du terrorisme islamiste. Jean-Paul Roux s’alarme non seulement des conflits et des attentats, mais aussi de la « fantastique fécondité des foyers musulmans » (p 370). Sa position sur la présence de musulmans en « terre chrétienne » est aussi ambigüe : il ne nie pas la possible intégration, mais note tout de même qu’ils ne renoncent pas à être eux-mêmes, et se demande s’ils deviennent effectivement des Belges, des Anglais ou des Français. Il continue en agitant le « positif » (« la civilisation de l’islam fut brillante ») et le « négatif » en insistant toujours sur les différences de valeurs entre islam et christianisme (malgré leurs racines communes), le premier refusant « le prêt usuraire, [interdisant] certains aliments et les boissons alcoolisées, [prônant] la séparation des sexes, [fondant] la famille sur la polygamie et la répudiation de l’épouse par l’époux ; [le second acceptant] que l’argent fructifie, [pensant] que toute nourriture est licite, que les sexes peuvent vivre ensemble, [entendant] que le mariage soit indissoluble. » (p 370) ! Cette opposition est symptomatique de tout le livre. De l’avis de Jean-Paul Roux, la cohabitation est donc impossible entre « chrétiens » et « musulmans ». De même, il se désole de voir la foi chrétienne si moribonde, alors que la foi musulmane serait en pleine puissance, et raille la perte des valeurs chrétiennes (qui entre autres favoriseraient le patriotisme) au détriment du culte de la consommation et de la jouissance, et la croyance erronée en l’Europe. La fin de l’ouvrage ressemble d’ailleurs à un sermon, espérant éventuellement que les musulmans seraient un jour touchés par le message des Evangiles…

Sa conclusion n’est guère optimiste cependant, la victoire de l’islam en Occident étant possible grâce à « l’immigration et la fécondité » (p 373), sans parler des conversions. Il nous faut citer entièrement les deux derniers paragraphes de l’ouvrage, pour ne pas dénaturer le propos de l’auteur :

« Tout au long de l’Histoire, l’immense expansion musulmane s’est effectuée par la guerre sainte, les massacres, l’intolérance, la volonté de conquérir, de diriger, de s’imposer, par la colonisation, au même titre que par la tolérance, le rayonnement de sa foi et de sa mystique, l’attraction qu’exercent les qualités humaines de ces plus humbles pratiquants. Et tout cela à œuvrer simultanément sur des chemins différents mais conduisant au même but.

Les musulmans, quant à eux, espèrent –ils le croient- qu’ils feront régner la chariat (sic) sur les vieilles terres occidentales du Christ, sur ces terres que les chrétiens ont défendues, d’où ils les ont parfois chassés ; les musulmans espèrent et croient qu’ils les conquerront comme ils ont conquis les vieilles terres orientales qui furent toutes à Jésus, et où ils ont gagné la guerre. Il y a 46 ans, un journaliste algérien qui m’interviewait sur l’un de mes premiers livres me disait : « Nous prenons notre revanche de la bataille de Poitiers. En l’an 2000, la France sera musulmane. » Il péchait par optimisme. Ce n’est pas encore le cas, mais peut-on penser aveuglément que ce ne le sera pas demain ? »

Pour nous même conclure, nous nous demanderons si Jean-Paul Roux n’était pas finalement en croisade avec cet ouvrage, qu’il ouvre par cette dédicace : « Comme tout ce que j’ai fait dans ma vie, en bien, s’il en fut, ou en mal, comme toute mon œuvre, je dédie ce livre à Dieu ».

J.P. ROUX, Un choc de religions : la longue guerre de l’islam et de la chrétienté (622-2007), Fayard, Paris, 2007, 459 p.

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