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Le vrai pouvoir du Vatican (J-M. Meurice)

vaticanLe débat autour du silence du pape Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale continue encore aujourd’hui. Pourtant, on sait finalement peu de choses des coulisses de cette époque trouble car, comme toute diplomatie, tout s’est joué dans le secret et est resté longtemps prisonnier des archives du Vatican. Il en va de même pour la politique étrangère du Saint-Siège pendant tout le XXe siècle, alors que l’Eglise a été plus ou moins liée à des enjeux internationaux fondamentaux, de la guerre d’Espagne à la guerre froide. Le livre de Jean-Michel Meurice, Le vrai pouvoir du Vatican, permet un précieux éclairage sur ces sujets.


 

 

Un livre et un documentaire sur Arte

L’ouvrage Le vrai pouvoir du Vatican est à mettre en parallèle avec le documentaire diffusé sur Arte, dont il serait en quelque sorte la version écrite. Cela est d’ailleurs visible dans la forme même du livre, puisque chaque chapitre s’ouvre par une présentation du thème abordé, et continue par l’interview de spécialistes de l’histoire de l’Eglise.

Ces derniers, au nombre de dix-sept, sont des laïcs comme les historiens Hubert Wolf et Philippe Levillain, mais aussi des ecclésiastiques, parmi lesquels le cardinal Cottier (théologien de Jean-Paul II) ou le cardinal Sodano, un proche de Benoit XVI. Figurent aussi un journaliste (Giancarlo Zola), un politologue (Francesco Margiotta-Broglio) et l’ancien ambassadeur de France en URSS (Jacques Andréani).

Un voyage au cœur du XXe siècle

Ce livre-enquête (nous y reviendrons) nous plonge donc dans les secrets de la diplomatie du Saint-Siège tout au long du XXe siècle. Il débute exactement à la fin du XIXe siècle, au moment où l’Italie s’unifie, et où le pape Pie IX se sent « prisonnier au Vatican ».

La création et le fonctionnement de cet Etat sont le sujet du premier chapitre, « Un Etat pas comme les autres », où sont développés les rapports complexes entre le pape, le collège des cardinaux et la curie, héritage de la Renaissance, ainsi que l’importance du souverain pontife lui-même dans l’orientation de la politique vaticane.

Le second chapitre traite des rapports entre le Saint-Siège et l’Italie (dont la question de Rome), souvent conflictuels de la fin du XIXe siècle jusqu’aux premières décennies du XXe. Il s’attarde cependant sur l’arrivée au pouvoir de Mussolini. Apparaissent alors les ambiguïtés de l’Eglise envers le fascisme, à travers les déclarations de Pie XI (violemment anticommuniste) au sujet du leader fasciste. Puis ce sont les accords du Latran, en 1929. Le Vatican doit faire avec le nouveau pouvoir, pour conserver une certaine influence et sauvegarder ses intérêts.

Le chapitre « Au cœur des ténèbres » revient sur la Première Guerre mondiale, et sur l’attitude du Vatican à ce moment, avec les réticences de la plupart des pays en guerre à une intervention du pape. Pourtant, ce dernier propose un plan de paix en 1917 ; c’est un échec, qui marque une rupture dans la politique étrangère du Saint-Siège. En effet, il choisit à présent de se contenter d’énoncer de grands principes plutôt que de se mêler de diplomatie. Benoit XV comprend aussi la perte d’influence de l’Europe et la nécessité d’internationaliser l’Eglise, en formant un clergé indigène.

Les trois chapitres suivants sont peut-être le cœur de l’ouvrage, parce qu’ils concernent l’attitude du Vatican face à la montée du nazisme en Allemagne, puis durant la guerre. D’abord est abordée la façon avec laquelle le Saint-Siège se comporte envers l’Allemagne défaite de la Première Guerre mondiale, avec le rôle central du nonce Pacelli, dans le contexte de la montée du bolchevisme ; puis, les années 30, au moment où Pacelli est secrétaire d’Etat de Pie XI : Hitler, dès son arrivée au pouvoir, va dans le sens de la signature du concordat sur lequel travaillait Pacelli depuis la fin de la guerre, en déclarant que « le christianisme est le fondement moral et éthique [du peuple allemand] », assurant qu’il désire entretenir de bonnes relations avec le Saint-Siège. Si le concordat est signé (le 20 juillet 1933), les tensions entre le régime nazi et l’Eglise s’accentuent les années suivantes, à mesure qu’Hitler viole les termes de ce traité. C’est dans ce contexte que le pape écrit sa fameuse encyclique de 1937, sur la situation de l’Eglise en Allemagne : une critique en règle des violations du concordat et de l’idéologie nazie, à laquelle on reproche surtout son caractère païen ; il n’est en tout cas pas fait mention de l’antisémitisme. Cependant, tout juste pape, Pie XII (Pacelli) publie aussi une encyclique, condamnant entre autres le racisme (20 octobre 1939). Le dernier de ces trois chapitres, « Le prix du silence », est curieusement l’un des plus courts ; il se concentre sur l’attitude du nouveau pape face aux agressions militaires des Nazis, puis sur la tentative de soutien de Pie XII aux conjurés réunis autour du général Beck pour arrêter Hitler, et ce dès le début de la guerre : c’est un échec, semble-t-il à cause de l’opposition anglaise et de la nécessité absolue de garder secrète l’implication du pape. En ce qui concerne la surdité au sujet de l’antisémitisme, Philippe Levillain préfère parler de prudence, et il semble bien que Pie XII ait préféré laisser agir les gens d’Eglise sur place, selon les situations, plutôt que d’imposer une ligne officielle ; il empêche lui-même une rafle de juifs à Rome en 1943. Mais selon le père Peter Gumpel, le pape finit par être convaincu qu’Hitler est possédé par le Diable ! Il aurait même tenté de l’exorciser à distance !

Le chapitre « Croisade espagnole » est l’un des plus intéressants de l’ouvrage. Il se consacre aux rapports entre l’Eglise et l’Espagne du XIXe siècle jusqu’à la guerre d’Espagne, et le lent basculement vers un appui fort à Franco (sans soutenir la violence…), avant tout par rejet du communisme, puis pour réagir aux massacres de catholiques par les Républicains. Durant le reste du règne de Franco, le Vatican continue globalement à avoir de bonnes relations avec lui (sauf quand il veut s’allier à Hitler), en particulier au concordat de 1953, où l’Eglise reçoit beaucoup de privilèges, dont un statut de religion d’Etat. Il faut en fait attendre Paul VI (en 1963) pour voir d’abord une rupture entre le Saint-Siège et l’Espagne franquiste, avant que l’habileté du pape, aidé par les décisions du concile Vatican II, ne parvienne à une normalisation des rapports.

Le « Vent nouveau » du chapitre VIII aborde dans un premier temps l’émergence après la guerre des mouvements politiques autour de la notion de « démocratie chrétienne », soutenus très tôt par Pie XII. Parallèlement, le combat continue contre le stalinisme suite aux premières purges derrière le futur Rideau de Fer, mais on assiste ensuite à un réchauffement des relations entre le Vatican et Moscou avec les pontificats de Jean XXIII et Paul VI.

vatican-counselCe renouveau permet à l’Eglise d’avoir sa part dans le processus dit d’Helsinki (à partir de 1972), traité dans l’ouvrage avec le chapitre « La 3e corbeille ». Celle-ci est le troisième groupe de dispositions du processus signé en 1975, concernant les droits de l’Homme. Durant ces négociations, le Vatican est invité par Brejnev en personne, et les diplomates du pape sont parmi ceux qui insistent sur cette 3e corbeille ; la signature des accords est donc vue aussi comme une victoire diplomatique du Saint-Siège, malgré au départ les réticences de Paul VI à s’engager dans un enjeu strictement européen. Le Vatican se comporte alors comme un vrai Etat, principalement (et logiquement) attaché à la liberté religieuse.

Les accords d’Helsinki sont soutenus par le cardinal Karol Wojtyla qui, devenu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, continue dans le même esprit. On le sait, son rôle est considéré comme primordial dans la chute du communisme, et c’est ce qui est traité dans le chapitre « Les âmes fortes ».

La dernière partie, « Eglise sans frontières », se présente plutôt comme une conclusion et une ouverture sur le rôle international de l’Eglise, favorisé par la popularité de Jean-Paul II, le « pape voyageur ». Se pose également le problème du conflit israélo-palestinien et de l’attitude que doit avoir le Saint-Siège, alors que cette guerre se déroule sur la Terre sainte de l’Eglise. Enfin, comment réagir à la montée en puissance de la Chine, où l’Eglise tient une présence permanente mais mineure depuis le XVIIe siècle ? Les négociations continuent encore aujourd’hui avec Benoit XVI…

Le vrai pouvoir du Vatican : un livre-enquête

L’auteur, Jean-Michel Meurice, est clair dès son avant-propos : « ceci n’est pas un ouvrage d’historien mais une enquête ». Si c’est effectivement le cas, le travail n’en demeure pas moins sérieux et remarquablement documenté (grâce entre autres à l’ouverture des archives d’avant 1939). La forme « en interviews » peut un temps gêner, mais le fait que beaucoup des intervenants aient été des acteurs de premier plan des sujets abordés, ou soient des spécialistes incontestables, rend le tout passionnant. On a parfois l’impression de lire un roman d’espionnage.

Alors, si on regrettera que certaines questions soient peut-être un peu vite passées, on ne pourra tout de même que recommander cet ouvrage, en particulier aux passionnés d’histoire contemporaine. Et on conseillera également de visionner le documentaire qui l’accompagne.

 

Jean-Michel Meurice, Le vrai pouvoir du Vatican : enquête sur une diplomatie pas comme les autres, Albin Michel/Arte, 2010, 235 p.

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