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L'histoire rêvée de Rennes-le-Château (D. Rossoni)

histoire_reveeIl y a l’histoire réelle de Rennes-le-Château, qui tient sur un timbre-poste, et son histoire rêvée, qui remplit des bibliothèques entières. Ressassée depuis des décennies, cette dernière ne nécessite pas une longue présentation : qui, parmi les amateurs d’histoire, n’a encore jamais eu écho de l’extraordinaire découverte prêtée à l’abbé Bérenger Saunière (1852-1917), curé de cette localité de 1885 à 1909 ?

 

La capitale de la pseudo-histoire française

Aujourd’hui, après plusieurs décennies de « broderies », la littérature concoctée par les rennistes, les « spécialistes » de l’affaire, attribue au petit village audois un rôle de choix dans de multiples épisodes décisifs mais occultés de notre histoire politique et religieuse. Une folle farandole traverse les pages des livres – on en compte à ce jour près de cinq cents sur le sujet – et des sites web, menée par Jésus, Marie-Madeleine, Alaric II, Dagobert II, Blanche de Castille, des Templiers, des cathares, Nostradamus, Nicolas Pavillon, Louis XIV, Nicolas Fouquet, Nicolas Poussin, Vincent de Paul, Louis XVII, des Habsbourg, Jules Verne, Maurice Leblanc, Emma Calvé, François Mitterrand… La chaîne est encore longue.

Rien d’étonnant à ce que jusqu’ici les historiens professionnels se soient prudemment tenus à l’écart de « la Colline envoûtée », devenue depuis le lancement médiatique de l’affaire en 1956 un repaire de chasseurs de trésors, pseudo-historiens, para-archéologues, fortéens, néo-occultistes, néo-templiers, rosicruciens...

L’historien sérieux n’est cependant pas limité à l’étude du réel : les impostures historiques et les croyances collectives non fondées objectivement peuvent aussi faire partie de son champ d’investigation. La critique historique permet de montrer sans difficulté que les aventures et le trésor/secret du « Curé aux milliards » reposent sur tout un faisceau d’interprétations ésotérico-fantaisistes de monuments, d’objets et de textes, eux-mêmes pour partie inventés ou falsifiés.

Du fait divers ecclésiastique à la légende

Fondamentalement, l’affaire de Rennes-le-Château se présente donc comme une falsification rétrospective ou une construction mythique. Un fait divers mineur mais revêtant un caractère insolite et une dimension symbolique – l’enrichissement inexpliqué d’un pauvre curé de campagne devenu bâtisseur – a d’abord été habilement mis en récit par un premier auteur – en l’occurrence un homme d’affaires local pas très scrupuleux, romancier à ses heures, du nom de Noël Corbu (1912-1968) –, qui a utilisé et manipulé la « mémoire collective » des Rennains. Ce mythographe a sciemment omis les points ordinaires de la biographie du prêtre et souligné, ou purement inventé, des détails propres à frapper les imaginations. D’autres personnes aux motivations variées – au premier rang desquelles le journaliste-écrivain Gérard de Sède, auteur de l’Or de Rennes (1967), et ses « documentalistes » Pierre Plantard et Philippe de Chérisey – ont ensuite repris et répercuté cette version sensationnelle, avec des élaborations et des embellissements successifs.

Un peu comme l’histoire de Louis XVII, ce récit collectif, né du vivant de Saunière, a en fait changé de genre au cours du temps. Le caractère fastueux – selon les critères des Rennains contemporains de l’abbé – de ses constructions et de son train de vie ainsi que l’incertitude sur l’origine de l’argent dépensé ont d’abord donné lieu à des rumeurs villageoises – autrement dit à des récits présentés comme authentiques mais dont il n’était pas possible en l’état de contrôler la véracité.

Un embryon de légende traditionnelle relative à la découverte d’un trésor (légende dorée) ou/et à une pénitence posthume du prêtre (légende noire) va se développer à partir de ces rumeurs après la mort de Saunière. Dans les années trente et quarante, certains Rennains racontent par exemple que les coquettes bâtisses ont été édifiées « avec l’argent d’un trésor trouvé », tandis que pour d’autres la saisissante statue du diable qui porte le bénitier à l’entrée de l’église est « l’ancien curé qui a été transformé en diable ». La découverte d’un trésor enfoui ou la condamnation d’un prêtre séculier à une pénitence posthume en raison de péchés commis au cours de sa vie – particulièrement parce qu’il n’a pas dit les messes qui lui avaient été payées – sont des motifs narratifs communs dans le légendaire français des siècles passés.

La société française se modernise cependant rapidement après la Seconde Guerre mondiale. Les événements originels vont être à nouveau altérés dans la légende contemporaine, forgée, signe des temps, dans un but d’emblée commercial – Corbu vient alors d’ouvrir un hôtel dans le village – par cet habitant d’origine citadine et par des journalistes, pour l’essentiel : les repas roboratifs servis dans l’ancien domaine privé de Saunière et de sa servante/maîtresse, sont transformés en festins princiers, les notables locaux invités à sa table sont changés en membre du gouvernement, en archiduc autrichien ou en cantatrice parisienne, etc. D’autres motifs légendaires classiques, plus ou moins rationalisés, viennent ainsi enrichir en quelques années la belle histoire. D’une façon générale, une légende historique est formé par amplification, déplacement ou/et reconstruction de faits réels, autrement dit par leur exagération, leur transposition dans un contexte étranger, leur amalgame à des événements indépendants ou/et leur remodelage pour épouser un scénario préexistant.

De la légende méridionale au mythe mondial

À cette légende de la découverte d’un trésor matériel fabuleux – selon les inclinaisons des auteurs, le trésor des Wisigoths, des Templiers, des cathares… – va bientôt largement se substituer celle d’un trésor spirituel, qui va se couler à son tour dans le mythe du Grand Monarque avec l’épisode de la descendance mérovingienne – forgé par Plantard et De Chérisey, le duo qui se cachait derrière le prétendu Prieuré de Sion, organisation fictive par la suite popularisée à l’échelle planétaire par le Da Vinci Code (2003) de Dan Brown – puis dans le grand mythe de l’Occident, le mythe chrétien, avec l’entrée en scène de rien moins que Jésus-Christ et Marie-Madeleine.

Le mythe contemporain forgé par les rennistes est d’inspiration gnostique : une personne humble – Saunière ou son confrère de Rennes-les-Bains Boudet dans certaines versions récentes – découvre l’existence d’un secret pouvant changer le monde et accède à l’état de grand initié. Le gnosticisme propose une spiritualité individualiste bien adaptée à notre époque de bricolage généralisé des croyances religieuses : à partir de l’Énigme sacrée (1982), best-seller composé par le trio anglo-saxon Lincoln, Leigh et Baigent, une foule d’auteurs va ainsi produire une multiplicité d’opinions théologiques « hérétiques » en explorant diverses variantes du mythe rennain.

La petite histoire de Rennes-le-Château permet désormais de récapituler – et de discuter – toute l’histoire mythologique du monde occidental : kabbale, hermétisme, alchimie, catharisme, Ordre du Temple, Rose-Croix, Franc-maçonnerie, martinisme, etc. La dernière histoire médiatisée en date témoigne d’une inflation supplémentaire du mythe, qui phagocyte à présent aussi le calendrier maya : le Bugarach, la montagne « sacrée » qui domine le paysage local, va être pour certains adeptes du « Nouvel Âge » le seul site terrestre épargné lors de la fin du monde prévue pour décembre 2012…

 

Historien de formation et archiviste de profession, David Rossoni s'intéresse à l'imaginaire scientifique sous toutes ses formes et, de manière critique, aux démarches pseudo-scientifiques. Dans ce dernier domaine, il a notamment coécrit en 2007 "les OVNI du CNES, trente ans d'études officielles (1977-2007)", bilan historique et critique de l'action du controversé groupe d'étude des phénomènes aérospatiaux non identifiés, dépendant du Centre national d'études spatiales.

David Rossoni, l’Histoire rêvée de Rennes-le-Château – Éclairages sur un récit collectif contemporain, BoD, 2010, 288 p.

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