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Grandeur et Misère de l'armée rouge, (J. Lopez et L Otkhmezuri)

grandeur et misre de larme rouge

Bien souvent le traitement de ce que les Soviétiques appelèrent la Grande Guerre Patriotique se résume à une grande histoire faite de batailles titanesques et d’atrocités diverses illustrées de froides statistiques. Dans leur ouvrage Grandeur et misère de l’Armée Rouge, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri nous offrent une autre vision de conflit. Une vision issue des témoignages inédits de 12 vétérans de l’armée de Staline, une vision qui ramène l’humain au centre d’une expérience inhumaine.


 

Structure et contenu de l’ouvrage

Grandeur et misère de l’armée rouge, nous propose 12 témoignages de vétérans soviétiques, dont dix sont issus d’entretiens téléphoniques et en face à face, réalisés par les auteurs durant le printemps et l’été 2010. Deux témoignages sont issus de sources différentes, l’un des extraits d’un livre de souvenirs et l’autre d’une disquette restée confidentielle pendant plus de 10 ans.

Ces 12 témoignages (l'un d'entre eux étant celui d’une femme et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit d’Elena Bonner, épouse du célèbre dissident Sakharov et décédée le 18 juin dernier) sont ceux de personnes d’âge vénérable (entre 85 et 92 ans) dont les auteurs n’ignorent pas que les souvenirs peuvent se révéler incertains. Ainsi de fréquentes notes de bas de page renverront le lecteur à une comparaison entre les faits historiques et leur perception par les vétérans.

Bien évidemment subjectifs les témoignages présentés font la part belle aux émotions et aux passions qui ne peuvent que ressurgir à l’évocation des épreuves de la période. On retiendra d’ailleurs la volonté des auteurs de replacer les vétérans dans un contexte historique plus large que le second conflit mondial, en les laissant évoquer à la fois la société soviétique Stalinienne et post Stalinienne. Car la figure du tout puissant leader soviétique est omniprésente, ne serait ce qu’en filigrane, dans tout cet ouvrage.

Sur un plan plus politique, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri nous proposent un panel qui sans se vouloir représentatif, reste une intéressante illustration des divergences d’opinions quant à la Grande Guerre Patriotique et au régime Stalinien. Si certains évoquent l’Union Soviétique d’alors avec une certaine nostalgie, d’autres la fustigent bien volontiers.

Précisons aussi que les profils des vétérans et les expériences relatées sont d’ordres assez différents. On retrouve de simples soldats, des officiers, mais aussi des prisonniers de guerre. Certains sont juifs, d’autres Ukrainiens, l’un d’eux est même Géorgien et fera une bonne partie de la guerre sous l’uniforme allemand. A noter que malgré la diversité de leurs origines (souvent modestes) un certain nombre d’entre eux, connaitront sous une forme ou une autre, une activité littéraire après la guerre.

« Pour Staline ! » ou « Ta mère ! » ?

Question résurgente au sein de l’ouvrage, celle du cri de guerre des soldats soviétiques au moment de la charge. "Pour Staline !" (ou pour la patrie) ou bien "Ta mère !" (Mat ! )? La plupart des vétérans répondent par la deuxième solution et cela reste emblématique de l’intérêt de l’ouvrage qui est celui de dépasser les lectures classiques de la Grande Guerre Patriotique.

Car ici les paroles des vétérans nous dressent le portrait d’un conflit abominable certes, mais bien éloigné des mythes issue de toute une imagerie forgée par la propagande. L’armée rouge d’alors et un reflet peu flatteur de l’URSS. Paradoxalement plus inégalitaire que son ennemie germanique (il n’y a qu’à comparer le traitement des hommes par leurs officiers pour s’en convaincre) elle nous y est aussi décrite comme minée par la corruption, le sexisme et le racisme.

Qu’il s’agisse de l’inconséquence et de la rapacité des officiers, de l’alcoolisme, de la prostitution plus ou moins institutionnalisée des recrues féminines et des discriminations à l’encontre de tout ce qui n’est pas russe, l’armée de Staline est à l’image de la société qui l’a engendrée. Toutes les frustrations engendrées par le système soviétique trouvent à s’exprimer dans l’exutoire barbare qu’est la grande guerre patriotique.

L’expérience du front elle, est tout aussi brutale, marquée par un apprentissage douloureux de la guerre moderne par un système militaire qui a échappé de peu à la destruction au cours des 6 premiers mois du conflit. Car c’est l’un des principaux intérêts de Grandeur et misère de l’armée rouge, que celui de nous dire pourquoi, selon les vétérans soviétiques, ils l’ont emporté  sur ce qu’ils considèrent souvent comme la meilleure armée du monde.

Leur réponse est à la fois effrayante et instructive. Le citoyen soviétique brisé, ramené à l’état de brute par la machine totalitaire Stalinienne était le mieux préparé au sacrifice ultime. L’armée rouge, bien plus que son adversaire allemande, était prête payer le prix exorbitant la victoire. Et le plus étonnant reste bien que bourreaux et victimes, convaincus de la justesse de leur combat, firent cause commune pour vaincre...

Si l’ouvrage reste sans concession quant aux aspects les plus noirs de l’expérience guerrière des vétérans (ainsi les crimes commis par les soviétiques en Allemagne lors des derniers mois de la guerre sont exposés crument), il dépasse ce simple cadre en nous présentant les trajectoires avant et après le conflit des vétérans. S’y mêlent le pire (la famine, les déportations, l’expérience concentrationnaire) et des aspects plus lumineux. Les vétérans bénéficient souvent d’une formation qui leur ouvre de nouveaux horizons intellectuels. Etonnamment l’ombre de la grande culture, qu’elle soit russe ou allemande, plane sur cet ouvrage.

Notre Avis

La lecture de Grandeur et misère de l’Armée Rouge constitue une expérience tout autant éprouvante qu’instructive. Il y’a de quoi trembler à l’évocation de la cruauté d’une époque qui ne trouve pas seulement à s’exprimer dans le fracas des combats.  Au-delà de cet aspect, cet ouvrage est intéressant à plus d’un titre, car il ramène l’individu au centre d’une expérience que l’on pense écrasée par le choc des totalitarismes. On y trouve de beaux portraits de femmes et d’hommes, dont la mémoire parfois incertaine nous fait toucher du doigt la réalité de la guerre à l’est, dégagée des mythes de la propagande. Mettant des mots sur une expérience inimaginable pour nous Occidentaux cet ouvrage est finalement un très bon complément aux lectures académiques sur la Grande Guerre Patriotique.

J LOPEZ et L OTKHMEZURI, Grandeur et misère de l’Armée Rouge, Seuil, Paris, 2011.

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