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Une histoire moderne des croisades (J. Phillips)

coisadesLes livres sur les croisades sont très nombreux et semblent toujours connaître un certain succès. Cependant, cela fait plusieurs années (hors rééditions) qu’un ouvrage retraçant l’ensemble de l’histoire des croisades n’a pas été publié. C’est le premier intérêt de cette Histoire moderne des croisades. Le second que son auteur, Jonathan Phillips, est britannique. Mais cet ouvrage a bien d’autres atouts.


 

 

La perception de la croisade aujourd’hui

Comme le fait Jean Flori dans ces deux derniers livres sur les croisades (Croisades : idées reçues, et La croix, la tiare et l’épée), Jonathan Phillips revient dès son introduction sur le terme « croisade » tel qu’il est employé aujourd’hui, et sur les différences de perception entre Occident et Orient. En effet, il y a une différence entre l’emploi du mot « croisade » sur de nombreux sujets en Occident (Phillips cite par exemple la croisade contre l’obésité lancée par Clinton), et sa compréhension dans le monde musulman où la croisade est assimilée aujourd’hui à la présence occidentale en Orient, voire à l’existence d’Israël. Une différence de perception fondamentale pour comprendre les rapports internationaux aujourd’hui, avec l’exemple du discours de Bush sur la « croisade contre la mal (la guerre contre le terrorisme) », et la promptitude de Ben Laden à rebondir sur le choix de ce terme par le président américain. Se pose aussi, dans le prolongement, la question du jihad et de sa comparaison avec la croisade. Jonathan Phillips veut donc aborder le problème sous les deux angles, les deux points de vue, c’est l’un des intérêts de son livre. Et ce même s’il n’est pas arabisant : l’auteur précise en effet que dans sa volonté de comprendre les motivations du côté musulman, il a pu être gêné par « la barrière linguistique », mais qu’il a tenu tout de même à utiliser des sources arabes traduites, ce qui est tout à son honneur car trop rare dans les ouvrages de vulgarisation sur le sujet…

L’influence de Riley-Smith

Nous l’avons dit, l’un des intérêts de cette Histoire moderne des croisades est l’origine de l’auteur. Britannique, spécialiste des croisades qu’il enseigne à l’université de Londres, son approche et surtout sa définition de la croisade est différente de celle d’un historien français. Dans son ouvrage La croix, la tiare et l’épée, Jean Flori revient sur l’historiographie des croisades, et dans sa tentative de typologie il distingue l’école « traditionaliste » (réduisant la croisade à une expédition lancée par le pape vers la Terre sainte) de l’école « pluraliste » (qui rejette les limites géographiques et chronologiques) ; il cite parmi les tenants de cette dernière école l’Anglais Jonathan Riley-Smith. En effet, celui-ci étend la croisade dans l’espace (il y inclut par exemple la Baltique) et dans le temps (il va bien au-delà de 1291, n’hésitant pas à empiéter sur le XVIe siècle, voire au-delà). Or, c’est aussi ce que fait ici Jonathan Phillips, qui d’ailleurs ne cache pas la dette qu’il doit à Riley-Smith (entre autres) dès son introduction.

Une Histoire moderne des croisades va donc bien plus loin que la Terre sainte et que la chute d’Acre, nous faisant voyager de Jérusalem à Grenade, et jusque de l’autre côté de l’Atlantique…

L’ouvrage

Jonathan Phillips construit son récit de façon chronologique, mais aussi thématique. Sa première partie, « La première croisade et la prise de Jérusalem », est relativement classique puisqu’elle revient sur l’appel d’Urbain II, les préparatifs et les acteurs de la croisade, puis son déroulement, des pogroms en Europe centrale, jusqu’à la prise de Jérusalem en passant par Constantinople et Antioche. Il ne tait pas au passage les atrocités commises par les croisés.

Sa seconde partie est déjà plus originale, et c’est même l’une des plus intéressantes. Intitulée « Les relations entre Francs et musulmans au Levant, 1099-1187 », elle se distingue par le choix du point de vue musulman, d’abord en revenant sur le développement (lent) de l’idée de jihad en réaction au choc de la chute de Jérusalem, puis en s’attardant sur trois sources fondamentales : al-Sulamî, Oussama ibn Munqidh et Ibn Jubayr.

L’angle du troisième chapitre est lui aussi assez original puisqu’il s’attarde sur le royaume de Jérusalem en étudiant la personnalité fascinante de Mélisende, reine (car femme du roi Foulque), puis régente à la main de fer de son fils et ensuite rival Baudouin III, dans le contexte difficile dû à le menace Zengi (ou Zankî), qui provoque la Deuxième croisade.

C’est sur celle-ci que Phillips revient d’abord dans le chapitre suivant : ses raisons (la prise d’Edesse par Zengi), la prédication de Bernard de Clairvaux, puis le déroulement de la croisade et son échec (n’oubliant pas de narrer les « aventures » de la scandaleuse Aliénor d’Aquitaine). Mais, et c’est là aussi qu’il se démarque de nombre d’ouvrages de vulgarisation sur la croisade, l’auteur englobe dans son récit la conquête de Lisbonne (1147) par Alphonse Ier, aidé par des croisés anglo-normands, et la prise d’Almeria (1147) et de Tortosa (1148) ! Mieux encore, il mentionne dans la même partie la « croisade » contre les païens dans la Baltique…

Le chapitre « Saladin, le roi lépreux et la chute de Jérusalem » est lui à nouveau plus classique, mais pas moins intéressant. Il resitue dans son contexte la montée en puissance de Saladin, à travers sa rivalité avec Nûr al-Dîn, mais évoque aussi le règne de Baudouin IV, le roi lépreux et les exactions de Renaud de Chatillon. Le chapitre se termine évidemment par Hattîn et la reconquête de Jérusalem (1187).

Le prolongement est logiquement la Troisième croisade, et l’affrontement devenu légendaire entre Richard Cœur de Lion et Saladin, sur lequel Jonathan Phillips revient longuement. Là encore les amateurs des croisades s’y retrouveront facilement.

La septième partie aborde la Quatrième croisade, en insistant à raison sur l’importance de l’élection d’Innocent III en 1198. Le nouveau pape profite du contexte, comme la victoire espagnole à Las Navas de Tolosa en 1212, pour relancer l’idéal de croisade, un peu tombé en désuétude suite au statu quo en Terre sainte après les accords entre Richard et Saladin. Jonathan Phillips intègre dans ce renouveau la croisade lancée contre Markward d’Anweiler, coupable de s’être allié aux musulmans de Sicile dans le combat pour la régence du royaume lors de la minorité de Frédéric II, ce dernier étant soutenu par le pape. Puis, il décrit précisément les origines et le déroulement de la Quatrième croisade, qui voit le pillage de Constantinople, et la confirmation du divorce entre Rome et l’Eglise byzantine.

Le chapitre qui suit est un peu confus, dans cette période de transition pour la croisade entre le sac de Byzance et la reprise pacifique de Jérusalem par Frédéric II. Ici, l’historien traite autant de la montée du catharisme (qui provoque la croisade contre les Albigeois, avec l’épisode célèbre du massacre de Béziers) que de la croisade des enfants, et des autres guerres saintes (qu’il considère donc aussi comme des croisades) dans le nord-est de l’Europe et surtout en Espagne (où ne reste plus bientôt que le sultanat nasride de Grenade face à la Reconquista).

La suite se concentre sur la prédication, la préparation et l’échec de la Cinquième croisade, puis sur le rôle du très controversé Frédéric II, qui récupère Jérusalem pacifiquement par le traité de Jaffa, mais en étant excommunié par le pape Grégoire IX. Le chapitre se termine par l’échec de la croisade des barons, menée par le comte de Champagne.

Le chapitre dix est consacré aux croisades de Louis IX, mais son principal intérêt se trouve dans son choix de décrire une partie de la situation du côté musulman, avec l’ascension des Mamelouks (et de leur chef Baybars), puis l’arrivée des Mongols, qui bouleverse un temps les équilibres de la région. La partie se concluant sur la chute d’Acre, la plupart des ouvrages sur les croisades se seraient terminés à ce moment ; or, ce n’est pas le cas de celui de Jonathan Phillips.

En effet, celui-ci prolonge son Histoire moderne des croisades bien au-delà de la fin de la présence latine en Orient. D’abord par le symbole de la chute des Templiers, à travers leur procès sous le règne de Philippe le Bel. Il mentionne ensuite les tentatives de « croisades » en Egypte et en Baltique, qu’il appelle « aventures chevaleresques » tout au long du XVe siècle et, après être revenu sur la date décisive de la prise de Constantinople par les Ottomans (1453), il s’intéresse à un épisode peu connu, la fête du Faisan. Il s’agit du projet de croisade lancé en 1454 par le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Nous sommes alors bien loin des bornes dont nous avons l’habitude quand nous abordons les croisades ! C’est encore plus le cas quand l’historien replace la conquête de Grenade, puis l’expédition de Christophe Colomb dans ce contexte de croisade, dans le sens d’une mission pour Dieu. Il termine cependant sur l’évolution du concept au XVIe siècle, qui se détache de son origine médiévale, même si Phillips considère que la lutte entre Charles Quint et Soliman le Magnifique (celui-ci continuant le jihad de ses prédécesseurs) est « une croisade à part entière » ; c’est en fait la période de la Réforme qui remet vraiment en cause l’idéal de croisade, qui selon l’historien finit peut-être avec l’expédition de l’Invincible Armada, ne survivant que sur la Malte des Hospitaliers.

Le douzième chapitre de notre Histoire moderne des croisades ressemble plus à un épilogue, et à une analyse historiographique de la croisade. Un peu comme Flori dans La croix, la tiare et l’épée, Jonathan Phillips revient sur l’image de la croisade, du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui (avec encore nombre de références au 11 septembre et aux emplois du terme « croisade » par Bush et Ben Laden). Sont donc abordés dans cette partie chargée mais très intéressante, la littérature (avec Walter Scott), la récupération de l’idéal de croisade (ou de son rejet) par les nationalismes et l’impérialisme (celui de Bonaparte, puis de la colonisation), avant son emploi comme métaphore. Fidèle à son engagement de s’intéresser au « camp » musulman, Phillips tente aussi une analyse du jihad et une comparaison avec la croisade (parallèle qui provoque toujours débat), et montre la récupération des grandes figures de la lutte contre les croisés par les nationalistes arabes, tel Saladin qui se retrouve glorifié autant par Nasser que par Saddam Hussein. L’historien va encore plus loin quand il démontre comment Oussama Ben Laden aujourd’hui « surfe » sur l’imaginaire musulman en profitant de l’intervention occidentale en Irak pour faire le parallèle et recruter plus de jihadistes, usant d’une propagande faisant référence aux croisades.

Dans sa conclusion, enfin, Jonathan Phillips revient sur les origines de la croisade, les mutations qu’elle a subies, et sur la confrontation pas toujours violente (avec trêves et traités) avec les musulmans, eux-mêmes développant leur idéal de guerre sainte autour du jihad. Il n’oublie pas que cette période a vu aussi les deux « camps » s’affronter en leur sein et son rappel du divorce entre Eglise d’Occident et Eglise d’Orient est bien venu, car trop souvent oublié (il fait ainsi référence à la prise à parti de Jean-Paul II par l’archevêque orthodoxe d’Athènes en 2001). Il termine en insistant sur les conséquences des croisades jusqu’à nos jours, surtout dans les rapports avec le monde musulman, tout en mettant en garde sur le risque d’un parallèle anachronique entre les événements d’hier et ceux d’aujourd’hui.

« Destiné au grand public » et original

Dès son introduction, Jonathan Phillips présente son ouvrage comme « destiné au grand public ». En effet, il réussit à rendre son récit très agréable, et même par moment passionnant, tout en parvenant à aborder des sujets de fond. De plus, son approche qui fait des croisades une épopée allant de la Baltique à la Terre sainte, et de Grenade au Nouveau Monde, et ce du XIe au XVIe siècle, est plutôt originale pour un lecteur français ! Il faut aussi saluer son choix de tenter de comprendre le point de vue des musulmans, même si son parallèle entre le jihad et la croisade provoquera comme toujours des débats. On n’oublie pas de noter la présence d’une bibliographie conséquente qui permettra aux passionnés d’aller bien plus loin encore.

Finalement, on ne saura que conseiller cette Histoire moderne des croisades à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à ce thème, et qui souhaiteraient un ouvrage à la fois agréable à lire, synthétique sur le sujet, et original par nombre de ses choix.

 

Jonathan Phillips, Histoire moderne des croisades (titre original : Holy warriors. A modern History of the Crusades), Flammarion, 2010, 516 p.

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