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Le tombeau d'Alexandre le Grand. (V. Manfredi)

alexandre_manfrediDans son nouvel essai, l’écrivain et archéologue italien Valerio Manfredi revient sur la destinée post-mortem du plus fascinant des conquérants : Alexandre le Grand. Passionné depuis toujours par le souverain macédonien à qui il avait déjà consacré une trilogie romanesque dans les années 1990, Manfredi s’attache ici à nous présenter le parcours à travers les siècles de la dépouille et du tombeau d’Alexandre. Au-delà du récit des simples vicissitudes de cette relique, Le tombeau d’Alexandre le Grand, constitue un moyen d’évoquer la fascination qu’aura engendré l’héritage de celui qui, le premier, se voulut un monarque universel.


 

La mort d’Alexandre et ses enjeux

Pour bien comprendre tout l’intérêt de l’essai de Valerio Manfredi, il est nécessaire d’effectuer un bref rappel des circonstances et des enjeux qui entourent la mort d’Alexandre le Grand. Par delà la mort, le conquérant va en effet peser de tout son poids sur la destinée de l’immense empire qu’il a bâti.

Au début de l’été -324 av JC Alexandre III de Macédoine s’en revient dans sa capitale de Babylone. Sa dernière expédition, qui l’a menée jusqu’en Inde ne s’est pas révélée être un succès flamboyant, tel que le furent ses campagnes contre les Perses. Alexandre, qui a manqué de se faire tuer plusieurs fois, a rebroussé chemin sous la pression de ses troupes au bord de la mutinerie. Sa retraite à travers le désert de Gédrosie (le Balouchistan actuel) a coûté la vie à nombre de ses meilleurs vétérans.

A Babylone, le roi trouve une situation complexe. Il fait face à la corruption de ses hommes liges, ainsi qu’au rejet croissant de la part de ses compagnons grecs et macédoniens de ses projets de syncrétisme civilisationnel. Lorsqu’il entend ouvrir largement les rangs de son armée aux Perses en remplacement de ses soldats macédoniens, il doit faire face à une véritable mutinerie.

L’année qui suit voit Alexandre apaiser tant bien que mal ces tensions et préparer une nouvelle expédition en direction de l’Arabie. Les sources antiques (Plutarque, Arrien, Diodore) nous font part de l’accumulation de mauvais présages au mois de juin -323 av JC. Le souverain affaibli politiquement se cherche une échappatoire dans les plaisirs charnels. Une suite d’orgies va lui coûter la vie. En dix jours, il est victime d’une mystérieuse fièvre qui terrasse son organisme épuisé par 15 ans d’une accumulation de privations et de traumatismes divers.

A la question posée par Perdicas « A qui laisses-tu ton royaume ? », Alexandre aurait répondu avant d’expirer « au meilleur » (ou « au plus fort » selon la traduction). Réponse ambigüe à la mesure de sa personnalité, où se mêlait rationalité froide et fureur dévastatrice. Dans un premier temps ses principaux généraux s’entendent pour maintenir l’unité de l’empire, en attendant que son très jeune fils : Alexandre IV soit en mesure de régner. Dans les faits, ceux que l’on appellera bientôt les diadoques préparent déjà le dépeçage de l’héritage d’Alexandre. Aucun d’entre eux ne croit vraiment possible de maintenir la cohésion d’un ensemble aussi vaste et disparate. D’autre part, nul parmi eux, même le plus brillant (Ptolémée) n’affiche d’ambition universaliste comparable au fils de Philippe de Macédoine.

Néanmoins dans la compétition qui s’annonce, le corps d’Alexandre et le mausolée qui sera destiné à l’accueillir revêtent une importance cruciale. Ils sont la manifestation physique d’une légitimité royale, qui confine au religieux, puisque le conquérant est en passe d’être divinisé (n’oublions pas qu’il s’est fait reconnaitre comme le fils de Zeus Amon à l’oasis de Siouah en Egypte). Celui qui parviendrait à recueillir la dépouille d’Alexandre détiendrait par la même une source symbolique de pouvoir non négligeable.

Une fois le conflit de succession débuté, la dépouille embaumée à la manière égyptienne du conquérant devient l’objet d’une lutte sans merci. A la suite de péripéties, dont l’auteur avoue qu’il est bien difficile de se faire une idée précise, c’est Ptolémée le maître de l’Egypte qui s’en empare. Ce seront les lagides (la dynastie fondée par Ptolémée, qui s’éteindra avec Cléopâtre VII) qui auront l’honneur de veiller sur le tombeau d’Alexandre, destiné à devenir un des symboles de la civilisation hellénistique.

De la vénération à l’oubli, destinée d’une dépouille

Le sépulcre d’Alexandre fut le monument funéraire le plus visité  et plus vénéré du monde, ce pendant sept longs siècles. Il ne sera finalement éclipsé que par le tombeau d’un autre homme, devenu Dieu lui aussi : Jésus de Nazareth.

Le cœur de l’essai de Valerio Manfredi (soit 6 chapitres) est consacré à la description, la localisation et à l’importance du mausolée alexandrin. Force est de constater que si l’on peut affirmer avec certitude que le « soma » (terme désignant à la fois la dépouille et son tombeau) fut placé à Alexandrie, ville née de la volonté du conquérant macédonien, il est bien difficile de le situer avec plus d’exactitude. A cet égard, l’auteur insiste sur la confusion et le caractère parcellaire des sources antiques.

Celles-ci nous décrivent pourtant un monument d’une rare magnificence et un tombeau digne d’éclipser tout ce qui avait pu être réalisé auparavant. Au sein de la gamme d’outils idéologiques destinés à asseoir la légitimité des lagides, il représente la continuité entre le fils de Zeus Amon et les successeurs de Ptolémée.  Le soma est d’ailleurs l’objet d’un culte qui ne fait que croître à mesure que l’épopée d’Alexandre devient le mythe central de toute une civilisation. Le visitent les personnages les plus illustres notamment romains, qu’il s’agisse de Jules César, d’Octavien/Auguste (qui, dit-on, aurait cassé le nez du corps momifié) ou d’Hadrien. Néanmoins à quoi ressemblait ce tombeau ? A un tumulus macédonien, à une pyramide ? Là encore les sources ne permettent pas de se faire une idée précise.

Il apparaît qu’au début du IVe siècle après JC, le « soma » sombre peu à peu dans l’oubli. L’Orient romain est en pleine christianisation et le culte d’Alexandre cède la place au christianisme, qui en un siècle va devenir la religion officielle de l’empire. La ville d’Alexandrie, centre culturel de la civilisation gréco-romaine connait de profonds bouleversements. Les monuments païens ou identifiés comme tels sont l’objet de destructions ou de conversion en églises. Le tombeau d’Alexandre ne fait certainement pas exception, lui qui semble pourtant avoir résisté aux cataclysmes qui avaient frappé la ville jusqu’ici (qu’il s’agisse du grand siège sous le règne d’Aurélien ou du tsunami de 365).

En quelques années à partir de 391 ap JC, les symboles de la civilisation païenne d’Alexandrie sont tous abattus. Que devient alors le corps d’Alexandre ? Là encore les sources restent insuffisantes pour apporter une réponse claire. Fut-il détruit ou caché ? Nul ne peut l’affirmer. Ce qui est certain, c’est que sa légende va continuer à se perpétuer durant les siècles suivants.

Que ce soit dans l’Alexandrie chrétienne ou musulmane, on retrouve la trace de nombreuses légendes attestant de la présence du « soma » dissimulé  dans une église ou une mosquée. D’autre part, comme les juifs, les musulmans professent une certaine admiration pour Alexandre le Grand considéré comme un « nabi » (un prophète). Cela ne fait qu’alimenter une redécouverte perpétuelle de son tombeau disparu qui ne quittera le champ du merveilleux pour celui de la science qu’au 19e siècle.

Avec l’essor de l’égyptologie suite à l’expédition d’Egypte de Bonaparte et aux travaux de Champollion, les occidentaux abordent l’Egypte et son patrimoine sous l’angle d’un savoir rationalisé. Il ne faut pas longtemps pour qu’archéologues et chasseurs de tombes se mettent en quête du « soma ».  Depuis près de deux siècles on a annoncé à plusieurs reprises que le mystère du tombeau d’Alexandre avait été enfin levé. Certains l’ont localisé dans des nécropoles souterraines, d’autres dans le sarcophage du pharaon Nectanébo II, on est même allé jusqu’à avancer que le « soma » avait finalement échoué dans l’oasis de Siouah, à Venise (où il aurait été confondu avec la dépouille de St Marc) où en Macédoine. Mais comme le précise l’auteur, aucune de ces théories ne semble remporter l’adhésion de la communauté scientifique. Le sort du tombeau d’Alexandre demeure un mystère…

Notre Avis

Narré à la manière d’un roman et faisant la part belle aux processus narratifs des enquêtes policières, Le tombeau d’Alexandre le Grand, est un ouvrage plaisant à la lecture, comparable en cela aux autres ouvrages de Manfredi. Chapitre après chapitre, l’auteur italien nous plonge dans une trame passionnante dont, il faut bien l’avouer, il est difficile de décrocher.

Ceci dit, on ne doit pas négliger l’intérêt académique de cet essai, qui bien que destiné au grand public, fait preuve de sérieux dans l’analyse et la confrontation des sources antiques. Archéologue et professeur à l’Université de Milan, Manfredi sait se montrer humble face au tableau confus et contradictoire que les auteurs de l’antiquité nous ont légué. Son essai est aussi une manière d’hommage au travail accumulé depuis deux siècles par les scientifiques de toutes nations qui ont consacré leur temps au mythe Alexandrin.

La conclusion de l’ouvrage n’en restera pas moins frustrante par sa sécheresse. La destinée du tombeau et du corps d’Alexandre le Grand, ne font l’objet d’aucune certitude. Il apparaît que même l’apparence de ce fameux tombeau, en son temps l’un des monuments les plus célèbres du monde, ne puisse être précisée.

Mais de cette conclusion il faut retenir, qu’au-delà de cette frustration face à l’absence de relique, ce qui compte véritablement est l’héritage culturel du conquérant. Référence indépassable depuis 23 siècles, Alexandre continue d’entretenir de par le mystère de sa destinée post-mortem, le mythe d’un homme devenu dieu. La quête chimérique de sa dépouille fait écho à cette volonté d’accession à l’universel, au divin, qui anime les hommes depuis toujours.

V MANFREDI, Le tombeau d’Alexandre le Grand, l’énigme, JC Lattès, Paris, 2010.

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