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L’Histoire est-elle encore française ? (J-F. Sirinelli)

sirinelliA l’heure de la globalisation et d’internet se pose la question de l’influence de l’Histoire française dans un monde anglo-saxon. L’historien contemporanéiste Jean-François Sirinelli, dans son court essai L’Histoire est-elle encore française, sonne le tocsin (pour éviter le glas) et dresse un constat inquiétant de l’historiographie française, menacée tant par l‘affaiblissement de la francophonie que par les nouvelles technologies et une évaluation des travaux historiens aux effets pervers.

 

La francophonie menacée

L’auteur part d’un constat : la présence de seulement une trentaine d’historiens français au XXe Congrès des sciences historiques de Sydney en 2005. Des historiens animant qui plus est des séminaires désertés par le public. Il compare la situation à 1955 et aux années 70, époques où l’historiographie française était incontournable. Signe selon lui d’un déclin de l’influence intellectuelle et scientifique de l’école historique française, qu’il attribue principalement à « une mutation culturelle sans précédent ».

Jean-François Sirinelli attribue ce déclin d’abord à celui de la langue française au niveau mondial, au profit de l’anglais. En effet, ce sont les historiens francophones qui sont touchés, pas uniquement les Français. Le problème est multiple en fait. Les historiens étrangers ne lisent plus les articles en français, se contentant de la production anglophone, et le nombre d’étudiants étrangers dans les universités françaises a chuté. De plus, l’histoire française elle-même, qui intéressait des historiens de tous pays (anglo-saxons en particulier) est de même délaissée au profit d’une histoire européenne. Ce qui fait dire à l’historien : « les historiens français […] ne sont plus présents sur les registres de l’ouïe et de la vue de l’immense majorité de leurs confrères étrangers ».

Il y a évidemment la traduction des textes français, ou la tentation d’écrire directement en anglais. Mais, pour Sirinelli, cela pose un problème tout aussi grave. La langue est fondamentale dans l’expression intellectuelle (et scientifique), et l’écriture de l’histoire un enjeu majeur. Peut-on ainsi imaginer Le Dimanche de Bouvines traduit, voire directement écrit en anglais par son auteur Georges Duby ? Serait-il alors devenu le classique qu’on connaît, sur le fond mais aussi par son écriture ? Il n’est donc pas question pour l’auteur de sacrifier la langue, mais d’assurer une « présence dans les lieux de circulation du savoir et de la confrontation des idées [tout en accompagnant] la défense de la francophonie », et pour les anciennes générations de pousser les nouvelles à ne pas se refermer sur elles-mêmes mais plutôt à « s’adapter à cette nouvelle ère de la production et de la circulation scientifiques ». L’historien insiste tout de même sur le risque de trop donner crédit aux travaux bilingues, au détriment de la valeur scientifique qui doit primer.

Une évaluation des historiens aux effets pervers

Le second problème soulevé par Jean-François Sirinelli est l’évaluation des enseignants chercheurs. Pas le principe de l’évaluation, mais la méthode. En effet, un historien universitaire doit aujourd’hui (singulièrement depuis la réforme des Universités de 2008-2009) justifier de sa production scientifique de curieuse manière. L’important n’est plus le contenu mais le contenant : un article est jugé non pas sur le fond, mais par rapport à l’importance de la revue dans laquelle il est publié ! C’est donc la revue qui est notée, pas le travail du chercheur. La logique purement quantitative est encore plus aberrante puisqu’elle met un ou deux articles au même niveau qu’un livre…On juge et on évalue le travail historique sur les mêmes critères et logiques que les sciences dures. Ce glissement s’explique en partie par un autre phénomène mondial : internet.

Le déclin de la civilisation du livre et internet

L’auteur évoque « un basculement anthropologique ». C’est la troisième explication de l’effacement progressif de l’historiographie française, mais qui menace bien d’autres sciences humaines, et pas uniquement francophones.

En effet, l’avènement de l’informatique et surtout d’internet change totalement la donne. D’abord la fin de la civilisation du livre, avec par exemple le système Google Ngram, qui « dispense […] de lire en profondeur les œuvres ». Le prolongement dangereux est dans la logique du quantitatif déjà relevée pour l’évaluation des enseignants chercheurs : la « qualité » du travail d’un chercheur se mesurera (et se mesure déjà) au « nombre de citations de textes évalués ». Phénomène que l’on connaît quand on pratique internet : le nombre d’occurrences et le référencement, la « googlisation » (terme que n’emploie pas Sirinelli), sont aujourd’hui les critères recherchés. Ainsi, on juge de l’importance d’un travail scientifique par rapport à sa place dans une échelle avant tout quantitative, et non qualitative, voire au bruit médiatique et polémique. Ce qui bénéficie, par exemple, aux thèses négationnistes ou aux théories du complot. Une étude majeure sur un sujet pointu et peu « populaire » sera considérée comme mineure selon les critères d’internet, même si elle est fondamentale pour la recherche dans son domaine précis.

Jean-François Sirinelli a ici bien conscience que le problème qu’il soulève dépasse très largement la question du déclin de la science historique française. Il n’hésite pas (ou peu), et sans doute à raison, à invoquer Big Brother. La manière avec laquelle Google inventorie aujourd’hui les différents savoirs, et en particulier avec ses bibliothèques numériques, pose de plus en plus question…

Un assèchement du nombre de postes

Dernier problème soulevé par l’auteur, à nouveau plus spécifiquement français : la chute du nombre de postes pour les jeunes historiens, singulièrement dans les universités de province. Toute une génération de doctorants se retrouve à la fois devant une baisse des postes de maître de conférence (au profit des PRAG, non reconnus par les instances d’évaluation s’ils ne sont pas docteurs) et la difficulté d’éditer leur thèse, donc de diffuser le fruit de leurs recherches en dehors d’un cercle très restreint.

 

Le constat de Jean-François Sirinelli dépasse donc largement les problèmes franco-français. La civilisation de l’internet et de la globalisation menace plus largement les Humanités, et les Français voient s’y agréger des problèmes liés au déclin de leur langue face à une mondialisation qui est avant tout anglo-saxonne. Il faut donc, selon l’historien, « renforcer les diverses structures de sociabilité [de la corporation des historiens] et faire place aux générations montantes », en les formant à affronter un monde qui n’est plus celui de leurs aînés et maîtres.

 

-          J-F. Sirinelli, L’Histoire est-elle encore française ?, CNRS éditions, 2011, 59 p.

 

Lire aussi :

- J-F Sirinelli, P. Gauchy, C. Gauvard (dir), Les historiens français à l’œuvre (1995-2010), PUF, 2010.

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