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1940 : Et si la France avait continué la guerre...(Sapir)

etsilafrance1940 Et si la France avait continué la guerre, ressort du genre de l’histoire alternative ou de l’uchronie. Dans l’hexagone il est de coutume d’associer ce type d’ouvrages à la littérature de science-fiction et de la reléguer  à un rôle de divertissement ou d’évasion. Une attitude que l’on ne retrouve cependant pas au sein du monde anglo-saxon, puisque les historiens anglophones se prêtent régulièrement à ce genre d’exercice.


 

L’histoire alternative présente en effet un intérêt académique certain. Comme l’affirme Yves Marie-Bercé (éminent spécialiste du XVIIe siècle) : « L’Histoire aurait pu s’écrire différemment…l’historien risque fort de réduire la réalité, si fort de son impertinente connaissance de la suite des faits,  il écrit l’histoire seulement en fonction de son déroulement à venir. » L’essai présenté ici s’attache à décrire ce qu’aurait pu être l’histoire de France si le gouvernement Reynaud avait décidé de poursuivre le combat en Afrique du Nord au printemps 1940.

La démarche Uchronique

L’ouvrage de Frank Stora et Loïc Mahé sous la direction de Jacques Sapir a été rédigé selon une méthode à la fois rigoureuse et originale. Tout a commencé fin 2004 à l’occasion de discussion sur un site internet portant sur la possibilité politique et militaire de la France de rester dans la guerre en juin 1940. L’idée déjà traitée dans un roman des années 80 (L’Appel du 17 juin d’A Costa) a stimulé l’imagination d’un groupe de travail, composé de chercheurs et d’étudiants en stratégie français, mais aussi américains, britanniques, italiens, russes et japonais. Réunis dans l’élaboration d’une chronologie historique alternative(ou Time Line selon le terme anglo-saxon consacré) nommée Fantasque Time Line (en référence au pseudo de l’initiateur du projet), ils ont œuvré en gardant à l’esprit certains principes.

La première de leur préoccupation fut le maintien d’un cadre réaliste. Il leur a fallu pour cela déterminer une « enveloppe technique des possibles », qui supposait une analyse rigoureuse des conditions techniques et matérielles pesant sur le conflit. D’autre part une attention poussée a été accordée à la psychologie des acteurs de la période, et aux structures décisionnelles dans lesquelles ils évoluèrent historiquement. En gardant à l’esprit que  la marge d’incertitude ne ferait que croitre avec l’éloignement du point de divergence (situé au 6 juin 1940), l’équipe de la Fantasque Time Line a élaboré un scenario, testé et remanié à plusieurs reprises. L’ouvrage édité par Tallandier en est l’aboutissement et nous présente les événements qui auraient pu survenir du 6 juin au 31 décembre 1940.

Structure et contenu de l’ouvrage

Faisant suite à une préface et à une introduction présentant l’intérêt et le caractère méthodique de l’ouvrage, le lecteur pourra découvrir 20 chapitres et un épilogue organisés de manière chronologique.

Les deux premiers chapitres nous narrent ces journées décisives de juin qui voient le gouvernement français prendre la décision de poursuivre le combat à partir de l’Afrique du Nord, ce que l’on retiendra comme les auteurs sous le nom de « Sursaut. » Le « Sursaut » trouve son origine dans une suite d’évènements affectant le Président du Conseil Paul Reynaud. Le 6 juin sa compagne Hélène de Portes décède dans un accident de la circulation. Reynaud rend responsable de cette tragédie personnelle le lieutenant colonel Paul de Villelume, adversaire résolu de Charles de Gaulle, qui vient de faire son entrée au gouvernement. Villelume écarté, c’est le clan favorable à l’armistice qui perd sa faveur auprès du Président du Conseil. Emerge bientôt une alliance entre Paul Reynaud, Georges Mandel et Léon Blum pour maintenir la France dans la guerre. Bien évidemment Charles de Gaulle et Winston Churchill ne sont pas pour rien dans cette évolution.

Le Sursaut verra la mise sur la touche du maréchal Pétain (alors vice président du conseil) lors d’un dramatique conseil des ministres dans la nuit du 12 ou 13 juin. Il y est décidé d’y évacuer le plus de forces possibles sur l’Afrique du Nord et de poursuivre le combat au côté de l’Angleterre. Philippe Pétain ne s’en remettra jamais. Dans les semaines qui suivent, le gouvernement Reynaud remanié doit faire face à l’irrépressible avancée allemande. Les troupes françaises vont alors livrer des combats désespérés afin que puisse être rendu possible : « Le Grand Déménagement ».

Le Grand Déménagement constitue l’évacuation d’un grand nombre de soldats, d’ouvriers spécialisés, de techniciens et d’autres spécialistes en Afrique du Nord. Son contexte et ses détails constituent l’essentiel de quatre chapitres de l’ouvrage. On y voit comment il aurait été possible, moyennant le sacrifice de nombreuses unités et grâce au concours de la Royal Navy, de sauver une partie de l’armée française. Une telle entreprise se solde aussi par des conséquences diplomatiques importantes, la confiance des Etats-Unis en la solidité de l’alliance franco-britannique étant renforcée.

A partir de début août 1940 les Allemands occupent la totalité du territoire métropolitain (conjointement avec l’Italie pour la Savoie et les Alpes maritimes). Ils doivent y composer avec une administration indocile, puisque toujours liée avec un gouvernement en exil. Ils n’en trouvent pas moins des collaborateurs avides de prendre leur revanche sur les « bellicistes d’Alger ». Ainsi un Nouvel Etat Français émerge sous la férule de Pierre Laval, qui doit cependant composer avec Jacques Doriot et Marcel Déat. En résulte une équipe collaborationniste divisée, qui ne jouira jamais de la légitimité du gouvernement Pétain historique.

Alors qu’en métropole s’organise tant bien que mal la collaboration, ce qu’il reste de la IIIe République réfugiée à Alger ne se contente pas de la défensive. En Afrique du Nord elle engage ses troupes contre la Lybie Italienne, déjà menacée à l’est par les Britanniques. L’armée française va redécouvrir le goût de la victoire dans les sables de la Tripolitaine et l’Afrique du Nord Italienne finit par capituler à la mi septembre.

Parallèlement les Alliés bien décidés à exercer une pression sur le maillon faible de l’Axe à savoir l’Italie, mène à son encontre plusieurs opérations ambitieuses. Ainsi la flotte italienne doit composer avec un sérieux revers à Tarente (équivalent de l’attaque aéronavale historique) et ne peut empêcher Paris et Londres de s’attaquer à la Sardaigne et au Dodécanèse. Malgré leur bravoure les troupes italiennes subissent de plein fouet les effets de l’impréparation de leur pays à une guerre industrielle, face à des unités alliées bénéficiant à plein de l’aide américaine. A l’automne 1940 il apparait déjà à Berlin qu’il sera nécessaire de sécuriser le flanc sud de l’Axe avant d’engager l’offensive projetée contre l’Union Soviétique.

Les derniers chapitres de Et si la France avait continué la guerre évoquent aussi les questions de la réorganisation et de la légitimité du gouvernement de la République Française. On voit ainsi émerger une IIIe République rénovée, par l’adjonction de modifications aux Lois fondamentales. Les amateurs de droit constitutionnel auront ainsi le plaisir de voir en action des figures telles que Michel Debré, René Capitant ou René Cassin…Bien évidemment ces mois voient aussi la montée en puissance du ministre de la Défense nationale et de la guerre : Charles de Gaulle.

Notre Avis

Pour tous les amateurs de la seconde guerre mondiale, cet ouvrage constitue à ne pas en douter un exercice distrayant et passionnant. Bien que le style se veuille sobre, les auteurs ne négligent pas de nous offrir de beaux moments de bravoure, en hommage aux combattants de toutes nationalités. Des Belges aux Polonais en passant par les Italiens, les soldats de toutes nations ont l’occasion de prouver leur valeur aux cours de ce conflit « alternatif ». L’on sera aussi séduit par les nombreux clins d’œil qui égaillent cet essai. Ainsi des rencontres telles que celles entre Saint-Exupéry et Pierre Mendès France, ou les aventures de Raoul Salan en Afrique ont de quoi retenir l’attention. Les spécialistes les plus pointus, devront retenir le sérieux de l’argumentation appuyée par une bibliographie solide.

Et si la France n’est pourtant pas exempts de défauts. On reprochera ainsi à cette édition sa relative pauvreté en termes d’annexes. On aurait souhaité par exemple disposer de cartes plus précises et en plus grand nombre, et l’ouvrage aurait gagné en clarté s’il y avait été inclue une chronologie simplifiée. D’autre part en dehors des férus d’histoire militaire, nombre de lecteurs pourront trouver rébarbatives certaines descriptions de combat, parfois au niveau du régiment voire du bataillon.

Quoiqu’il en soit cette histoire alternative a pour elle son originalité et son caractère pionnier dans le contexte français, tout en offrant un divertissement de qualité. Il ne faudra pas non plus en nier la portée politique et morale qui aura séduit votre serviteur. Certes les évènements présentés peuvent revêtir un caractère romanesque, mais on ne peut que vibrer à l’idée d’une France continuant le combat. Cette « seconde guerre mondiale telle qu’elle aurait du être » selon les mots d’un lecteur américain est bien séduisante. Et puis comme le déclare le général de Gaulle à Churchill en conclusion de l’ouvrage, continuer le combat à l’été 40 n’aurait-ce pas été : « la chose la plus juste, la plus raisonnable et la plus nécessaire du monde » ?

J. SAPIR, F STORA et L MAHE, Et si la France avait continué la guerre, Editions Tallandier, Paris, 2010.

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