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Faire profession d'historien (P. Boucheron)

boucheronLa définition du métier d’historien provoque souvent débat. Certains pensent qu’il faut être diplômé, universitaire, d’autres qu’un érudit ou un simple passionné peut se revendiquer « historien ». Parallèlement, le métier d’enseignant-chercheur demeure relativement méconnu du grand public, comme on a pu le voir lors du mouvement universitaire de 2009, tardivement (et de façon parfois douteuse) traité par les medias et qui n’a pas bénéficié d’un soutien populaire, malgré son ampleur. L’ouvrage de Patrick Boucheron, Faire profession d’historien, peut nous aider à mieux connaître ce milieu, et surtout ce travail.


 

 

L’habilitation à diriger des recherches (HDR)

L’ouvrage de Patrick Boucheron, comme il l’indique dans sa « Postille », est le premier volume (avec quelques ajouts et modifications) de son dossier d’habilitation à diriger des recherches, présenté en décembre 2009 à Paris I. Qu’est-ce que l’HDR ? Si l’on prend justement la définition sur le site de Paris I, c’est « un diplôme national de l'enseignement supérieur qu'il est possible d'obtenir après un doctorat. Depuis 1984, il est le plus haut des diplômes français. Il permet de postuler à un poste de professeur des universités (après inscription sur la liste de qualification par le Conseil national des universités), d'être directeur de thèse ou choisi comme rapporteur de thèse ». On peut résumer en estimant que l’HDR est la dernière marche avant le poste prestigieux (et difficile à obtenir, en particulier en histoire) de « professeur d’université ». Mais c’est aussi une occasion de présenter son travail de chercheur devant ses collègues, et d’initier une réflexion sur ce métier. Patrick Boucheron publie cet essai dans ce sens, pour faire « le récit d’une réconciliation […] décrire les attentes et les incertitudes, dire pourquoi ce métier [l’a] enthousiasmé et pourquoi il [l’a] déçu ».

Présentation de l’ouvrage

Faire profession d’historien est construit en cinq parties (sans compter la postille et la bibliographie de l’auteur), mais chacune est très riche et aborde quantité de thèmes, que nous allons essayer de résumer.

D’abord, Patrick Boucheron ouvre son essai en nous expliquant son intérêt et sa passion pour le philosophe Walter Benjamin (1892-1940), et plus spécialement un passage de son œuvre, « La trace et l’aura », qui donne son titre à sa première partie (avec comme sous-titre, « Un court-circuit de Walter Benjamin »). Il explique ici son approche de l’histoire par le prisme de la philosophie, avouant plus loin qu’il a été tenté par l’une et l’autre. Il choisit alors la forme de la glose pour présenter son travail. Ce chapitre n’est pas le plus facilement abordable par le lecteur, mais pas le moins passionnant pour autant. Tout l’ouvrage est d’ailleurs marqué par des références nombreuses à la philosophie, ce qui n’est pas forcément courant dans un essai d’histoire, au contraire.

La seconde partie, « Bas les masques (Confessions facultatives) », entre de façon plus directe dans « le sujet » (la profession d’historien), comme le fait remarquer avec humour Patrick Boucheron lui-même (« un discours moins raffiné […] le lecteur va tomber de haut »). On arrive alors dans « l’ego-histoire », ses règles, et dans l’analyse par l’auteur de la façon d’aborder cette fameuse « habilitation à diriger des recherches ». Cette fois, c’est Pierre Bourdieu que Patrick Boucheron choisit comme principale référence. L’auteur revient ensuite sur la première partie de son parcours personnel : un Bac C « passable », puis la prépa (hypokhâgne) et avec elle la compétition, mais surtout la rencontre avec le professeur d’histoire Philippe Sussel, qui « [s’attachait] méthodiquement à ne jamais faire cours ». Une méthode qui peut sembler curieuse, mais qui a tout de même en partie inspiré Patrick Boucheron lors de son travail de préparateur à l’agrégation d’histoire (il est lui-même agrégé en 1988) pour l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud (de 1993 à 1999), puis à l’université (il est aujourd’hui préparateur aux concours à Paris I sur le sujet du CAPES, « Le prince et les arts en France et en Italie, XIVe-XVIIIe siècles »). Il insiste sur l’influence d’Yvon Thébert dans sa façon d’aborder les concours (l’agrégation et celui de l’ENS) et d’affronter le regard des autres, en particulier ceux qui ne les ont pas obtenus…

Dans le chapitre suivant, « Voir les choses en grand (Portrait de l’enseignant en enseigné) », Patrick Boucheron revient sur les raisons qui l’ont amené à l’histoire, et spécifiquement à celle du Moyen Âge ; des raisons très différentes de celles de ses étudiants ! En effet, pour lui « il ne s’agit que d’une culture professionnelle » et il écarte toute « passion amoureuse », jusque dans son choix de thèse, la ville italienne de Milan. De même, il refuse de se laisser enfermer dans la catégorie « médiéviste », prône l’interdisciplinarité et rejette la « crispation identitaire » des historiens, incarnée par des associations comme Liberté pour l’histoire (qui combat les lois mémorielles dans ce que Patrick Boucheron appelle « une sainte croisade »). Il invoque ici Michel Foucault et Paul Veyne, et les débats autour de l’histoire (et de la philosophie) jusque dans les années 80. Son « choix second » pour l’histoire est finalement dû à l’inspiration de trois hommes : Jean-Louis Biget, Yvon Thébert (ses « maîtres en histoire ») et Georges Duby (pour sa façon d’écrire l’histoire). Les deux premiers l’ont entre autres marqué par leur choix d’emmener leurs étudiants sur le terrain (des voyages d’études), ce qu’il appelle une « expérience d’enseignement de grand vent », qu’il a prolongée comme enseignant. Patrick Boucheron nous raconte ensuite son passage de l’histoire contemporaine (en maîtrise, avec son mémoire sur Le Duel dans la société militaire du Consulat et de l’Empire) à l’histoire médiévale, une « libération » due à Jean-Louis Biget mais aussi à Jacques Le Goff. Puis vient le doctorat, sous la direction de Pierre Toubert, un autre enseignant aux méthodes particulières mais tout aussi inspirant pour le futur enseignant et chercheur.

Le chapitre « Ville, pouvoir, mémoire (Comment je me suis disputé avec ma thèse) » détaille le travail de Patrick Boucheron, autour de sa thèse mais plus généralement de son domaine de recherche, l’histoire urbaine. On peut considérer que cette partie est le cœur de son essai. Après une présentation de la BNF dans laquelle beaucoup se retrouveront, l’auteur explique sa façon d’aborder sa thèse, intitulée Le Pouvoir de bâtir. Politique édilitaire et pouvoir princier à Milan aux XIVe et XVe siècles. Nous entrons alors dans le monde des doctorants, avec ses lourdeurs administratives, ses contraintes (comme les publications) et surtout les nombreuses interrogations devant l’ampleur du travail. Patrick Boucheron explique son choix de l’histoire urbaine, « roche mère de [sa] formation », et sa mise en pratique avec sa thèse sur Milan. Il fait également un détour intéressant sur l’histoire de l’art, essentielle pour son sujet, mais en regrettant une sorte d’incompréhension (voire de désintérêt) des historiens de l’art pour son travail, et plus largement le cloisonnement entre histoire et histoire de l’art.

Avec « L’histoire est un récit vrai (Une réconciliation) », Patrick Boucheron aborde la question de l’écriture de l’histoire et de son rapport au public non universitaire. Il explique ainsi son choix, en 1999, de rejoindre la revue L’Histoire, les doutes, débats et interrogations que cela a pu provoquer alors que cette publication est souvent critiquée dans le milieu universitaire. Dans le prolongement, l’auteur a pu comprendre comment fonctionne le monde de l’édition en histoire, aujourd’hui en crise, et il fait le choix de la défense d’une certaine « vulgarisation » qui ne signifie pas pour autant pauvreté du style. L’écriture de l’histoire est ce qui préoccupe Patrick Boucheron dans la suite de son essai (il anime un séminaire sur le sujet pour les étudiants de master de Paris I) : il insiste à nouveau ici sur le rôle de Georges Duby ou encore de Le Goff, avant de présenter dans le détail son ouvrage très personnel, Léonard et Machiavel. Ce chapitre se conclut sur deux parties tout aussi intéressantes : la première revient sur la polémique autour du livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel ; la seconde sur le mouvement universitaire de 2009. D’abord, Patrick Boucheron rejoint les critiques sur l’ouvrage de Gouguenheim, tant sur la méthode bien peu scientifique que sur l’idéologie douteuse de la démarche, avant de faire un plaidoyer pour l’histoire mondiale, qu’il concrétise avec la direction de l’ouvrage monumental, Une Histoire du monde au XVe siècle. Ensuite, il donne donc son avis sur le mouvement universitaire, et en particulier sur l’absurdité de la fameuse « ronde des obstinés » qui a tourné sans cesse, pendant plusieurs semaines, devant l’Hôtel de Ville. Patrick Boucheron pointe ici son désaccord sur le fond avec cette contestation universitaire, tout en jugeant que la crise est bien plus profonde que le mouvement ne l’a montré. Cependant, il avoue une certaine tentation de la défection, et n’entre pas dans les détails, préférant conclure en revenant sur l’objet de son essai, faire profession d’historien. Il faut alors le citer : « je veux croire à l’émancipation par la pensée critique, aux valeurs de transmission et de filiation, à l’amitié, aux livres. Je veux croire à l’histoire, si l’histoire est ce récit entraînant qui nous soulève et nous désoriente, nous oblige et nous délie. Je veux croire qu’il n’y a pas de libération plus vaine que celle qui prétend nous arracher aux rigueurs du travail intellectuel ou aux fidélités que l’on doit à ses prédécesseurs, qu’il n’y a pas de générations plus tristes que celles qui ne se reconnaissent plus de maîtres, qu’il n’y a pas de plus belle activité pour l’esprit que de lire avec bienveillance, et se laisser surprendre par de nouvelles admirations ».

Pour quel public ?

Faire profession d’historien est un ouvrage dense, auquel il est difficile de rendre hommage par une tentative de résumé, qui oblige à quelques raccourcis et omissions. Il est parfois "ardu", et on se doit de le préciser pour tout lecteur qui s’attendrait à un ouvrage de vulgarisation sur le métier d’historien, et qui y chercherait une banale définition. Patrick Boucheron nous fait entrer dans la tête d’un historien passionné, mais qui s’interroge sur son travail, sa façon de l’aborder et de le partager, avec ses collègues mais aussi avec un public plus large. Il est également intéressant pour tout étudiant se destinant à devenir historien, et qui veut avoir une idée de ce qui l’attend, à la fois l’ampleur de la tâche, et le plaisir qu’on peut y prendre. C’est enfin une bonne introduction aux travaux de Patrick Boucheron, un historien à suivre comme on a pu le constater avec son Léonard et Machiavel et son Histoire du monde au XVe siècle.

 

- Patrick Boucheron, Faire profession d'historien, Publications de la Sorbonne, 2010, 200 p.

 

L’auteur : Patrick Boucheron est maître de conférences en histoire du Moyen Âge à Paris I Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France et du comité de rédaction de la revue L’Histoire. Il a dirigé l’ouvrage collectif Une Histoire du monde au XVe siècle (Fayard, 2009), et a publié entre autres Léonard et Machiavel (Verdier, 2008).

 

On peut lire aussi sa participation à l’ouvrage dirigé par E. Laurentin, A quoi sert l’Histoire aujourd’hui ? (Bayard, 2010), « La nuit noire de l’historien », p 86-88.

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