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Géographes et voyageurs au Moyen Âge (collectif)

Le Moyen Âge est souvent ramené à une période obscure (les Anglo-Saxons ne disent-ils pas « Dark Ages » ?), en particulier au niveau des sciences où cette époque serait au mieux une période de transition entre une Antiquité de référence en la matière, et une Renaissance ouvrant sur la modernité. La géographie montre pourtant, comme d’autres sciences, que le Moyen Âge (de l’Orient à l’Occident) est bien plus qu’une parenthèse, une étape décisive. L’ouvrage dirigé par Henri Bresc et Emmanuelle Tixier du Mesnil, Géographes et voyageurs au Moyen Âge, est une parfaite introduction au sujet.recommande

 

Moyen Âge et géographie : des préjugés tenaces

Dans son introduction, Emmanuelle Tixier du Mesnil pointe les préjugés qui ont cours sur un déclin de la connaissance géographique au Moyen Âge, entre les deux périodes fastes de l’Antiquité et de la Renaissance. Des idées reçues répandues jusque dans les ouvrages destinés au grand public, tel le « Que sais-je » de Paul Claval sur L’histoire de la géographie (PUF, 2005) ! Le Moyen Âge est alors réduit à quelques récits de voyage et aux portulans…C’est d’abord contre cela que l’ouvrage Géographes et voyageurs au Moyen Âge prétend lutter, mais aussi sur la notion d’une géographie réduite à « un inventaire des découvertes ». Selon l’historienne, étudier la géographie médiévale permet à la discipline d’être vue comme « la construction d’une représentation de l’espace ».

Pour cela, les auteurs divisent l’ouvrage en deux grandes parties, la première plutôt portée sur la géographie en tant que science et représentation symbolique ; la seconde en étudiant le lien entre voyage et géographie, typique du Moyen Âge. Ils insistent aussi sur l’importance de la géographie arabe, ne réduisant pas leur étude à l’Occident latin ou même à Byzance.

« Géographie savante, géographie symbolique »

La première partie de l’ouvrage est divisée en cinq chapitres.

Attardons-nous principalement sur Panorama de la géographie arabe médiévale (E. Tixier du Mesnil), qui démontre que la pratique de la géographie par les Arabes, inspirée des Grecs (Aristote en tête), exclue cette discipline de la catégorie des sciences. On apprend que c’est avant tout une géographie dite d’inventaire qui, le plus souvent, ne s’intéresse pas à l’homme ; le plus important demeure l’énumération des lieux et des itinéraires. Selon Emmanuelle Tixier du Mesnil, la géographie arabe connaît trois grandes périodes : le IXe siècle est l’explosion à Bagdad de la sûrat al-ard, ou cartographie de la terre, caractérisée par le recours à l’astronomie, puis par la théorie des sept climats, inspirée des Grecs ; l’originalité de cette géographie est de « créer » un centre autour du quatrième climat, dit médian, dans la zone Iran/Irak (le centre de l’Islam abbasside donc), où les hommes vivraient plus en harmonie que dans les autres climats : un vision décisive pour l’époque, qui s’accentue dans la période suivante. Celle-ci se situe autour de 890 et voit l’émergence de la géographie des « Itinéraires et des Etats », représentée par les grandes œuvres du Xe siècle, d’Ibn Hawqal à Muqaddasî. C’est « l’âge d’or » de la géographie arabe, centrée sur le monde musulman en tant qu’empire, qui se voit par rapport aux autres, y compris les musulmans des marges (Maghreb et al-Andalus). Paradoxe alors que l’Islam explose au même moment en trois califats, avec celui des Fatimides, puis des Omeyyades de Cordoue, qui contestent la légitimité de Bagdad. Cette période met l’accent sur le lien, sur les itinéraires au sein d’un monde qui se fragmente, pour insister sur l’unité culturelle et religieuse, malgré la division politique. C’est aussi à cette époque que le voyage rejoint le domaine du géographe. La dernière période, enfin, commence autour de l’An Mil et se singularise par un basculement entre Orient et Occident. La géographie est alors plutôt marquée par des monographies régionales et des relations de voyage, mais l’Occident musulman l’influence en comblant les lacunes de connaissances de l’Orient, tout en s’ouvrant à nouveau au reste du monde (par exemple avec al-Idrîsî). Pourtant, on peut considérer ce moment comme le chant du cygne de la géographie arabo-musulmane : les siècles suivants, face à l’avancée du monde latin, ce sont les chroniques qui prennent le relais, les historiens. La géographie devient le moyen d’idéaliser et de figer un monde musulman qui n’existe plus (l’auteur parle de « géographie nostalgique »), à l’image des descriptions de l’andalou Al-Himyarî au XIVe siècle, qui fait encore de Narbonne une frontière du dâr al-islam

Le second chapitre, Archives de voyage (H. Bresc), s’intéresse à l’Occident où la géographie est pratiquée et utilisée de façon bien différente : elle y est réduite « à un cadre, une nomenclature, pauvre de descriptions, sans chair, destinée à assurer l’intelligibilité du monde ». Cependant, ce sont les voyages des pèlerins, puis des explorateurs, qui provoquent un « réveil » de la géographie en Occident, reprise ensuite par les humanistes. Henri Bresc analyse comment sont utilisées par la géographie les données de ces voyages qui se multiplient ; pour cela, il choisit d’aborder « trois moments et trois méthodes » par trois auteurs : al-Idrîsî (géographe sicilien du XIIe siècle), le Normand d’Angleterre Gervais de Tilbury (XIII siècle), et le clerc germanique Ludolph Clipeator (XIVe siècle).

Le chapitre suivant, écrit par Annliese Nef (spécialiste de la Sicile musulmane) revient justement sur al-Idrîsî, par un complément d’enquête biographique, en insistant entre autres sur le lien entre le géographe et sa terre natale, la Sicile (même s’il y a débat sur le sujet, certaines sources situant sa naissance en Calabre), mais aussi l’Ifriqiya. A. Nef raconte également la vie d’al-Idrîsî après son œuvre la plus connue, le Livre de Roger (pour Roger II de Sicile).

Muriel Laharie, avec Les cartes anthropomorphes d’Opicinus de Canistris (1337), nous présente un exemple singulier et passionnant de géographie dans l’Occident latin. Original d’abord par son auteur : Opicinus de Canistris est un prêtre originaire de Pavie, en Italie, passionné d’enluminures mais qui très tôt est plongé dans la lutte entre guelfes et gibelins. Il se réfugie à Avignon après un acte de simonie et son excommunication, mais il ne peut longtemps échapper à son procès ; c’est cependant la démence qui le frappe soudain qui le rend encore plus intéressant, car c’est sous l’influence de la psychose qu’il créé ses fameuses cartes ! Celles-ci (jointes en fin d’article) représentent l’Asie mineure, l’Afrique et l’Europe sous forme anthropomorphique, pour donner une vision manichéenne du monde (« le diable méditerranéen » par exemple), « spatialiser le Bien et le Mal ».

Le dernier chapitre de cette grande partie, L’homme des IXe-XIe siècles face aux plus hautes montagnes d’Europe. Espace connu, espace imaginé et espace vécu dans les récits de traversée des Alpes du Nord (François Demotz), montre l’importance pour la connaissance de la région qu’il traite des récits des voyageurs parcourant ces cols, dont les sommets sont ignorés des érudits de l’époque. Cet article traite de la façon d’aborder la géographie de la montagne durant cette période charnière du Moyen Âge.

Moyen Âge, géographie et voyages

Voyageurs et géographes sont souvent liés au Moyen Âge, surtout à partir du XIIe siècle. En Occident, les pèlerins puis les premiers explorateurs vers l’Orient ramènent des témoignages de leur périple, mélanges de merveilleux et de données plus « géographiques ». Quant aux musulmans, ils font le lien plus tôt encore avec les relations de voyage (rihla). Dans la deuxième grande partie de l’ouvrage sont donc abordés les rapports entre voyage et géographie, sous le titre Du pèlerinage à la découverte du monde : voyage et écriture de la géographie.

Le premier article, écrit par Nathalie Bouloux, analyse l’utilisation du récit de voyage de Guillaume de Rubrouck par le savant Roger Bacon, à la fin du XIIIe siècle, dans son Opus Maius, en se concentrant sur la description de la mer Caspienne. L’historienne montre que les descriptions géographiques des deux franciscains sont ancrées dans le réel et la pratique. De plus, il y a une prise de conscience de « la nécessité de dépasser le savoir antique » en intégrant de nouvelles connaissances, par le biais de l’expérience et donc du voyage. Le voyageur devient ainsi un « nouvel acteur des connaissances géographiques ».

Evoquer le voyage au Moyen Âge ramène obligatoirement à la figure de Marco Polo. Dans son article, Christine Gadrat l’aborde cependant de façon originale, par l’intermédiaire des géographes de l’Europe du Nord au XVe siècle. Elle démontre ainsi, que contrairement à certaines interprétations, le récit de Marco Polo est bien connu et utilisé dans cette partie de l’Europe à la fin du Moyen Âge, sans être ramené à un simple « récit de fables ».

Le chapitre suivant revient sur le géographe et voyageur andalou Ibn Jubayr, en étudiant sa rihla. Yann Dejugnat rappelle l’importance de cette source pour l’histoire de la Méditerranée médiévale mais, après une précieuse biographie d’Ibn Jubayr, il choisit de s’intéresser au point de vue et au contexte d’écriture de la rihla de l’Andalou, trop souvent ignorés par ceux qui l’utilisent comme source « objective ». Il remet ainsi en perspective la méthode d’Ibn Jubayr par rapport à une tradition géographique, celle des Abbassides. Sa rihla apparaît alors à la fois comme un pèlerinage et comme une quête, mais aussi comme une sorte d’hommage à l’héritage omeyyade, en remettant Damas au centre du monde, et en cela Ibn Jubayr se situe dans la volonté des Almohades de trouver leur légitimité à travers cet héritage omeyyade. Dans la même logique, il défend l’idéal du retour à un califat à Damas, mais sous « la profession de foi almohade ». Le voyage est alors un moyen de retrouver l’harmonie d’un monde uni autour de l’empire omeyyade.

Avec Benjamin de Tudèle, géographe ou voyageur ? Pistes de relecture du Sefer massa’ot (J. Sibon), nous sommes en Espagne mais cette fois en adoptant le point de vue d’un savant juif du XIIe siècle. Le contexte est celui d’une ville reprise aux musulmans par Alphonse le Batailleur en 1121, mais encore influencée par le « messianisme » des Almoravides, et surtout des Almohades. L’auteur nous permet de faire connaissance avec Benjamin de Tudèle, qui aurait décidé de faire le tour de la Méditerranée entre 1165 et 1173, voyage qu’il relate dans son Sefer massa’ot. Ce récit est-il authentique ? Il semblerait que non, en tout cas que ce ne soit pas le récit de son propre voyage, mais « une élaboration livresque adaptée aux besoins intellectuels et pratiques des juifs de son temps ». Le but de Benjamin de Tudèle, contrairement à ce qu’affirme une partie de l’historiographie contemporaine, serait « de livrer une récapitulation de l’étendue du monde juif, un tableau de la diaspora, de ce qui fait l’unité et la pérennité du judaïsme, à savoir l’étude de la Torah et du Talmud ». Il s’agit donc pour l’érudit, non pas de duper son public, mais d’utiliser le récit d’un voyage comme un moyen de divertir les lecteurs juifs, en faisant un inventaire de leur monde connu.

Tout comme Marco Polo pour le monde latin, la figure d’Ibn Battûta est incontournable quand on aborde le voyage et la géographie pour le Moyen Âge musulman. L’historien Gabriel Martinez-Gros fait d’ailleurs le parallèle entre les deux personnages, dans leur manière de faire écrire leur histoire par d’autres (en l’occurrence Ibn Juzayy pour Ibn Battûta). Après un retour sur l’itinéraire du voyage du Tangérois, Gabriel Martinez-Gros nous propose donc une analyse de la rihla d’Ibn Battûta, et des  intentions de ce dernier, entre jihad et pèlerinage. Il insiste également sur l’importance centrale de l’Inde dans le récit et les motivations du voyageur.

Le dernier chapitre de Géographes et voyageurs au Moyen Âge s’intéresse enfin à la géographie byzantine, avec Le récit de voyage (Hodoiporikon) de Constantin Manassès (1160-1162), étudié par Elizabeth Malamut. Constantin Manassès est un aristocrate de la cour de Manuel Ier Comnène, et il est l’auteur d’une œuvre littéraire importante. Son Hodoiporikon raconte son voyage en Palestine, pour une ambassade destinée à trouver une nouvelle épouse pour l’empereur. L’historienne tente dans cet article de trouver ce que peut apporter ce récit de voyage : elle décrit l’itinéraire du Grec, puis le regard de ce dernier, avant de faire le bilan de l’ambassade (qui est un échec). Le contexte est intéressant, c’est celui d’un Orient en pleines croisades, avec par exemple les raids du célèbre Renaud de Chatillon. Mais pour Elizabeth Malamut, l’intérêt de l’Hodoiporikon de Manassès ne se situe pas dans ce qu’il raconte de l’ambassade ou sur les conditions de voyage, mais plutôt sur le « vécu » du Byzantin : sa confrontation avec la maladie (le paludisme), l’importance de la piraterie en Méditerranée orientale, et surtout le fossé entre Constantinople et les provinces de l’Empire (que Manassès vit en tant qu’aristocrate de la capitale) à la veille de la Quatrième croisade, annonçant « l’indifférence complète des provinciaux » au moment de la chute de Constantinople en 1204.

Pour quel public ?

Cet ouvrage collectif est dirigé et écrit par des spécialistes incontournables de la question de la géographie et du voyage au Moyen Âge. Il est ainsi ce qui se fait de plus récent sur le sujet. De plus, Géographes et voyageurs au Moyen Âge a le mérite d’aborder tout le prisme du Moyen Âge, Orient et Occident, même si c’est au travers d’exemples souvent très précis. Facile et agréable à lire pour l’essentiel, il est donc très recommandable, avec en plus l’avantage d’être l’un des rares ouvrages sur cet aspect méconnu du Moyen Âge. Une bonne introduction, avant de lire plus directement Marco Polo, Roger Bacon, Ibn Jubayr ou Ibn Battûta…

 

- Henri Bresc, Emmanuelle Tixier du Mesnil (dir), Géographes et voyageurs au Moyen Âge, Presses Universitaires de Paris Ouest, 2010, 273 p.

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