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Jeanne d'Arc (R. Caratini)

--Jeanne-D-ARC---de-Roger-CARATINIL’anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc (malgré les débats sur le mois et même l’année exacts) apporte son lot d’ouvrages plus ou moins iconoclastes sur la Pucelle. C’est également l’occasion d’en redécouvrir certains, tel ce Jeanne d’Arc : De Domrémy à Orléans et du bûcher à la légende, écrit par Roger Caratini en 1999, et réédité récemment par les éditions l’Archipel. Parmi tous les ouvrages parus sur Jeanne d’Arc, celui de Caratini, qui s’appuye principalement sur le procès de Condamnation de 1431 et sur celui en Nullité de 1456, n’est pas le moins intéressant.recommande

 

Les sources de Roger Caratini

A la différence de nombre d’ouvrages récents paraissant sur le sujet (à l’exception des classiques de Colette Beaune et de quelques autres), Roger Caratini part directement des sources, ce qui ne l’empêche pas de joindre une bibliographie conséquente.

Comme il est impossible de prendre en compte toutes les sources, il choisit celles qu’il estime les plus fiables et les plus pertinentes : le « procès de Condamnation » (1431), et le « procès en Nullité » (1456). Le premier est le célèbre procès conduit par Pierre Cauchon, qui a mené la Pucelle sur le bûcher ; le second est le procès en réhabilitation intenté par Charles VII, avec le soutien du pape. L’un et l’autre nous apprennent des choses différentes sur Jeanne, parfois contradictoires, mais R. Caratini assume de s’appuyer beaucoup sur le second pour connaître ce qu’il appelle son « Dasein historique ». D’autres sources (comme Le Bourgeois de Paris) sont évidemment utilisées tout au long de l’ouvrage, mais les deux procès sont bien les principales. C’est essentiellement à partir de l’interprétation qu’il en fait que l’historien raconte la vie de Jeanne, mais donne également ses conclusions sur les raisons de son destin tragique puis populaire, avec toujours dans l’idée de « [battre] en brèche les idées reçues ».

De Domrémy à Orléans

En ce qui concerne les idées reçues, R. Caratini s’est fait spécialiste de leur contestation, à travers de nombreuses biographies. Ici, il commence à les combattre dès sa présentation du contexte, « la guerre de cent ans », revenant aux origines, mais insistant sur le fait que cette guerre (ou plutôt ces guerres) n’ont pas opposé deux peuples, anglais et français ; il remet ainsi en cause le caractère national de ce conflit, et en fait un conflit féodal entre deux Maisons.

Le décor planté, R. Caratini s’attaque à la première partie de la vie de Jeanne, de sa naissance à sa rencontre avec le roi. Il fait son « état civil » (c’est le titre d’un chapitre), revenant par exemple sur les débats autour de sa date de naissance (qu’il situe en 1411 ou 1412, mais en affirmant que le mois est impossible à savoir), puis pose la question de la vie quotidienne de la jeune fille : a-t-elle été bergère comme le prétend la légende ? Elle l’a nié elle-même au procès de Condamnation, mais des témoins du procès en Nullité affirment qu’il lui arrivait d’aider aux champs…L’essentiel, si l’on peut dire, est que Jeanne était « la petite fille modèle de Domrémy » (chapitre deux), gentille, travailleuse et pieuse. Dans les mêmes chapitres, R. Caratini n’oublie pas de parler des parents de la Pucelle évidemment.

Quand il aborde la manière avec laquelle Jeanne a pris conscience de sa mission, puis est allée trouver le roi, l’historien choisit une démarche sans ambiguïté : « nous nous refusons à expliquer la conduite héroïque de Jeanne en faisant appel à une quelconque mobilisation surnaturelle. L’idée d’un Dieu anthropomorphe intervenant dans les disputes de ses créatures est absurde, scientifiquement et théologiquement ». Ce qui ne veut pas dire qu’il nie la foi et les motivations religieuses de Jeanne ; il évoque de possibles autres « moteurs ». Pour résumer, l’auteur affirme (c’est l’une des thèses de l’ouvrage) que la jeune femme aurait été motivée, voire traumatisée par le contexte de guerre civile, et à terme manipulée par l’une des parties –en l’occurrence les Armagnacs.

L’historien insiste sur ces points (le rejet du surnaturel et les motivations diverses de l’engagement de Jeanne) pour à la fois expliquer en quoi les actes (« la geste ») de la Pucelle ont été exceptionnels pour quelqu’un comme elle (jeune, femme, villageoise,…), et pourtant que ces mêmes actes n’ont finalement eu presqu’aucun impact sur le conflit ! Dans le chapitre quatre, R. Caratini explique comment Jeanne a convaincu Charles (y compris par « les examens de Poitiers ») puis, dans le chapitre suivant, il se concentre sur « le drôle de siège » d’Orléans. Une fois de plus, il insiste sur son rejet de l’hagiographie et de l’historiographie « à la Michelet », et déconstruit tout le mythe du siège de la ville et sa libération par la Pucelle. Il s’agit même, selon lui, de la « bataille la moins meurtrière de la guerre de cent ans » !

D’Orléans au bûcher

A partir du chapitre six, R. Caratini s’intéresse à la suite de l’épopée de Jeanne d’Arc, de la chevauchée vers Reims au procès et au bûcher.

Il semblerait que « le sacre du roi était le véritable but de la mission que lui avait confié Dieu ». Dans cette partie, R. Caratini évoque la méconnue bataille de Patay, nuançant l’avis de Régine Pernoud qui en avait fait « une véritable réplique d’Azincourt », mais ne relativisant pas l’importance de la bataille dans la chevauchée du roi vers le sacre. L’épisode de Reims est d’ailleurs l’un de ceux où R. Caratini remet le moins en cause la version « classique » ou « officielle ».

La suite est évidemment plus tragique. D’abord l’échec devant Paris, « la fin du rêve » (chapitre sept) : l’auteur revient sur la polémique des responsabilités de ce fiasco, et les accusations contre Charles VII. Les priorités de ce dernier auraient plus été la fin de la querelle Armagnacs/Bourguignons que la reconquête –de toute façon incertaine militairement- de Paris. R. Caratini ne tranche pas vraiment, affirmant qu’il n’existe pas de réelle preuve que Charles VII se doutait d’un échec devant Paris et aurait laissé Jeanne « tenter le coup ». Le résultat est lui, en revanche, certain : la Pucelle a perdu de son aura et de son prestige : « c’est le temps des feuilles mortes » (chapitre huit), cette période incertaine où Jeanne connaît « une petite vie médiocre ».

A peine anoblie avec sa famille, Jeanne d’Arc est capturée à Compiègne, où elle est partie de son fait, après avoir demandé au roi d’envoyer des renforts. R. Caratini lui consacre un rapide chapitre, sans vraie polémique, avant de consacrer les trois suivants à la prison et au procès de Jeanne, traité en deux parties comme il se doit. C’est dans ces derniers chapitres sur la chute de Jeanne que l’historien fait vraiment entrer en scène l’Université de Paris, bien plus coupable que les Anglais, selon lui, de la fin de la Pucelle. Il parle même de « corrida » et insiste dans son douzième chapitre sur le fait que ce sont les « écrivains nationalistes ou hypernationalistes français » qui ont accusé les Anglais d’avoir financé et truqué le procès, puis brûlé vive Jeanne. R. Caratini affirme au contraire que le procès a été « le produit de la démarche silencieuse, patiente et méticuleuse de l’Université de Paris […] guidée depuis la Sorbonne par le Grand Inquisiteur du royaume de France, Jean Graverent ».

Du bûcher à la légende

Les deux derniers chapitres de Jeanne d’Arc : De Domrémy à Orléans et du bûcher à la légende permettent à R. Caratini de faire une sorte de bilan du personnage et de sa postérité.

Pour « la personne physique », il se base sur les paroles de Jeanne elle-même au procès, sur quelques lettres et sur les dépositions des témoins du procès en Nullité. Pour l’auteur, Jeanne « est bien dans son siècle […] et elle n’est ni saint François d’Assise, ni mère Teresa ». Il parvient même à en faire une description physique, d’après différents témoignages. De plus, malgré son illettrisme, mais probablement aidée par sa foi, la jeune fille semble « intelligente », têtue et « difficile à intimider », notamment lors de son procès. R. Caratini parle même d’un certain culot. Il a revanche plus de mal à expliquer les voix, entre l’interprétation par de simples hallucinations ou tout simplement les mensonges de la Pucelle (rapidement il refuse d’en faire une mythomane)…On est alors plus dans la psychologie que dans l’histoire, puisque de toute façon aucune source ne peut vraiment nous aider sur ce point. Elle « imagine » donc…

Le dernier chapitre est en revanche l’un des plus intéressants de l’ouvrage (même si reste un sentiment d’inachevé), puisqu’il traite de « l’après ». D’abord le rôle des Armagnacs et de Charles VII, à travers le procès en Nullité des années 1450, difficilement obtenu face à l’Inquisition et dans le contexte de la réconciliation avec les Bourguignons. Le bilan de ce procès de réhabilitation : « la partialité a priori des premiers juges, les irrégularités de la procédure […], l’absence d’aveu, le rejet de l’appel du pape […], l’incompétence des juges en matière d’apparitions ». Jeanne est alors « lavée de toutes les accusations dont elle avait fait l’objet en 1431 ».

Il faut pourtant attendre le XIXe siècle pour que naisse vraiment la légende. R. Caratini souligne, comme tout au long de son livre, le peu d’importance des faits d’armes de Jeanne d’Arc (sans toutefois remettre en cause sa valeur et son courage). Selon l’historien, l’apport de la Pucelle au roi a été surtout symbolique, et même psychologique, puisqu’elle l’aurait aidé à se donner confiance et à asseoir sa légitimité. Son rôle est donc petit à petit oublié, malgré des tentatives de récupération au XVIe siècle, et son personnage parfois totalement rejeté, comme lors de la Révolution française, « qui bannit la Pucelle du panthéon républicain, comme suppôt du féodalisme monarchique ». Au XIXe siècle, en revanche, Jeanne d’Arc passe du camp républicain (louée par Michelet) au camp des catholiques intégristes, et R. Caratini revient ici sur les travaux célèbres de Wallon et Dupanloup, qu’il s’empresse de démolir, tout comme leurs successeurs, coupables d’avoir fait des Anglais et de Cauchon les bouc-émissaires des maux subis par la Pucelle. Il n’est pas plus tendre avec les Républicains qui, suite aux projets Fabre et Gaborit, inspirés par Maurice Barrès, font de Jeanne d’Arc  la fois une « sainte » et « une héroïne nationale ». La jeune fille est alors célébrée autant par les instituteurs anticléricaux que par les Maurassiens et les successeurs de l’évêque Dupanloup, jusqu’à Pétain.

On n’aurait d’ailleurs aimé que R. Caratini développe plus ses conclusions sur ces récupérations, plutôt que de conclure par cette sentence, répondant à l’accaparation de Jeanne par les pétainistes : « quel ordre nouveau ? Celui qui se bâtit par la torture, les camps de concentration, les fours crématoires, les chambres à gaz et autres ignobles bûchers ? ».

L’avis d’Histoire pour tous

S’il raconte très bien l’épopée de Jeanne d’Arc, en remettant en cause pas mal de clichés, et en partant le plus souvent des sources, R. Caratini nous déçoit un peu dans son explication du « culte nationaliste célébré en commun et sur le mode dithyrambique par les instituteurs anticléricaux de la IIIe République, par les maurrassiens illuminés du temps de l’affaire Dreyfus et, de nos jours, par une extrême droite démagogique, en quête d’une figure de proue ». En effet, l’historien n’aborde vraiment ces questions qu’à la toute fin de son ouvrage, sur quelques pages. On peut également émettre quelques réserves sur son interprétation des sources, pas toujours convaincante.

Toutefois, l’ouvrage se révèle très recommandable, bien loin de la majorité de ce qui sort actuellement très opportunément. La relativisation de la geste johannique, le refus de l’hagiographie, le rôle donné au camp armagnac et surtout à l’Université de Paris, sont des approches intéressantes, que l’on partage ou pas les conclusions de l’auteur. De plus, il faut saluer les annexes, très riches : chronologie, arbres généalogiques, cartes, bibliographie évoquée plus haut, mais surtout les extraits des deux procès choisis comme sources de base par l’auteur !

On peut donc sans crainte recommander la lecture de l’ouvrage de R. Caratini, spécialement aux passionnés de Jeanne d’Arc, après qu’ils aient évidemment lu Pernoud ou Beaune.

 

- R. Caratini, Jeanne d’Arc : De Domrémy à Orléans et du bûcher à la légende, L’Archipel, 2011 (rééd), 461 p.

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