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Vers la pensée unique, La monté de l'intolérance dans l'Antiquité tardive (P. Athanassiadi)

penseuniqueVers la pensée unique, La monté de l'intolérance dans l'Antiquité tardive, une entrée en matière pour le moins déroutante dans une ouvrage que l'on peut penser de but en blanc comme résolument antichrétien, accusant de fait le christianisme d'être seul responsable du glissement des mentalités religieuses du pluralisme classique vers le monothéisme conquérant de la période suivante. Mais il s'agit d'être prudent car le titre, en plus de ne point mentionner explicitement le christianisme, nous parle plus généralement d'une monté de l'intolérance et donc d'un phénomène de longue durée. Pour une plus grande clarté, il convient de laisser la parole à l'auteur, Polymnia Athanassiadi, professeur d'histoire ancienne à l'université d'Athènes...recommande

 

« Prenant la notion d'intolérance comme principe exégétique des mutations qui s'accomplissent dans le monde romain, je me suis donnée comme tache de suivre la transformation psychologique, idéologique et sociale d'un monde taillé à la mesure de l'homme en un autre bâti pour la plus grande gloire de Dieu ; en d'autres termes j'ai essayé d'analyser le fait multiple de la conversion d'une mentalité anthropocentrique en mentalité théocentrique à un moment historique donné » (p.15). Un vaste champ d'investigation que l'auteur entreprend dans un ouvrage qui est en réalité le fruit de quatre contributions au Collège de France en juin 2006 et qui fait tenir en 132 pages une histoire commençant avec l'empereur Dèce et son édit de persécution des chrétiens en 250 et qui s'achève sous le règne de Justinien, bien après la dislocation de l'Empire romain en Occident.

Un point historiographique

Mais tout d'abord, l'ouvrage nous offre un point efficace sur l'historiographie de cette période assez étrange qu'est l'Antiquité tardive. Ce concept, forgé en réaction aux thèses anciennes et très pessimistes quant à la chute de Rome (illustré par le livre de Edward Gibbon, History of the decline and fall of the Roman Empire, 1776), tentait de réhabiliter cette période à l'encontre de laquelle tous les qualificatifs négatifs avaient été employés. L'auteur discute alors ce qualificatif en s'attachant essentiellement aux inclinations actuelles de la recherche et en particulier depuis l'article d'Andrea Giardina, Esplosione di tardoantico (1999) qui remis en question la vague de travaux incarnés par l'Anglais Peter Brown qui étiraient démesurément dans le temps la notion d'Antiquité tardive en l'érigeant de plus en plus en orthodoxie et tombant de fait dans les mêmes erreurs que leurs devanciers. Ce point est, vous l'aurez deviné, assez complexe et ardu, que seul les amateurs éclairés de la période pourront réellement apprécier.

Le sujet est assez brûlant encore aujourd'hui et même si un consensus existe autour du refus de l'idée ancienne de décadence, les esprits s'échauffent aujourd'hui autour des excès qu'à pris la recherche sur l'Antiquité tardive. Il est en tout cas certain que cette discussion est particulièrement intéressante pour l'étudiant en histoire, souhaitant connaître de manière globale les querelles agitant la recherche moderne et pouvant décrypter rapidement l'orientation intellectuelle des auteurs modernes. Parce que si elle a été mal aimée durant longtemps, cette période troublée fait l'objet d'un nouvel attrait depuis plusieurs travaux marquant comme celui d'Henri Irénée Marrou, Décadence romaine ou Antiquité tardive, du coté francophone. Face à cela, l'auteur de l'ouvrage qui nous concerne ici, se positionne de manière assez critique envers l'école que l'on peut appeler « optimiste » conduite par Peter Brown, tout en rappelant son respect pour son travail et en insistant elle-même sur sa propre subjectivité dans le travail historique.

L'aboutissement d'une réflexion

Comme le signale  Polymnia Athanassiadi, ce livre est un essai, une ouverture appelant à la réflexion, ce qui est signalé au fil des pages par une profusion d'interrogations qui prouvent combien cette thématique semble avoir littéralement poursuivit l'auteur durant une longue période. Il y a en effet de quoi se poser des questions sur le fait même du passage d'un monde centré sur l'homme à un monde obnubilé par Dieu et le salut. Comme nous l'avons vu plus haut, l'historienne fait remonter les origines de ce mouvement au règne de l'empereur Dèce, persécuteur des chrétiens. C'est en effet pour elle, lorsque l'empereur demande un sacrifice général aux habitants pour le salut de l'Empire que débute la pensée religieuse unique, la volonté de faire adhérer chacun à une seule et même idée globale. Mais ce n'est pas pour elle non plus une décision autoritaire et en décalage avec « l'air du temps » : « C'est la loi du marché. C'est aussi un indice de l'insatisfaction morale et spirituelle qui caractérise ce monde globalisé » (p. 48).

Le phénomène est donc en marche bien avant que Constantin Ier ne se convertisse au christianisme et il découle d'un processus impliquant également les religions traditionnelles, qui avaient elles-aussi beaucoup évolué. En effet les cultes orientaux comme celui d'Isis ou de Mithra fleurissaient dans l'Empire et leur liturgie s'approchaient beaucoup de celle du christianisme. En constatant cela et en détaillant les rapports du pouvoir central romain et des masses avec le fait religieux l'auteur tisse une lente progression des mentalités vers un idéal d'uniformité en rapport avec la globalité du monde romain. Le christianisme n'est donc qu'un élément d'aboutissement et non la cause de la montée de la pensée unique. L'analyse est passionnante et il relève de la gageure d'espérer en avoir fait le tour par les quelques bribes distillée au dessus. L'ouvrage se lit d'une traite et même s'il est complexe, les amateurs de réflexions pertinentes seront en tout points comblés par la maitrise de  Polymnia Athanassiadi dans cet exercice. Il est également important de signaler la masse des sources utilisées, compilées en fin d'ouvrage et s'étirant sur une vingtaine de pages ce qui est assez impressionnant pour un livre aussi court.

Tout en 130 pages...

Cette faible épaisseur en comparaison de la densité de la réflexion et de l'érudition est assez déstabilisante et on se demande comment tout cela peut tenir en un nombre aussi réduit de pages. Mais c'est révélateur d'une chose, l'auteur ne se perd pas en vaines conjonctures et en descriptions interminables, elle va directement au font de son propos, faisant de son travail présent un objet assez semblable à l'Empire romain : un élément global, dont la problématique de départ sert de colonne vertébrale à l'ensemble. Le niveau scientifique de l'oeuvre la destine par contre à une public averti et l'aspect justement laconique du travail montre qu'il n'y a pas de place pour les enseignements de bases et les explications de vulgarisation. Néanmoins le style d'expression n'est pas trop difficile et on trouve rapidement un véritable plaisir de lecture.

Pénétrer dans un monde...

C'est donc un livre très stimulant pour l'intellect, dont la pertinence nous donne un sentiment très agréable de satisfaction tant on apprend, tant on comprend, tant certaines choses s'éclairent. Tous les amoureux de l'Antiquité tardive trouveront sans doute leur compte dans ce livre qui met en perspective l'intégralité de la période et qui discute avant tout de la mentalité des hommes confrontés au fait religieux, alors que ce dernier est à une tournant majeur de son histoire pour l'Occident. La chrétienté tient une place importante ici, mais l'auteur ne néglige pas les autres cultes, leurs propres évolutions, incarnés par l'empereur Julien, le fameux Apostat, qui est sans doute pour la première fois, replacé dans son siècle, comme un homme de son temps et non comme la dernière secousse d'un passé révolu. Nous ne pouvons donc que vous inviter à entrer dans cette période tellement troublée, où les bouleversements sont aussi un peu à l'origine de notre propre monde.

Vers la pensée unique, La monté de l'intolérance dans l'Antiquité tardive, Polymnia Athanassiadi, Les Belles Lettres, janvier 2010.

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