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La croix, la tiare et l'épée (J. Flori)

croix_tiareLe terme croisade est aujourd’hui employé à tort et à travers, que ce soit en matière de politique internationale ou pour appeler à combattre différentes maladies. Il a pourtant une histoire, et est surtout compris de différentes façons suivant les cultures. Le spécialiste reconnu des croisades, Jean Flori, propose donc de remonter aux sources du concept de croisade, et de tenter d’en donner une définition loin des fantasmes, des raccourcis et des récupérations.recommande


 

 

L’emploi du terme « croisade » aujourd’hui

C’est par l’emploi contemporain du terme de croisade que Jean Flori ouvre son essai : il évoque tout d’abord comment le président américain a usé de ce mot pour appeler à combattre les auteurs des attentats du 11 septembre, mais pas forcément dans l’optique qu’on pourrait croire ; en effet, Jean Flori estime que Bush aurait utilisé la croisade dans « son sens commun », comme d’autres l’utilisent pour parler de combattre la grippe ou des choses plus légères. Il n’y aurait donc pas eu de référence religieuse comme beaucoup l’ont compris à l’époque. En revanche, l’auteur estime que cela aurait été compris comme tel par le monde musulman, chez lequel le mot « croisade » résonne d’une façon beaucoup plus forte et précise, ramenant à ce qu’Amin Maalouf a appelé un « viol ». Sans oublier que les jihadistes eux-mêmes opposent à cette « croisade » leur propre jihad.

On le voit, dès l’avant-propos, Jean Flori pointe la difficulté qu’il y a à définir ce terme, aujourd’hui entré dans le langage courant chez nous (et donc souvent galvaudé), mais dont l’emploi peut avoir des conséquences graves quand il est fait dans un contexte international.

Une historiographie de la croisade

Durant tout son ouvrage, l’historien va donc tenter d’expliquer comment le terme croisade est apparu en Occident, et essayer d’en donner une définition, si tant est que cela soit possible.

Pour cela, il commence son ouvrage par l’une des parties les plus intéressantes pour tout amateur de l’histoire des croisades : « Débats d’écoles ». En effet, durant trois chapitres, l’auteur revient sur toute l’historiographie des croisades, l’évolution des interprétations, et ce de l’époque contemporaine de ces expéditions jusqu’au XXè siècle ! Il insiste alors sur l’importance du contexte pour aborder le sujet de la croisade : l’influence des Lumières, par exemple, qui pointent la barbarie des pèlerinages guerriers du Moyen Age et donnent une image très négative de la croisade ; à l’inverse, le XIXè siècle, avec le romantisme, puis la période de la colonisation proposent plutôt d’insister sur « les aspects positifs » des croisades si l’on veut faire référence à un débat récent sur la colonisation (à laquelle on le sait la croisade est souvent comparée) ; parmi ces historiens, l’auteur cite J-F. Michaud ou pour la première moitié du XXè siècle René Grousset. Logiquement, la fin de la Deuxième Guerre Mondiale et la décolonisation font revenir le balancier dans l’autre sens, « contre » la croisade si l’on veut simplifier.

Jean Flori veut ensuite insister sur le fait que ces différentes interprétations de la croisade ont aussi influé, et c’est peut-être le plus important, sur sa définition même. C’est là le plus complexe : il distingue l’école « traditionaliste » qui réduirait la croisade uniquement à une expédition menée vers la Terre Sainte par la papauté, et l’école « pluraliste » qui rejetterait « la limitation géographique et chronologique de la croisade » en englobant dans ce terme des entreprises bien éloignées de la Terre Sainte ; il cite parmi les historiens de cette école quelqu’un comme Jonathan Riley-Smith. Mais pour Jean Flori cela ne fait que confirmer cette difficulté à définir la croisade : quel est le rôle du pape, la place de Jérusalem, le lien entre guerre sainte et croisade, le rapport Reconquista/croisade,… ? Autant de questions auxquelles il tente de donner des réponses dans les chapitres suivants.

Vers « une perception évolutionniste de la croisade »

Le reste de l’ouvrage est ainsi divisé en trois nouvelles parties, dont l’une est une conclusion à ne surtout pas négliger.

Dans la première partie, l’historien revient à l’évolution de la vision de la guerre dans le christianisme, passant des concepts de guerre juste à guerre sainte, prémices à l’apparition de la croisade ; ceux qui ont lu ses ouvrages comme « Guerre sainte, jihad, croisade : violence et religion dans le christianisme et l’islam » (Points Histoire, 2002) ou plus encore « La guerre sainte. La formation de l’idée de croisade dans l’Occident chrétien » (Aubier, 2001) seront en terrain connu. On doit tout de même conseiller de s’attarder sur les parties traitant de la Reconquista et des « proto-croisades » dans l’Est.

La partie suivante est sans doute plus intéressante, et en partie plus nouvelle ; elle s’intitule « les ingrédients de la croisade », et Jean Flori y détaille l’importance du vocabulaire, des symboles ou du rôle du pape. Ici, on conseillera plus particulièrement les pages sur le canon 2 du concile de Clermont et sur les rapports entre Eglise d’Occident et d’Orient.

Enfin, l’ouvrage se termine par ce qu’on peut considérer comme deux conclusions : une, « générale », où Jean Flori revient sur les dix points permettant selon lui de créer « le concept nouveau de croisade dans l’esprit de ses participants » ; parmi ces points, citons « c’est une entreprise divine et non humaine », il s’agit d’assurer la libération de l’Eglise et l’Union des Eglises, ou encore le fait important que la croisade serait une guerre « saintissime », soit LA guerre sainte. Comme tout au long de l’ouvrage, l’historien insiste sur le rôle de la papauté, qui a eu tendance à qualifier de croisades de « simples » guerres saintes qui n’avaient donc pas selon lui le caractère « saintissime » de la croisade; ce qui explique le sous-titre de son essai : "la croisade confisquée". Son autre conclusion, plus exactement son épilogue, propose « une perception évolutionniste de la croisade » : schémas à l’appui, Jean Flori revient sur le cheminement idéologique qui a conduit de la guerre juste à la croisade. Il conclut cependant par cette phrase qui permet, malgré la complexité de ses raisonnements précédents, de donner sans doute sa définition de la croisade : « la véritable croisade, celle qui a pour objectif la libération des chrétiens d’Orient et la délivrance des Lieux saints de la chrétienté, notamment le Saint-Sépulcre de Jérusalem ».

« La croix, la tiare et l’épée » est donc un incontournable pour tout passionné de l’histoire des croisades. Malgré une certaine complexité par moments, il est tout de même accessible au plus grand nombre, avec le minimum de connaissances nécessaires sur le sujet. Qui plus est, il est agrémenté d’une bibliographie très riche (et récente), et on doit aussi insister sur le style toujours vivant et parfois « politiquement incorrect » de Jean Flori qui rend la lecture très agréable.

Jean Flori est médiéviste, spécialiste des croisades et de la chevalerie, ancien directeur de recherches au CNRS.

J. FLORI, La croix, la tiare et l’épée, Payot, 2010, 350 p.

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