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La guerre de Sécession (John Keegan)

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Alors que l’on est désormais entré dans la période des 150 ans de la guerre de Sécession (1861-65), c’est au tour du plus célèbre historien du fait militaire du monde anglo-saxon, le Britannique John Keegan, de s’attaquer à la guerre civile qui ravagea – et transforma à tout jamais – les États-Unis. Connu pour son approche novatrice et la largeur de sa vision de l’histoire militaire, Keegan se penche sur ce conflit dans un ouvrage dont la version française est parue en début d’année dans la collection Pour l’histoire des éditions Perrin.

 

Une guerre atypique

Ancien professeur d’histoire à l’académie militaire de Sandhurst, John Keegan a été l’un des fers de lance d’une vision nouvelle, celle réhabilitant une histoire militaire jusque-là discréditée par une « histoire-batailles » trop souvent résumée à un liste de dates et de noms vides de sens. L’emploi de nouvelles sources, comme les témoignages de vétérans ou l’archéologie expérimentale, et l’analyse d’éléments contextuels négligés jusque-là (topographie, équipement), caractérisent ses ouvrages majeurs comme Anatomie de la bataille et Six armées en Normandie, tout comme sa capacité à appréhender la guerre dans sa globalité – lire par exemple Histoire de la guerre, du Néolithique à la guerre du Golfe.

Avec son dernier ouvrage, sobrement intitulé La guerre de Sécession, Keegan, d’une certaine manière, ferme la boucle. Celui qui en fut l’un des principaux vulgarisateurs au niveau mondial (au point de collaborer à plusieurs séries documentaires télévisées) s’inscrit en effet dans une mouvance initiée par des historiens américains dans les années 1950, à l’heure où disparaissaient les derniers témoins de la guerre civile et à l’approche du centenaire du conflit. L’historien anglais ne s’y trompe pas, d’ailleurs, rendant hommage dans son livre à Bell Irvin Wiley, qui fut l’un des tout premiers à s’interroger sur le quotidien du soldat.

Dans son introduction, Keegan ne manque pas de rappeler à quel point la guerre de Sécession fut un conflit atypique ; de ce point de vue, elle ne pouvait que l’intéresser. Pour lui, le mystère tient à la fois à la soudaineté d’un conflit en apparence inattendu, surgissant dans une Amérique presque complètement démilitarisée et encore largement tournée vers elle-même ; et à l’intensité surprenante de la guerre, menée jusqu’à la dernière extrémité par des hommes que rien ne semblait avoir préparé à cela. Ajouté à un avant-goût de Première guerre mondiale (guerre industrielle, guerre de tranchées, guerre totale), ce caractère énigmatique ne pouvait que pousser Keegan à s’y pencher.

Le style Keegan

 

Après cette interrogation, Keegan entre dans le vif du sujet en explorant les causes du conflit, avec une plongée en profondeur dans les structures sociales, politiques, économiques, culturelles, des États-Unis d’avant-guerre. En ce sens, il a bien compris que le conflit, loin d’être dû à la seule question de l’esclavage, puise ses racines dans un enchevêtrement complexe de facteurs et d’événements. Le génie de l’auteur est de parvenir à aborder l’essentiel de ces causes de façon claire et compréhensible, même si ce sera forcément moins détaillé que dans d’autres ouvrages sur le même thème.

C’est dans ces circonstances que le « style » Keegan fait merveille : une fluidité remarquable dans l’enchaînement des idées ; une capacité étonnante à passer d’un thème à l’autre, aussi naturellement que s’il suivait le fil de sa pensée en discutant du sujet avec quelqu’un… à ceci près qu’en dépit de cette apparence, l’ensemble de son propos est rigoureusement structuré.

Après un second chapitre relatant la période immédiate ayant précédé l’embrasement (de l’élection de Lincoln au bombardement du fort Sumter), Keegan traite une série de thèmes généraux. Il rappelle ainsi à quel point les armées de 1861 furent improvisées et amatrices, avant de se professionnaliser avec le temps et les combats. Il se penche aussi sur les dirigeants politiques des deux camps et leur efficacité. L’auteur aborde également – thème qui ne pouvait le laisser indifférent – l’importance primordiale de la géographie états-unienne sur le déroulement de la guerre, ainsi que la vie quotidienne du combattant de la guerre de Sécession.

 

Entre histoire et anecdote

Keegan évalue ensuite les stratégies des deux belligérants et leur mise en œuvre. Dans une illustration typique du style déjà évoqué, il enchaine incontinent sur le récit de la guerre elle-même, sans prendre la peine de s’arrêter. Cette seconde partie – la narration chronologique du conflit – débute ainsi au beau milieu d’un chapitre ! La césure avec la précédente, faite de mises en contexte, n’en est pas moins claire. L’historien sait très bien ce qu’il fait et ne saute pas du coq à l’âne.

Les chapitres racontant le déroulement de la guerre n’apportent pas grand-chose de nouveau par rapport à ce qu’on peut trouver par ailleurs chez d’autres auteurs, comme Bruce Catton et James McPherson. Il faut toutefois admettre que dans ce domaine, l’essentiel du travail a déjà été fait et qui plus est, Keegan ne pouvait se permettre d’entrer trop avant dans les détails tout en envisageant la guerre de Sécession dans sa globalité. On pourra lui reprocher de trébucher parfois dans l’anecdotique, notamment quant aux états d’âmes des généraux – mais ce n’est finalement guère surprenant venant de l’auteur de L’art du commandement.

Keegan arrête son récit juste avant la fin de la guerre, terminant sa deuxième partie comme elle avait commencé, au milieu d’un chapitre. Cette fois, c’est le récit du célèbre combat opposant le CSS Alabama à l’USS Kearsarge au large de Cherbourg qui lui offre l’occasion de poursuivre ensuite sur un chapitre consacré aux opérations navales en général. D’autres suivent alors : sur le rôle de l’arrière et celui des Noirs, sur le sort des blessés, ou encore – thèmes chers à l’auteur entre tous – sur la place du combat et des généraux.

C’est seulement après s’être demandé si le Sud était une nation viable qu’il revient à la fin de la guerre, pour mieux conclure. Contrairement à beaucoup d’auteurs, il ne s’arrête pas à la capitulation de Lee et à l’assassinat de Lincoln. Évoquant en quelques pages la « Reconstruction » et ses suites, Keegan nous rappelle ainsi à quel point les conséquences de la guerre de Sécession se sont faites et se font encore sentir aujourd’hui aux États-Unis.

À la fin de ce tour d’horizon de 500 pages, il est clair que le propos de John Keegan était autant de répondre à sa problématique initiale que d’embrasser une vision exhaustive du thème traité. Pari tenu : fidèle à sa largeur de vue, l’historien britannique évoque tous les aspects du conflit et même s’il entre rarement dans les détails, il n’omet rien, ce qui est déjà un tour de force en soi. La guerre de Sécession de John Keegan constitue, en ce sens, un excellent résumé de ce qu’il y a à savoir sur ce conflit : s’il est évidemment moins détaillé que d’autres ouvrages éponymes, comme celui de McPherson (un pavé de plus de 1.000 pages), il sera en revanche bien plus abordable pour le lecteur intéressé, qui n’aura pas besoin d’être un spécialiste pour en comprendre le propos. C’est un ouvrage de vulgarisation et de ce point de vue, c’est une réussite.

John KEEGAN, La guerre de Sécession, Paris, Perrin, collection « Pour l’histoire », 2011 ; 504 pages.

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