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Les mozarabes (C. Aillet)

mozarabesEn France, il existe une sorte de mythe d’Al Andalus, présenté souvent comme une période de « sept siècles de tolérance », qu’on brandit face à l’obscurantisme religieux mais aussi face à ceux qui ne voient en l’islam que cet obscurantisme. Pourtant, au-delà des évidentes nuances qu’il faut apporter, on se rend compte que dans les faits les minorités vivant sous domination musulmane dans la péninsule Ibérique ne sont finalement pas si bien connues du grand public. C’est le cas tout particulièrement des mozarabes, et la parution de la thèse de Cyrille Aillet peut grandement nous aider à y voir plus clair.coup-de-coeur


 

 

Les mozarabes, un sujet polémique ?

C’est évidemment en Espagne que les débats ont été, et sont toujours, acharnés autour de la question mozarabe. Gabriel Martinez-Gros y revient dès la préface de l’ouvrage de Cyrille Aillet, et ce dernier développe toute l’historiographie de ce sujet dans son « Introduction à la ˝la question mozarabe˝ ». Depuis les chroniques occidentales du Moyen Age jusqu’aux historiens des années 1970, en passant par l’incontournable travail de Francisco Javier Simonet (1829-1897), on voit que les mozarabes sont très liés à la question de l’identité nationale espagnole : en sont-ils l’une des racines principales, ou leur place doit-elle être minimisée à cause d’une disparition précoce ?

L’ouvrage de Cyrille Aillet tente donc de dépasser ces débats, de sortir du carcan d’une historiographie polémique et même politique, pour présenter cette question mozarabe sous le « visage de la modernité » comme l’affirme Gabriel Martinez-Gros. Pour cela, l’auteur propose « d’examiner l’impact de l’Islam sur l’évolution des cultures chrétiennes en péninsule Ibérique à travers le prisme des ˝mozarabes˝ ». Il tient également à insister sur le rôle trop souvent minimisé ou ignoré de la frontière islamo-chrétienne, et de la place des mozarabes non seulement en Al Andalus, mais aussi dans les royaumes chrétiens suite aux migrations et à l’avancée de la Reconquista.

L’ouvrage

Après une introduction très riche et incontournable sur l’historiographie de la question et sur les sources (arabo-musulmanes, chrétiennes d’Espagne et hors d’Espagne) et les nombreux problèmes qu’elles posent, Cyrille Aillet présente son étude en trois grandes parties.

La première, « Christianisme et islamisation en Al-Andalus » commence par une géographie du christianisme en Al Andalus, en montrant la diversité des situations selon les territoires (perte d’influence de Tolède, importance de la présence chrétienne en Bétique selon les sources en tout cas,…) et la difficulté à présenter une géographie mozarabe durant certaines périodes (les taifas par exemple) ; puis, il traite le problème du rapport à l’islam, d’abord par le processus des conversions (avec entre autres la « question muwallad »), ensuite par les « signes et emblèmes des frontières communautaires », insistant sur « l’étroite interaction sociale » entre ces communautés.

La seconde partie, « Latinité et arabisation », aborde la question centrale de la langue. Cyrille Aillet présente la situation du latin, « emblème du christianisme », en se posant la question de la « fossilisation » de la culture latine, avec une langue qui serait petit à petit cantonnée à la liturgie. Vient ensuite le phénomène de l’arabisation (et ses différentes phases, jusqu’au XIIe siècle), étudié principalement par le biais des « pratiques d’annotation », c’est-à-dire les notes en arabe prises par les chrétiens dans les marges de manuscrits en latin, et par l’importance de l’arabe dans la glose. Le chapitre suivant s’intéresse à « la production littéraire arabo-chrétienne en péninsule Ibérique », avec les traductions du latin vers l’arabe, de la Bible par exemple ; puis l’auteur s’interroge sur une éventuelle inflexion de la théologie et de la culture chrétienne mozarabe au contact de l’islam, comme cela a pu être le cas pour les chrétiens d’Orient (avec lesquels les mozarabes auraient eu des contacts).

Dans sa dernière partie, Cyrille Aillet revient sur la « situation mozarabe » dans le Nord de la péninsule, dans cette zone de frontière sur laquelle il insiste tout au long de sa thèse. Il se demande si les mozarabes sont des « chrétiens des marges », puis s’attarde sur un exemple précis, celui du Mondego (au Portugal actuel), en étudiant le cas du monastère de Lorvão des « origines » (le VIè siècle ?) jusqu’à 1064 (date de la reconquête de Coimbra par Ferdinand Ier). L’auteur analyse enfin les conséquences de la reconquête dans cette région sur les relations entre le christianisme occidental des (re)conquérants et les mozarabes, posant la question d’une « guerre contre le christianisme mozarabe » ; en fait des réformes en profondeur, inspirées par la réforme grégorienne, mais aussi des « relectures et des falsifications du passé », qui ont effacé petit à petit les traces de cette « situation mozarabe » et de ses relations parfois pacifiques avec l’islam.

Les conclusions de Cyrille Aillet

L’ambition de l’auteur est de dépasser les débats souvent passionnés entre les partisans de la thèse de Simonet, qui a « idéalisé » la résistance mozarabe (par le biais des martyrs de Cordoue) pour nier ou minimiser l’influence de l’islam sur l’identité espagnole, et les historiens comme Mikel de Epalza qui affirment que les mozarabes auraient quasiment disparu dès le IXè siècle, avec encore une fois le chant du cygne que serait la « geste des martyrs de Cordoue ».

Cyrille Aillet préfère lui insister sur la perception des mozarabes qu’avaient leurs contemporains aux XIIè et XIIIè siècles, à Tolède et dans les royaumes chrétiens en général ; des mozarabes d’abord jugés comme orthodoxes, puis comme suspects car « mixti Arabes », c’est-à-dire acculturés à l’islam et à la langue arabe. C’est justement selon l’auteur ce rapport à la langue et à la culture arabes qui permet de dépasser le phénomène des martyrs de Cordoue pour comprendre la situation mozarabe, en particulier dans une période bien moins connue, celle des Xè-XIIè siècles.

Ainsi, Cyrille Aillet peut dégager plusieurs éléments : le rythme irrégulier de l’islamisation en al-Andalus jusqu’au milieu du IXè siècle ; un IXè siècle semble-t-il décisif pour la situation mozarabe, et le rapport à la fois au christianisme et à l’islam, avec d’un côté ce qu’on qualifierait aujourd’hui de repli identitaire, autour du latin, avec les martyrs de Cordoue, et de l’autre une coexistence, avec l’adoption de l’arabe, au moins pour l’écrit. Le prolongement aurait alors été l’islamisation, avec cette fois la question des muwalladûns, et à terme une marginalisation des mozarabes. Sur ce dernier point, l’auteur réfute tout déterminisme et préfère l’expliquer par exemple par « l’érosion sociale du christianisme ». Ainsi, arabisation, islamisation et marginalisation auraient empêché les mozarabes de vraiment s’inscrire dans l’histoire andalouse, Cyrille Aillet parlant plus précisément d’un « échec relatif ».

Il tient de toute façon à considérer les mozarabes comme partie prenante de l’histoire de toute la péninsule Ibérique, qu’elle soit sous domination musulmane ou chrétienne, grâce à une position « à cheval » entre deux cultures, à la frontière (parfois géographiquement) entre islam et christianisme, entre arabe et latin, jouant ainsi un rôle d’intermédiaires dans l’influence réciproque, mais surtout du califat de Cordoue sur les « marges actives des royaumes chrétiens du Nord », en tout cas jusqu’au XIIè siècle. En cela, les mozarabes font bien partie intégrante de l’histoire de l’Espagne, et ce au-delà de la borne autrefois incontournable de la geste des martyrs de Cordoue.

La thèse de Cyrille Aillet marque donc une date dans l’étude des mozarabes, mais aussi dans celle de l’histoire de la péninsule Ibérique. Elle est certes un travail universitaire qui peut sembler parfois sec pour un néophyte, mais elle demeure très agréable à lire, très claire et finalement passionnante. Ce qui en fait un ouvrage incontournable pour tout passionné de l’Espagne, mais aussi d’Al Andalus, souhaitant dépasser les clichés et les crispations idéologiques, et mieux connaître l’histoire de cette minorité si originale par sa culture et son destin.

 

C. Aillet, Les mozarabes, christianisme, islamisation et arabisation en péninsule Ibérique (IXè-XIIè siècle), Casa de Velazquez, 2010.

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