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Le Bazar Renaissance (J. Brotton)

bazar-re-891e3La Renaissance est souvent vue comme le moment où l’Europe entre dans la période dite des Temps modernes, après un Moyen Âge bien sombre. Cela conduit à quelques clichés historiographiques, certes de plus en plus remis en cause sur bien des plans, mais l’ouvrage qui nous intéresse ici, Le Bazar Renaissance (J. Brotton), a pour ambition de battre en brèche une autre idée reçue, selon lui : la Renaissance ne serait qu’européenne, ouvrant ainsi la possibilité à l’Europe de dominer le monde, notamment par la Raison. Or, l’auteur veut prouver que la Renaissance n’est pas seulement occidentale mais, mieux, que la Renaissance européenne doit beaucoup (tout ?) à l’Orient, et en particulier au monde musulman. Thèse intéressante, mais résultat plus que problématique…


 

 

Remarques sur l’édition française du Bazar Renaissance

Il faut s’attarder sur l’édition française de l’ouvrage de J. Brotton, pour plusieurs raisons. La première, et pas des moindres, est que nulle part dans le volume la date de l’édition originale n’est mentionnée. Or, J. Brotton écrit son livre en 2002, soit il y a presque dix ans, ce qui n’est pas rien dans le domaine de la recherche scientifique, singulièrement en ce qui concerne la Renaissance et plus encore l’histoire globale. En effet, tant l’ouvrage que l’éditeur français se placent dans une perspective d’histoire globale, comme le mentionne la présentation de la collection L’Histoire-monde : l’objectif est de « contribuer à l’émergence d’une histoire globale [et d’accorder] à l’Europe et à l’Occident leur juste place mais rien que leur place, mettant en lumière les apports d’autres cultures, d’autres civilisations à notre histoire ». Louable intention, évidemment, et pour notre part l’histoire globale est à n’en pas douter le domaine actuel le plus passionnant de la science historique, comme on a pu le voir avec l’ouvrage dirigé par Patrick Boucheron, Histoire du Monde au XVe siècle (Fayard, 2009). Encore faut-il que cela soit fait correctement, et commencer une collection par un ouvrage daté (sur bien des points, nous y reviendrons), qui plus est en le présentant implicitement comme récent et novateur, pose question. Et le sous-titre choisi par l’éditeur est encore plus problématique : Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident ? Qu’entend-on par « Orient » ? Pourquoi mettre un petit « i » à « islam », est-ce que cela concerne uniquement la religion ? Car, et même si l’on peut en débattre, la convention exigerait plutôt d’écrire Islam avec un grand « i », pour évoquer la civilisation et pas uniquement la religion…Pire, pourquoi ce sous-titre français alors que l’original, From The Silk Road to Michelangelo, est bien plus neutre, et d’ailleurs plus fidèle au fond du livre ?

Cette vision un rien biaisée de la réalité des écrits de Brotton, de même que les motivations de cette publication, se retrouvent dans la présentation de l’ouvrage par Alain Gresh. Celui-ci, journaliste, auteur de nombreux ouvrages (dont De quoi la Palestine est-elle le nom ?, ou en collaboration avec Tariq Ramadan, L’Islam en questions) et contributeur au Monde Diplomatique ou à oumma.com (sur les sites desquels son texte est mis en ligne), fait bien entendu l’éloge du livre de Brotton, mais de curieuse manière, et avec des détours étonnants. Il revient d’abord sur la polémique Aristote au Mont Saint-Michel, pour montrer la vision négative que l’on aurait de l’islam, notamment depuis le 11 septembre. Sans doute, et l’on reconnaît là ses combats, qui l’amènent souvent à soutenir des personnages ambigus. Le journaliste, tout en précisant que le livre n’est pas une réponse à Gouguenheim (heureusement puisqu’il est six ans plus ancien qu’Aristote…), met Le Bazar Renaissance en modèle pour prouver que la thèse de l’historien français est fausse (ce que l’énorme majorité des historiens spécialistes a déjà dit), en appelant (et on le suit sur ce point) à l’histoire globale dans laquelle Brotton situe son travail. Après avoir résumé très sommairement la définition de la Renaissance par l’historien anglais, Gresh insiste sur sa critique de l’humanisme et, dans une référence nébuleuse aux « fondateurs de la laïcité », met en lumière le rapport négatif des humanistes avec les femmes. Nous reviendrons sur cette partie de l’ouvrage, mais on peut se demander pourquoi Gresh tend tellement à la mettre en avant et à en appeler à la laïcité. Cet hommage au livre de Brotton se conclut par un parallèle qui éclaire sur les buts de l’édition française, et qui résume assez bien les problèmes (une partie seulement) que le Bazar Renaissance pose ; Gresh écrit donc : « Ils [les hommes et les femmes de la Renaissance] trouvaient tous leur inspiration dans ce bazar de la Méditerranée orientale qui fut « la véritable source de la Renaissance européenne », un bazar qui rappelle « le village global » dans lequel nous vivons aujourd’hui ».

Les intentions de l’auteur

Dans sa préface, J. Brotton revendique être le premier à « synthétiser » les approches insistant sur l’importance des relations entre Europe et Orient (particulièrement le monde musulman) dans la naissance de la Renaissance. L’angle qu’il choisit aiderait à « [changer] notre vision de la Renaissance ».

L’auteur se fait plus précis dans son introduction. Tout d’abord en expliquant son choix du terme « bazar », qui permettrait de comprendre la richesse et la variété des échanges entre Occident et Orient au début du XVe siècle, le tout « dans un esprit de compétition amicale », terme curieux quand on connaît la nature des rapports entre Latins et musulmans à cette période…On remarquera d’ailleurs que Brotton revient plusieurs fois sur cet « esprit amical », notamment quand il évoque l’Espagne musulmane, où, jusqu’à la fin du XVe siècle, « chrétiens, musulmans et juifs avaient échangé amicalement des idées et des objets, en dépit de leurs divergences religieuses ». Une vision romantique d’Al Andalus plus que contestable, surtout que Brotton la met en miroir avec l’expulsion des juifs d’Espagne par les Rois Catholiques, ce qui n’a rien d’anodin. Il fait le parallèle avec la Renaissance, pour laquelle il parle de « l’esprit d’échange mutuel entre l’Orient et l’Occident [maintenu tout au long du XVIe siècle] ». Les échanges, commerciaux en particulier, ont évidemment existé et au XVe siècle la Méditerranée est vraiment redevenue une mer de commerce, mais nul besoin de faire entrer dans ces rapports des notions telle que « l’amitié », car le contexte -le conflit- est toujours le même, y compris au XVIe siècle. L’auteur le dit, mais pour en faire quelque chose de presque négligeable. Cet angle, que l’on peut qualifier de naïf, ou de politiquement correct, hante tout l’ouvrage, parallèlement à un démontage en règle des valeurs humanistes de la Renaissance européenne.

En effet, J. Brotton veut remettre à plat la vision traditionnelle de la Renaissance, qui verrait cette période comme le moment où, principalement en Italie, « la culture européenne [aurait] redécouvert une tradition intellectuelle gréco-romaine perdue ». Selon lui, en faisant intervenir le paradigme oriental, tout s’effondrerait. Certes, mais est-il vraiment le premier à défendre cette thèse ? Lisons Peter Burke, dans La Renaissance européenne (publié deux ans avant Le Bazar Renaissance), qui évoque l’influence orientale et musulmane, et en appelle à une approche « dé-centrée », proposant « de voir la culture occidentale comme une parmi d’autres [qui coexiste et interagit] avec ses voisines, en particulier Byzance et l’Islam, qui ont eu tous deux leur propre « renaissance » de l’Antiquité grecque et romaine ». Plus loin, P. Burke parle de la « contribution tant des Arabes que des Juifs », en prenant l’exemple de Léon l’Africain. Il enfonce le clou en affirmant que « les architectes et les artistes ont aussi appris du monde islamique. Les plans des hôpitaux de Florence et de Milan au XVe siècle s’inspirent directement ou indirectement de ceux de Damas et du Caire. L’orfèvre Benvenuto Cellini admirait et imitait les « arabesques » qui ornaient les poignards turcs, forme de décoration que l’on retrouve sur les reliures et les pages des livres français et italiens du XVIe siècle ». En quelques lignes de son introduction, P. Burke résume parfaitement la thèse que J. Brotton prétend être le premier à défendre, et on peut s’étonner que l’auteur du Bazar Renaissance ne cite pas Burke (entre autres) dans sa bibliographie…Mieux, alors que Brotton donne une vision très critique de l’humanisme, Burke fait le parallèle entre l’humanitas européen et l’adab musulman, un adab que curieusement Brotton n’évoque jamais ! En plus de cela, l’auteur, pour montrer qu’il y a bien plusieurs Renaissances (qui en doutait ?), propose au fil de son ouvrage de traiter des conflits religieux, de l’art et de l’architecture, des Grandes Découvertes, puis de la science et de la philosophie, de Dante à Shakespeare. Vaste programme qui, disons-le de suite, donne un résultat extrêmement confus et qui, pour l’essentiel, n’apporte rien d’inédit.

L’auteur présente donc les grands axes de son ouvrage, dont l’un des principaux sera le commerce avec l’Orient. Puis, comme il le fera régulièrement au fil des pages, il étaye sa thèse en partant de l’analyse (parfois surprenante) d’œuvres d’art, comme le tableau de Hans Holbein, Les Ambassadeurs. Cela lui permet d’insister sur « la face sombre de la Renaissance » et sur l’impérialisme européen (quid de l’impérialisme ottoman ?). Après une digression sur la nudité et Michel-Ange, qui lui permet de critiquer l’opportunisme des humanistes ( !), l’auteur donne les différentes définitions historiographiques de la Renaissance, de Michelet à Huizinga, en passant par Burckhardt. Il se met ainsi en porte-à-faux avant de se lancer dans son premier chapitre, « La Renaissance mondiale ».

Le commerce à l’origine de la Renaissance ?

Dans son premier chapitre, J. Brotton veut sortir de la définition européocentrée de l’Europe en mettant en miroir deux œuvres et deux interprétations. D’un côté, l’analyse par Panofsky du dessin de Dürer, L’enlèvement d’Europe, de l’autre sa propre analyse du tableau des Bellini, Saint Marc prêchant à Alexandrie. Nous avons là un bon résumé de l’approche de Brotton dans tout son ouvrage, pour se démarquer des visions traditionnelles de la Renaissance. Celle de Panofsky, qui verrait dans l’œuvre de Dürer la naissance de l’Europe, sans que le fait que ce soit un viol ne semble le choquer ; et la sienne, qui ferait du tableau des Vénitiens le bon symbole d’un monde mélangé et ouvert aux « échanges mutuels » évoqués plus haut. L’auteur veut en fait démontrer que l’Europe commence à se définir non pas contre l’Orient, mais « à travers un mouvement large et complexe d’échanges d’idées et de matériaux ». Il laisse de même entendre que l’Occident était envieux d’un Orient « très en avance ». Si l’on peut dire cela avant le XIe siècle, est-ce encore le cas aux XVe et XVIe siècles ?Hans_Holbein_the_Younger_-_The_Ambassadors_-_Google_Art_Project

L’auteur considère que le commerce est central dans le poids de l’Orient islamique sur la Renaissance européenne. Les échanges commerciaux permettent l’arrivée de matériaux, comme des pigments, sans lesquels les peintres italiens ou flamands n’auraient pas pu faire leurs œuvres si splendides. Certes. Puis, comme P. Burke, J. Brotton fait remarquer l’influence orientale sur l’architecture de Venise, une cité qui « admirait et imitait les cultures orientales » (dont Byzance…). Le reste du chapitre continue de faire du commerce un élément incontournable, et pour cela il remonte au Moyen Âge, et au rôle des découvertes arabes ayant influencé déjà des Européens, tel Fibonnaci. Ce qui est évidemment connu et reconnu.

La partie sur « Les Grands Turcs » est plus intéressante. Après avoir un peu exagéré l’importance du schisme de 1054, J. Brotton relativise celle de la chute de Constantinople en 1453. Pour cela, il évoque la personnalité du conquérant de la ville, Mehmet II, qui s’est avéré très intéressé par une ouverture vers l’Occident, par exemple en accueillant des artistes et des humanistes italiens. C’est l’une des rares fois où J. Brotton parle d’influence réciproque entre Orient et Occident. Cependant, on peut émettre quelques réserves sur sa vision de deux mondes certes rivaux, mais sans « aucune barrière géographique et politique claire au XVe siècle ». Une fois encore, l’auteur minimise (mais évidemment ne nie pas) les conflits pour insister sur les échanges (qu’on ne peut nier non plus, bien sûr). Il va jusqu’à parler « d’europhile » (sans guillemets) pour qualifier Djem, le fils de Mehmet II en conflit avec son frère Bayezid !

Par un détour assez caractéristique d’un ouvrage souvent confus, J. Brotton s’intéresse à nouveau au commerce, mais cette fois celui de l’or et surtout des esclaves. Cela lui permet d’évoquer une nouvelle fois « la face sombre de la Renaissance européenne [qui] a donné le coup d’envoi d’une traite transatlantique qui devait accabler de maux et de souffrances des millions d’Africains dans les siècles suivants ». Si, effectivement, on situe les tout débuts de la traite avec le commerce d’esclaves par les Portugais lors de leur exploration des côtes africaines au XVe siècle, et l’intégration dans les circuits commerciaux, c’est peut-être un peu rapide de faire un lien aussi direct entre la traite et les « grandes percées culturelles de la Renaissance [qui auraient donc profité] à plein de ce commerce sans scrupule des vies humaines ». On sait que J. Brotton veut démythifier la Renaissance européenne, mais est-ce une raison pour passer sous silence le rôle de l’Empire ottoman dans l’esclavage, et implicitement dire que la Renaissance s’est construite sur le dos des esclaves ? En revanche, le passage sur l’influence africaine sur l’art européen, en particulier les ivoires afro-portugais, est l’un des plus intéressants de l’ouvrage. Dommage que le sous-titre français ne laisse pas du tout entendre que J. Brotton ne se concentre pas uniquement sur l’Orient musulman…

Après avoir donc « prouvé » que « la domination planétaire de l’Europe serait tout sauf harmonieuse et civilisatrice », J. Brotton donne sa vision très personnelle de l’humanisme de la Renaissance.

Des humanistes opportunistes, cyniques et sexistes ?

Le chapitre « L’écriture humaniste » est curieux à plus d’un titre. D’abord, il est presque hors-sujet par rapport à la thèse que J. Brotton (ou son édition française) prétend défendre. L’Orient et le monde musulman ne sont quasiment pas évoqués, et l’auteur insiste plutôt sur la méthode et les intentions des humanistes, puis sur le rôle de l’imprimerie dans la diffusion de leur pensée.

De l’avis de J. Brotton, ces « autoproclamés humanistes » n’ont en fait voulu que « vendre » (il emploie le terme) une éducation pour « entrer dans les rangs de l’élite sociale ». L’auteur est bien dans son objectif de détricoter « l’image romantique et idéalisée de l’humanisme », ce qui est amusant quand on sait qu’il a lui-même cette approche pour, par exemple, Al Andalus…La « finalité [des humanistes serait] clairement pragmatique ». Ils y passent tous, Pétrarque, Bruni, Guarino de Vérone, Erasme, puis plus loin Machiavel et More. Des opportunistes se servant de leurs talents rhétoriques et de leur érudition pour faire cyniquement carrière. Pire, alors qu’ils prétendaient défendre « la dignité de l’humanité », les humanistes étaient sexistes (certes, J. Brotton n’emploie pas le terme, mais c’est tout comme) et ne laissaient aucune place aux femmes, à quelques exceptions près (Christine de Pizan, par exemple). On n’est pas loin de l’anachronisme.

Dans le reste du chapitre, J. Brotton tient à souligner l’importance de l’imprimerie. Très bien, mais on ne comprend pas trop la place de cette partie dans l’ensemble de l’ouvrage, et spécialement par rapport à la thèse défendue par l’auteur…

Les humanistes habillés pour l’hiver, quid de l’Eglise, prochaine cible de J. Brotton ?

Renaissance, Eglise et Réforme

L’auteur aborde dans « L’Eglise et l’Etat » la question des évolutions de l’Eglise au XVIe siècle, « la métamorphose des relations entre religion, politique et érudition à la Renaissance ». Une fois encore, la question de l’influence de l’Orient et de l’islam sur la Renaissance européenne n’est quasiment pas abordée, à l’exception des proximités idéologiques entre protestantisme et religion musulmane, et des choix politiques des sultans ottomans dans les luttes européennes, dans le contexte de la Réforme. Tout à sa démythification de la Renaissance, l’auteur veut surtout pointer le lien entre celle-ci et la naissance du nationalisme. Puis, pour tenter quand même de se raccrocher un peu à son sujet de départ, il raconte le concile de Florence (1438) pour cette fois montrer l’influence de l’art byzantin à travers les médailles de Pisanello…La dernière partie du chapitre mélange pêle-mêle la naissance de la Réforme, la politique extérieure ottomane, et une fois encore l’importance de l’imprimerie, ici dans la diffusion de la pensée de Luther. On peut être au passage étonné de l’analyse que fait J. Brotton des œuvres de Raphaël et surtout Michel-Ange, dans lesquelles il voit le symbole d’une Eglise triomphante qui montre ses muscles…

Une influence orientale sur l’art et l’architecture de la Renaissance ?

Le quatrième chapitre s’ouvre avec la présentation de l’œuvre de Vasari, Les Vies des artistes, et l’emploi par ce dernier du terme « rinascità ». On est ici surpris que J. Brotton fasse autant la différence entre le mot de Vasari et le « Renaissance » employé par les historiens du XIXe siècle. Pour lui, c’est tout juste s’il y a un rapport, comme on l’avait déjà remarqué dans son introduction. Pourtant, l’origine du mot « Renaissance » vient bien de l’expression de Vasari, dont l’importance dans la vision de cette période est primordiale, en tout cas dans le domaine des arts. Toutefois, J. Brotton ne nie pas le rôle de Vasari, tout en le relativisant, notamment pour critiquer sa divinisation de l’artiste au détriment de la place du mécène. Et, sur ce point, nous pouvons le suivre.

 

Malgré tout, on a une fois de plus l’impression que l’auteur se perd un peu dans la suite du chapitre. Il s’éloigne une fois encore de sa thèse de départ dans une description certes juste pour l’essentiel, mais maintes fois vue, du rôle du mécène, de l’atelier, puis des peintres du Nord. Là, on a envie de dire : quel rapport avec l’Orient ? Et l’auteur semble le comprendre, un peu tard, avec sa (mince) partie « Retour à l’Orient ». Le lecteur a malheureusement en grande partie décroché à ce moment.

Topkapi

Le chapitre se conclut par la sculpture et l’architecture, et là encore nous avons une impression de déjà-vu. J. Brotton tente par quelques exemples de revenir à l’Empire ottoman, pour une fois de plus montrer les influences réciproques. Puis, il relativise l’innovation des architectes comme Brunelleschi et Alberti pour, comme auparavant les humanistes, pointer du doigt « l’abîme [séparant] la théorie de la pratique ». Après une longue digression sur le travail d’Alberti avec Sigismond Malatesta, J. Brotton réussit tant bien que mal à donner un nouvel exemple de l’influence islamique sur la Renaissance, en faisant du palais de Federico da Montefeltro à Urbino une quasi-copie du palais ottoman de Topkapi, ce qui se discute. Quant à son analyse de la vision politique de l’architecture par le duc d’Urbino, et de son emploi de la magnificence et du mécénat, elle n’apporte là non plus rien de neuf.

 

Le dernier paragraphe, censé résumer le chapitre, assure que « les échanges matériels, politiques et artistiques entre l’Orient et l’Occident ont éminemment contribué à modeler l’art et l’architecture de la Renaissance ». Dommage que l’on n’en ait pas vu une véritable démonstration dans cette partie…

Le Nouveau Monde et la Renaissance

Ce chapitre semble, enfin, véritablement dans l’esprit « histoire globale » pourtant annoncé dès la présentation de l’ouvrage, et par la collection elle-même dans laquelle il est édité. Ouvrant sur la Géographie de Ptolémée et son importance dans la vision du monde au XVe siècle, J. Brotton raconte les expéditions portugaises, puis celle de Christophe Colomb. C’est intéressant, mais là encore l’auteur n’apporte aucun élément nouveau. Même chose quand il revient un peu à son sujet et montre l’apport des savoirs arabes pour la navigation, puis de la carte de Piri Reis au début du XVIe siècle. La suite, surtout une accumulation d’exemples, est du même acabit, et se contente de raconter la « découverte » du monde par les Portugais et les Espagnols, et le changement d’échelle du globe avec l’explosion du commerce qui, par l’arrivée de denrées nouvelles, change la vie quotidienne des Européens. Quand J. Brotton aborde finalement les massacres dans le Nouveau Monde, on a depuis longtemps oublié de quoi son ouvrage était censé parler au départ, surtout si l’on se réfère au sous-titre de l’édition française…On remarque seulement que c’est une autre façon de dénoncer encore « la face sombre de la Renaissance » et, après la traite, d’en faire l’origine du système colonial, « de l’indicible souffrance et de l’effroyable oppression infligées aux peuples indigènes et aux esclaves ».

Science et Renaissance

Le dernier chapitre « explore [la] transformation scientifique, et montre aussi que les nouvelles perceptions du temps, de l’espace et du corps ont été vite intégrées par la philosophie et la littérature de la période ». Sont ainsi invoqués Copernic, Vésale, Ambroise Paré et bien d’autres, puis un nouveau « retour à l’Orient », qui fait cette fois remonter aux traducteurs de Tolède, à Gérard de Crémone, et même à Bagdad au IXe siècle !

Le reste du chapitre aborde –encore- l’imprimé, puis va des liens entre art et science à Dante, en passant par la philosophie naturelle de Ficin et Pic de la Mirandole ! La suite est tout autant confuse, et on a l’impression que J. Brotton y a mis un peu tout ce qu’il n’avait pas pu caser avant : les femmes, les contes imprimés (ceux de Rabelais notamment) et, enfin, l’épopée.

C’est toutefois la partie « Retour au bazar » qui est à la limite de l’arnaque intellectuelle. L’auteur ne nous propose pas une véritable conclusion, dans une partie indépendante, qui aurait permis de revenir sur la synthèse qu’il prétendait faire, et ouvrir un peu le sujet. Il se contente d’un énième « retour », comme si plusieurs fois au cours de son essai, il avait un peu perdu le fil (ce qui est effectivement le cas). Ce « retour » de deux pages et demi fait donc office de conclusion (en tout cas il faudra s’en contenter), par le biais d’un exemple de plus, cette fois La Comédie des erreurs, de Shakespeare. Cela doit permettre à J. Brotton de faire s’achever son livre « à la véritable source de la Renaissance européenne : le bazar – le marché de la Méditerranée orientale ». Pourtant, il est bien difficile en lisant l’essai de trouver une vraie preuve à ce qu’il avance, tant la confusion est grande, et ce n’est peut-être pas pour rien s’il insiste une dernière fois pour affirmer que son « livre l’a montré, ces réalisations existaient déjà depuis des siècles, car ce sont les échanges sur les marchés et bazars de l’Orient qui ont créé les conditions d’émergence d’un monde mobile et planétaire – débordant de très loin les frontières intellectuelles et géographiques du mythe de la Renaissance européenne ». On persiste à se demander surtout où ont mené ces deux cents quarante pages.

L’avis d’Histoire pour tous

Le terme « bazar » convient parfaitement à l’essai de J. Brotton. On pourrait même lui préférer un terme plus péjoratif et connoté, commençant aussi par un « b ». Car ce qui frappe avant tout, c’est l’extrême confusion de l’ensemble : thèse relativement floue mais surtout très peu étayée une fois la lecture achevée ; exemples en pagaille souvent interprétés de curieuse manière ; allers-retours incessants, répétitions et redites ; et, parfois, on est limite hors-sujet. La tentative de synthèse échoue donc. Et cela provoque également, malgré quelques passages agréables, une lassitude du lecteur qui se retrouve souvent perdu, quand il n’est pas agacé.

Car le livre pose bien d’autres problèmes. Tout d’abord, et là J. Brotton n’y est pas pour grand-chose, la présentation de l’édition française. Quand on lit le texte de Gresh, ou juste le sous-titre (Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident), on peut penser que l’essai serait une réponse, certes indirecte, à Aristote au Mont Saint-Michel, mais pour la période Renaissance. Qu’on y découvrirait les apports de la culture musulmane à la Renaissance, un peu comme tous ces ouvrages consacrés à ce que « la culture doit aux Arabes d’Espagne ». C’est pourtant très peu le cas, et quand ça l’est, ce n’est que pour enfoncer des portes ouvertes et faire des révélations qui n’en sont pas. Cela ne rend même pas hommage à l’ensemble de l’ouvrage qui, s’il affirme partir de ce paradigme, brasse bien d’autres thèmes qui dépassent les frontières de l’Islam ou de l’Empire ottoman. On voit ici les limites du politiquement correct, que le texte de Gresh et sa large diffusion sur certains sites (dont celui des Indigènes de la République) laissaient présager. Et nous insistons sur le réel problème que pose l’absence de la date de la première édition, ce qui laisse entendre que le livre est récent et donc « révolutionnaire ».

Ensuite, J. Brotton, quel que soit le thème qu’il traite dans son essai, n’apporte strictement rien de neuf. Que ce soit à propos des influences entre Orient et Occident, le commerce en Méditerranée aux XVe et XVIe siècles, l’histoire des Grandes Découvertes sous l’angle « world history », la pensée humaniste ou l’art de la Renaissance. On remarque néanmoins une volonté de démythifier la Renaissance européenne, ce qui serait louable si cela ne conduisait pas l’auteur à insister sur « la face sombre » (terme qui revient plusieurs fois), et à nous en donner au final une vision tout autant biaisée que celle, idéalisée, qu’il critique. En effet, après avoir lu Le Bazar Renaissance, on retient très peu les beautés et les avancées de la période (évoquées tout de même), et on a l’impression que les humanistes n’étaient que des opportunistes sexistes, les artistes et les savants des copieurs des merveilles et des savoirs orientaux, les marchands des êtres cupides et qui ont inauguré la traite et le colonialisme,…Déconstruire le mythe de la Renaissance européenne pour en construire une version diabolisée, qui plus est sans rien apporter de neuf sur le fond, à quoi bon ? Et puis, il est extrêmement gênant de trouver des jugements de valeur aussi tranchés, avec parfois un vocabulaire qui n’a pas grand chose à faire dans un essai historique. Sans parler des anachronismes.

On ne peut donc pas recommander Le Bazar Renaissance, non seulement parce qu’il n’apporte rien, mais également parce qu’il est caricatural et extrêmement confus. On ne peut que s’étonner qu’il ait eu tant de succès chez les Anglo-Saxons (ce qui désole certains historiens français), et surtout regretter qu’il soit en tête de gondole chez les libraires grand public. On pourra toujours le lire comme un curieux objet historiographique, tout en s’interrogeant sur les motivations de l’éditeur français.

 

- J. Brotton, Le Bazar Renaissance. Comment l'Orient et l'islam ont influencé l'Occident, Les liens qui libèrent, 2011, 247 p.

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