Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Livres Essais Le grand désenclavement du monde, 1200-1600 (J-M. Sallmann)

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

Le grand désenclavement du monde, 1200-1600 (J-M. Sallmann)

dsenclavementLa mondialisation est au centre de nombre d’interrogations et de débats politiques et économiques. L’histoire n’est pas en reste, avec le développement depuis les années 80 de ce que les Anglo-saxons appellent la World history et les Français « histoire globale », voire « histoire connectée ». Des Français qui ont tardé à s’intéresser à ces questions. Toutefois, depuis quelques années, les travaux de Serge Gruzinski ou récemment la monumentale Histoire du monde au XVe siècle dirigée par Patrick Boucheron, montrent un intérêt croissant des historiens français pour cette question, et en particulier la première mondialisation, ou « occidentalisation du monde ». L’ouvrage de Jean-Michel Sallmann, Le grand désenclavement du monde (1200-1600), s’inscrit dans ce mouvement, avec cependant quelques différences d’approche.


 

 

« Le paradigme civilisationnel »

L’ouvrage de J-M. Sallmann tranche avec la plupart des autres études d’histoire globale ou connectée par son approche civilisationnelle revendiquée, et même qualifiée par l’auteur de « politiquement incorrecte ». Il s’inscrit ainsi dans la lignée de Fernand Braudel, mais surtout de Samuel Huntington et son fameux « choc des civilisations », qu’il prend comme référence. Il reprend d’ailleurs la définition de la civilisation par le chercheur américain, à savoir « un ensemble de valeurs culturelles partagées par des peuples qui se reconnaissent en elles et qui les distinguent de leurs voisins qui ne les partagent pas ». Tout comme chez Huntington toujours, le facteur religieux est central, sauf pour la Chine, et chaque civilisation possède à un moment un « Etat-phare ».

Le monde au début du XIIIe siècle est donc, selon J-M. Sallmann, découpé en quatre civilisations au sein de l’Ancien monde : la Chine, l’Europe, l’Islam et l’Inde. A cela il faut ajouter « des blancs et des régions de plus faible pression », dans lesquels il place l’Amérique ou l’Afrique noire, et des sociétés autonomes comme les Turcs et les Mongols. Ces derniers sont d’ailleurs l’élément décisif du premier désenclavement du monde dans la thèse de l’auteur.

« Sans Gengis Khan, il n’y aurait pas eu Christophe Colomb »

Un peu comme Pirenne qui affirmait que sans Mahomet il n’y aurait pas eu Charlemagne, J-M. Sallmann affirme que les invasions mongoles ont été décisives pour ouvrir le monde, en tout cas dans une première phase. Même si elles furent un choc, singulièrement pour l’Islam, elles ont permis l’envoi d’ambassades, de missions, puis de commerçants jusqu’en Chine par les Occidentaux. C’est donc pour cela qu’il débute son ouvrage par « La tornade mongole ».

L’historien garde cette logique tout au long. Comme Patrick Boucheron dans l’introduction d’une Histoire du monde au XVe siècle, J-M. Sallmann appelle à sortir de l’européocentrisme, ce qui le conduit à aborder l’Europe en tant que telle seulement au cinquième chapitre. L’Europe n’est donc pas au centre de l’ouvrage, mais une civilisation parmi les autres, qui affirme peu à peu son influence sur la mise en relation du monde, tout en connaissant des résistances.

Chaque partie, dans un ordre chronologique, se concentre essentiellement sur une « civilisation » ou sur une société autonome (comme les Mongols), pour raconter événements et évolutions, sur à peu près tous les thèmes (politique, religieux, militaire, scientifique, économique), le tout précédé d’une présentation géographique qu’il faut saluer (avec des cartes d’assez bonne qualité). Quelques chapitres sont eux dédiés à des moments de rupture, comme la crise de la Peste ou la conquête de l’Amérique, ou encore les évolutions scientifiques et philosophiques, décisives dans la thèse de l’auteur.

Se déroulent ainsi devant nos yeux quatre siècles d’histoire, sur seize chapitres : La tornade mongole ; L’empire musulman ; La Chine : un Etat-civilisation ; L’océan Indien ; La naissance de l’Europe ; La crise de la fin du Moyen Âge ;  Les apports de la science médiévale ; Au Proche-Orient, la passation des pouvoirs ; La Chine des premiers Ming ; Les Portugais à l’assaut des Sept Mers ; Les empires néolithiques américains ; La conquête européenne de l’Amérique ; L’Europe de la Renaissance en miettes ; L’Islam ou la tentation impériale ; En Chine, la chute de la dynastie Ming ; La forteresse japonaise.

Nous pouvons ainsi discerner trois grands mouvements dans la construction de l’ouvrage : la situation des civilisations au monde du choc mongol ; la crise de la fin du Moyen Âge ; l’expansion européenne et les réactions des autres civilisations.

« Une révolution mentale »

Dans Le grand désenclavement du monde (1200-1600), J-M. Sallmann cherche à expliquer que le monde a déjà été multipolaire comme il l’est aujourd’hui, depuis la chute du Mur en 1989 et la fin du monde bipolaire. Mieux, que notre monde s’est construit au moment de cette « première mondialisation » (même s’il apprécie peu le terme, qu’il juge anachronique). Il a choisi cette période de quatre siècles parce que, selon lui, elle est marquée par des ruptures décisives : les invasions mongoles, la construction des Etats-nations et la révolution culturelle et scientifique en Europe, la « découverte » du Nouveau monde, la fermeture de la Chine,…

Le début du XVIIe siècle voit donc une recomposition du monde et des civilisations que l’historien a étudiées, et même l’apparition de deux nouvelles, « timides », le Japon et la Russie orthodoxe (sorte d’héritière de l’Empire byzantin, puisque le facteur religieux est central dans son approche). Le monde a ainsi considérablement changé. Mais quel est le rôle exact de l’Europe, et comment y répondre en continuant à éviter l’européocentrisme ?

Dans sa conclusion, J-M Sallmann réitère cette nécessité de sortir d’une vision ethnocentriste, mais en même temps il pointe le risque de relativisme de l’histoire globale, et va plus loin en considérant que « la recherche historique a sa place dans le débat idéologique qui agite le monde actuel où les cartes sont rebattues », allant jusqu’à faire référence à l’affaire Pétré-Grenouilleau. Il insiste sur sa thèse et son paradigme civilisationnel : considérant que les trois grandes civilisations du XIIIe siècle (Chine, Islam, Europe) avaient peu ou prou les mêmes outils techniques et intellectuels pour désenclaver le monde, le fait que ce soit l’Europe qui en ait été finalement le moteur s’explique par une remise en question du rôle du religieux, et par la révolution scolastique. Tout d’abord, l’Europe se remet en cause suite à l’échec des Croisades, et se tourne plutôt vers les missions, en premier lieu en Orient, puis dans le Nouveau monde ; de plus, les Etats-nations tendent à se séculariser. Ensuite, la « fusion » entre les philosophies chrétienne et grecque dans les Universités européennes amène des évolutions décisives avec la découverte de la liberté individuelle, du libre-arbitre, du droit naturel, du respect de l’autre (et des autres sociétés), la mise en place d’un droit international, etc. En revanche, la Chine se referme sur elle-même, se contentant d’une diplomatie tributaire favorisée par un sentiment de supériorité, alors que l’Islam cède à la tentation impériale (avec les Ottomans), se replie sur lui-même en accentuant l’importance de la communauté autour de la religion (l’auteur choisit pour illustrer cela la figure d’Ibn Battûta), oubliant qu’il était le phare des évolutions intellectuelles des IXe-XIe siècles.

Pour J-M Sallmann, c’est donc bien plus une « révolution mentale » que les progrès techniques ou l’essor économique qui expliquent que la première mondialisation est européenne. S’il ne calque pas ses conclusions sur le monde actuel et la mondialisation du XXIe siècle, il demeure selon lui les mêmes différences entre les trois civilisations qui ont marqué ces quatre siècles décisifs, et ce malgré les bouleversements des XIXe et XXe siècles (colonisation, guerres mondiales, émergence économique de la Chine et d’autres Etats). Cela l’amène à un dernier paragraphe que l’on peut trouver incongru dans une telle étude : s’il critique l’obsession de l’Occident à croire ses valeurs universelles, il estime qu’il n’a pas à rougir d’elles, que la démocratie et les droits de l’homme « sortent directement de la matrice chrétienne », et qu’il n’a pas de leçons à recevoir, considérant que « l’arrogance […] a désormais changé de camp » !

Notre avis sur Le grand désenclavement du monde (1200-1600)

On peut s’étonner de cette dernière phrase polémique ou provocatrice, « idéologique », qui conclut un ouvrage aussi dense. Nous pourrions presque dire : « tout ça pour ça ? ». Parfois, on pense à la conclusion du livre de Jean-Paul Roux, Un choc de religions : 622-2007, même si elle allait encore plus loin dans le « choc des civilisations ». L’approche civilisationnelle, qui est certes une grande tradition française (Braudel, mais aussi Roland Mousnier et son Histoire générale des civilisations (XVIe-XVIIe), voire Pierre Chaunu) est aujourd’hui de plus en plus remise en cause, en particulier par les spécialistes du monde musulman, ou mise de côté par l’étude des espaces intermédiaires, comme le fait par exemple Serge Gruzinski. C’est donc, en plus de cette curieuse conclusion, le principal grief que l’on peut faire à la thèse de Jean-Michel Sallmann. Mais cela a le grand mérite de continuer à alimenter le débat dans l’histoire globale, encore trop timide en France.

De plus, on ne peut que saluer l’énorme travail de synthèse de l’historien, qui n’est que moderniste et spécialiste de la Renaissance en Europe, même s’il a déjà commencé à avoir une approche plus globale dans son livre Géopolitique du XVIe siècle : 1490-1618 (Points Seuil, 2003). C’est avec un savant mélange d’ambition et de modestie qu’il a réussi à faire l’histoire de toutes ces civilisations, sur pas moins de quatre siècles, ce qui relève en soi de la gageure. J-M Sallmann nous fait d’ailleurs partager sa bibliographie, classée elle-aussi par civilisations, et qui permet d’aller plus loin sur chacun des chapitres. Ces derniers, riches et denses mais très faciles à aborder, se lisent presque comme des romans et donnent pour beaucoup d’entre eux envie d’en savoir plus. On y apprend beaucoup, et leur qualité de synthèse permet de s’y référer facilement. Le voyage dans l’ouvrage est aisé, non seulement par le classement chronologique des parties, mais également par la présence de deux index très complets.

Malgré les quelques réserves sur l’angle choisi et les conclusions de l’auteur, Le grand désenclavement du monde (1200-1600) est donc essentiel pour toute personne s’intéressant à l’histoire globale, à la mondialisation et aux conséquences actuelles de ces grands bouleversements d’une période en redécouverte, la transition entre le Moyen Âge et l’époque dite moderne.

 

L’auteur : Jean-Michel Sallmann est professeur d’histoire moderne à l’université Paris X-Nanterre. Il a entre autres publié Charles Quint : l’empire éphémère (Payot, 2004).

 

- J-M. Sallmann, Le grand désenclavement du monde (1200-1600), Payot, 2011, 690 p.

 

Pour aller plus loin

 

-         P. Boucheron (dir), Histoire du monde au XVe siècle, Fayard, 2009.

-         S. Gruzinski, Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Points Seuil, 2006.

-         S. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 2007.

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire