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Les historiens français à l'oeuvre, 1995-2010 (collectif)

Le grand public a une méconnaissance de la recherche historique, de sa vitalité, et donc souvent la vision d’une discipline, l’histoire, qui serait un peu sclérosée voire poussiéreuse. Il a aussi tendance à réduire l’historiographie actuelle aux quelques historiens médiatiques et aux sujets qui les obsèdent, comme Napoléon ou la Deuxième guerre mondiale. Pourtant, la recherche en histoire est bien dynamique et novatrice, et dans de nombreux domaines trop méconnus. La parution aux Presses Universitaires de France de cet ouvrage collectif est l’occasion de faire un bilan.


 

Un panorama historiographique

L’initiative de cet ouvrage est à porter au crédit du Comité français des sciences historiques (qui existe depuis les années 1920). Il est issu du colloque de janvier 2010, qualifié de colloque « de refondation » par Jean-François Sirinelli dans son introduction. L’occasion aussi de faire un bilan de la recherche française, quinze ans après celui de François Bédarida. Le tout dans un contexte de plus en plus international, où les échanges entre chercheurs se multiplient, mais où également la recherche française doit montrer son dynamisme.

L’approche par périodes historiques

L’ouvrage est divisé en deux grandes parties : la première reprend le système universitaire des périodes, ancienne, médiévale, moderne et contemporaine. On le sait très critiqué (à raison), mais c’est probablement le moyen le plus facile et le plus clair pour faire un premier état des lieux. La deuxième partie est thématique, avec des domaines transversaux aux périodes historiques.

Les quatre parties traitant des périodes sont de taille inégale, et de contenu très différent dans l’approche du sujet. La première propose « un aperçu de la recherche en sciences de l’Antiquité en France de 1995 à 2010 » (Stéphane Benoist), avec une division entre l’histoire du Proche et du Moyen-Orient et celle de la Grèce et du monde romain. On peut regretter un traitement un peu rapide qui donne une impression (trompeuse) d’un manque de vitalité de la recherche en histoire ancienne, mais on doit saluer la précieuse bibliographie incluse en fin d’article.

La seconde partie, sur le Moyen Âge, préparée par Claude Gauvard et Régine le Jan, est la plus conséquente et de loin la plus passionnante et la plus claire. Après une présentation générale sur le métier de médiéviste, sur les enjeux de la définition du Moyen Âge et l’apport de la sociologie et de l’anthropologie dans la recherche, les auteurs nous présentent la manière avec laquelle est structurée la recherche en histoire médiévale (l’articulation entre laboratoires de recherche et différents organismes comme l’Institut universitaire de France ou l’Agence nationale de la recherche), puis le « renouvellement des thématiques étudiées depuis une vingtaine d’années » ; cette sous-partie est particulièrement riche et démontre bien le grand dynamisme (à travers des débats, celui sur l’an Mil ou la crise de 1300) et la grande diversité (l’Occident, l’Orient, le monde méditerranéen pour les aires géographiques, mais aussi les thèmes très différents, comme la violence ou l’histoire des élites) d’une histoire médiévale plus vivante que jamais.

L’article consacré à l’histoire moderne est lui aussi intéressant, mais comme celui sur l’histoire ancienne peut-être un peu succinct et confus ; cela s’explique en partie par ce que Roger Chartier constate : le problème de la délimitation de cette période. Cela pose au moins autant de débats que pour le Moyen Âge, et l’histoire moderne est souvent coupée en deux avec comme enjeu principal l’intégration ou non de la Révolution et de l’Empire ; l’auteur parle même d’un déclin (certes relatif) de l’histoire moderne, au profit de la période dite contemporaine. Cela n’empêche pas la recherche d’être là aussi bien vivante, et même d’apporter aux autres périodes, grâce au développement de l’histoire sociale et de l’histoire économique. De plus, l’histoire moderne se distingue par son intérêt pour la place de la France dans le monde avec les travaux sur la traite et l’expansion coloniale. Cette ouverture sur le monde se remarque aussi en sens inverse avec l’apport non négligeable d’historiens étrangers dans la recherche sur l’histoire de France.

La dernière partie traite donc de l’histoire contemporaine. Comme le précise d’entrée Philippe Poirrier, « restituer, de manière synthétique et non caricaturale, les principales tendances qui ont gouverné, depuis quinze ans, l’histoire contemporaine en France relève de la gageure ». En choisissant des axes précis l’auteur évite cependant de noyer son propos ; il décrit en premier lieu la mutation du paysage académique (par exemple le déclin de l’intérêt pour le XIXe siècle, ou l’activité des chercheurs sur la Révolution), puis pose la question d’un tournant socioculturel de l’histoire contemporaine et revient sur les débats qui l’animent (l’histoire du communisme, la « culture de guerre » autour de la Grande Guerre, et l’histoire coloniale). Philippe Poirier aborde ensuite la très intéressante question de l’histoire globale, d’influence anglo-saxonne, mais qui commence à se développer en France. Il conclut par une analyse de l’historiographie et de l’épistémologie de la période, et par une réflexion sur « les enjeux de la valorisation des recherches ». On saluera une nouvelle fois la présence d’une bibliographie.

L’approche thématique

Ce qui fait peut-être la force de cet ouvrage, c’est cette approche par thèmes. Au nombre de onze, ils sont très variés mais tous intéressants (et certains passionnants). Surtout, ils semblent plus enclins à décrire la vigueur et la diversité de la recherche historique que l’approche arbitraire par périodes. En effet, la plupart de ces thèmes sont transversaux et permettent de dépasser les querelles ou rivalités qui existent parfois entre historiens de telle ou telle période.

On retiendra plus spécialement de cette partie thématique d’abord l’article sur l’archéologie, cette dernière prenant une importance décisive depuis quinze ans dans la recherche et le travail des historiens (les auteurs parlent d’ailleurs d’un tournant) ; là encore, une bibliographie bienvenue est incluse. Ensuite, nous avons apprécié le texte de Dominique Iogna-Prat sur « le religieux et le sacré », où l’auteur parle pour la période 1995-2010 d’un « désenclavement du religieux » dans l’historiographie française ; la bibliographie est là aussi incontournable. Le thème du genre est, quant à lui, abordé dans les quatre périodes avec une « abondance et une diversité des recherches », mais sans pour autant qu’il se dégage une « voie française », selon Christine Bard (qui propose aussi une bibliographie sur ce domaine trop méconnu). Enfin, Olivier Pétré-Grenouilleau se pose la question des relations entre les historiens français et les mondialisations, thème qui se rapproche plus de « l’actualité », mais abordé tardivement par la recherche française, surtout par rapport aux Anglo-saxons. En revanche, pour cet article manque peut-être une bibliographie.

Pour quel public ?

Un ouvrage traitant du bilan de la recherche française en histoire peut-il alors s’adresser à tous les publics ? On doit d’abord saluer cette initiative, qui a le mérite de démontrer la vitalité de l’historiographie française, contre les idées reçues. C’est aussi salutaire dans un contexte de plus en plus international, où la France doit s’affirmer par rapport à ses collègues étrangers, et pas seulement anglo-saxons.

Toute personne s’intéressant à l’histoire doit être au courant du développement de l’historiographie. Il faut pouvoir sortir des balises données par les grands medias et la plupart des éditeurs, par les historiens médiatiques, mais aussi (on peut le regretter) par l’enseignement de l’histoire à l’école et dans le secondaire. C’est pourquoi, quand on aime l’histoire et pas seulement quand on est historien, il faut connaître cet ouvrage et passer outre les quelques passages plus ou moins agréables ou faciles à appréhender et à comprendre. Et ne pas hésiter à s’intéresser aux périodes et domaines qui ne sont pas habituellement les nôtres.

 

J-F. Sirinelli, P. Cauchy, C. Gauvard (dir), Les historiens français à l’œuvre (1995-2010), PUF, 2010, 336 p.

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