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Faut-il penser autrement l’histoire du monde ? (C. Grataloup)

fautilLes liens entre histoire et géographie en France ont toujours été à la fois très forts et très tendus, allant jusqu’à l’incompréhension. D’abord considérée comme une simple ressource par les historiens, la géographie s’est petit à petit émancipée pour devenir une science à part entière, indépendante de l’histoire en matière de recherche. Il existe tout de même encore des connections fortes, et le travail de Christian Grataloup, spécialiste de géohistoire, en est un parfait exemple. Son essai, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, nous donne l’occasion d’aborder la géohistoire, compromis idéal entre deux sciences trop longtemps opposées. Nous verrons pourquoi il a toute sa place sur un site d’histoire.recommande


 

 

Christian Grataloup, historien ou géographe ?

Né en 1951, Christian Grataloup est venu à la géographie par un parcours relativement sinueux. Passionné par l’histoire, il affirme avoir toujours voulu être historien, mais en khâgne il fait la connaissance d’une professeure de géographie qui, avec sa collègue d’histoire, prône l’interdisciplinarité, ce qui va marquer le futur travail de Grataloup.

Ainsi, il navigue durant la suite de ses études entre histoire (une licence), géographie (une licence également, puis l’agrégation), et une licence d’anthropologie. Elève de l’ENS Cachan, il hésite même à se lancer en ethnologie. Par la suite, il se dirige vraiment vers la géographie, en particulier physique (très en vogue dans les années 60). Professeur en CPGE, puis maître de conférences, il est aujourd’hui professeur de géographie à l’université Paris VII Diderot, et participe à la préparation aux concours de l’enseignement, en particulier sur la question de l’Europe.

Cependant, Christian Grataloup est aussi –voire surtout- l’un des acteurs importants du renouveau de la géographie après la crise qu’elle a connue depuis les années 1950. Il est ainsi le créateur, avec Jacques Lévy, de la revue Espace Temps, en 1976. Une période d’intense renouvellement et questionnement de la part des géographes, avec d’autres revues comme Hérodote (par Yves Lacoste, qui créé la géopolitique) ou L’espace géographique de Roger Brunet. Le titre même de la revue de Lévy et Grataloup donne le ton d’une pensée alliant géographie, histoire et sciences sociales. C’est l’idée de la géohistoire, dans laquelle s’est donc spécialisé Christian Grataloup.

La géohistoire

Selon Grataloup lui-même, le terme « géohistoire » a été employé pour la première fois par Fernand Braudel, mais de façon un peu péjorative puisque le grand historien de la Méditerranée parlait d’un « vilain néologisme ».

La définition qu’en donne Christian Grataloup est la suivante : « La géohistoire, c’est l’idée qu’on ne peut pas comprendre quelque configuration historique que ce soit sans la localiser par rapport à d’autres, et que réciproquement, on ne peut pas comprendre une configuration géographique sans lui donner une dimension historique. L’histoire et la géographie, de mon point de vue, ne sont qu’une seule et même chose ».

Dans son ouvrage Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, le géohistorien évoque un « besoin de géohistoire » dans un monde multipolaire, celui de la mondialisation, où il faut revoir nos modes de pensée, en décentrant le récit (dans la logique du « décentrer le regard » de Patrick Boucheron dans Histoire du monde au XVe siècle), et ce malgré le risque d’un « relativisme universel ».

L’ouvrage Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?

Christian Grataloup ouvre d’abord par un avant-propos très personnel, évoquant son enfance et son apprentissage dans les années 50 du fameux « roman national », qu’il qualifie même de « fabrique nationaliste ». Il explique ensuite sa méfiance, au fil de son apprentissage, envers cette histoire tubulaire et en appelle à la géographie, où les questions « où » et « quand » sont complémentaires.

Son introduction pose la question du rôle de la mondialisation dans le travail de l’historien (et évidemment du géographe) aujourd’hui, ce qui amène à un changement de perspective et une multitude de points de vue possibles. On est ici proche des postcolonial studies ou de la World history et de l’histoire globale/connectée, en tout cas dans le postmodernisme, avec ses risques, comme le relativisme. Grataloup a le projet de les dépasser, en appréhendant ce monde multipolaire par la géohistoire, sans tomber dans « l’histoire universelle ».

L’auteur construit alors son essai en cinq grands thèmes : « Un singulier pluriel, l’humanité », où il se demande pourquoi tant de sociétés et donc d’histoires ; « Des espaces-temps suspects » où sont relativisés les découpages spatiaux et temporels (en particulier l’Antiquité) ; « La fin d’un roman mondial », qui réfléchit sur le nouveau récit géographique que le monde multipolaire entraîne ; « Dynamique de l’échelle », l’échelle étant au cœur de la démarche et de la démonstration de tout géographe ; « Les patrimoines métis », où Grataloup propose une « cartographie de l’histoire ».

Durant tout son ouvrage, Christian Grataloup a autant une démarche de géographe que d’historien, voire d’anthropologue, d’ethnologue et de sociologue. Il conclut en se demandant quelle histoire peut être faite de ce nouveau « monde ternaire », où cette fois l’Occident n’a plus le monopole (y compris sur la vision du monde). Les points de vue changent, l’Occident étant à présent défini par les « sociétés gagnantes d’aujourd’hui » comme le Moyen Âge, dans la logique autrefois européenne de « Epoque moderne [présent en expansion vers un futur lumineux], Moyen Âge [passé récent qu’on veut oublier], Antiquité [passé lointain idéalisé qu’il faut se réapproprier] ». Se développe également une histoire du monde en lien avec la Terre, une histoire terrestre, « commune [entre] la maison et ses habitants ». Christian Grataloup, quant à lui, appelle donc à une géohistoire et à « dépasser les pluriels ». L’histoire doit être géographie, et réciproquement, pour s’émanciper des carcans géographiques comme les continents, ou historiques comme les périodes. Temps et espace doivent aller de pair, en couple. L’auteur milite pour un compromis raisonnable entre un « meilleur des mondes banalisé, à idiome unique » et une « balkanisation des mémoires », dans le contexte d’une tension de plus en plus vive entre les identités. Il appelle justement à dépasser ce que d’aucuns considèrent comme de la repentance, et prône un « moratoire mémoriel », pour parvenir à une « communauté de citoyens ».

Notre avis sur Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?

Certes, parfois relativement ardu à lire car très dense (même si court) et brassant quantité de thèmes, le livre de Christian Grataloup n’en demeure pas moins fondamental. Il est bien plus qu’un essai, ou une introduction à la géohistoire, car il s’adresse explicitement « à toutes les consciences civiques, qu’elles soient celles des citoyens locaux, français, européens et/ou du Monde ».

Nous le recommandons donc, particulièrement à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire globale (ou à la World history), et ont été passionnés, par exemple, par une Histoire du monde au XVe siècle. Et plus encore aux passionnés d’histoire qui ne supportent pas la géographie…Saluons également la courte mais indispensable bibliographie, pour aller plus loin.

 

-         C. Grataloup, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, A. Colin, 2011, 213 p.

 

A lire, du même auteur :

 

-         L’invention des continents, Larousse, 2009.

-         Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du Monde, A. Colin, 2010 (rééd).

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