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Guerre d'Algérie : une génération sacrifiée (P-C. Renaud)

algrierenaudLa guerre d’Algérie est le plus souvent évoquée par le prisme des combattants pour l’indépendance, ou à l’inverse par celui des Pieds-Noirs. Depuis quelques temps, les harkis commencent également à avoir voix au chapitre. En revanche, les appelés semblent parfois « oubliés », à l’exception de quelques documentaires ou films. L’anniversaire des cinquante ans de la fin de la guerre et de l’indépendance de l’Algérie est l’occasion pour Patrick-Charles Renaud, dans son livre Guerre d’Algérie : une génération sacrifiée (Grancher), de rendre hommage à ces soldats, en leur donnant la parole.


 

 

« Un livre-témoignage »

L’auteur motive son ouvrage avant tout par des souvenirs personnels marqués par la guerre d’Algérie. Né au début des années 1960, P-C. Renaud a en effet vécu ce qu’on a longtemps appelé « les événements d’Algérie » par le biais familial puisque l’un de ses oncles est mort durant le conflit, en 1958, à 22 ans. Et comme cela a pu arriver pour d’autres guerres et d’autres drames, c’est d’abord le silence qui a pesé sur sa famille, « par pudeur et fierté vis-à-vis d’une société égoïste et implacable envers ces soldats « incorporés de force » dans une armée à connotation coloniale ».

C’est à partir des années 80 que l’auteur s’intéresse vraiment au sujet, et tente de réunir des témoignages, souvent avec difficulté, à cause d’une « omerta implicite ». Il insiste pour faire de ce « livre-témoignage » un moyen de donner la parole aux appelés et rappelés, « non pas pour favoriser une idéologie ou manipuler la vérité, mais pour qu’ils s’attardent sur des aspects et des points précis que l’histoire a négligés ». Le but est ainsi de « [donner] de l’humanité et de la noblesse à leur action [malgré les campagnes de dénégation], […], de se faire une idée plus juste du vécu des soldats du contingent ».

Une « fresque de la guerre d’Algérie »

L’ouvrage est divisé en huit chapitres. Chacun commence par une mise en contexte de P-C. Renaud, suivie de plusieurs témoignages, dont certains auteurs reviennent plusieurs fois au fil du récit. Parmi ces derniers, des anciens appelés et rappelés, mais aussi une Pied-Noir ou encore la sœur d’un jeune soldat disparu. Les témoignages, une soixantaine, sont très divers, entre appréhension du départ, motivations, façon d’aborder la guerre et ses horreurs, hommage aux camarades morts au combat, lettre à la famille,…L’origine géographique et sociale des soldats varie tout autant, apportant une vraie richesse à l’ensemble.

Le premier chapitre présente « L’Algérie de 1954 », où P-C. Renaud raconte l’histoire de la conquête de l’Algérie et l’engrenage qui a mené à la guerre, n’oubliant pas, par exemple, le massacre de Sétif (8 mai 1945). Il insiste également sur la différence entre la majorité des colons, « pas foncièrement mauvais, mais déconnectés de la réalité », et les « colons dirigeants », aveugles et obstinés. Parmi les témoignages qui suivent, on peut citer celui de Colette Marcellin, née en 1941 dans l’Oranie, et dont la famille est arrivée en Algérie dès 1833, ou celui d’Ivan Chiaverini, un officier de réserve parachutiste, qui pointe « l’absence de politique » par la France en Algérie, mais également « l’aveuglement » des pieds-noirs et « l’indifférence des Français de métropole ».

Le chapitre 2, « Le départ vers l’inconnu », nous montre les sentiments très divers de ceux qu’on envoie se battre en Algérie. Certains évoquent « un devoir envers la patrie », ou leur soutien à l’Algérie française ; d’autres l’aspect colonial de l’expédition, et leur compréhension envers la rébellion algérienne ; d’autres encore s’attardent sur les conditions de voyage, l’encadrement sévère et leur ignorance de ce qui les attend.

Dans le troisième chapitre, P-C. Renaud revient sur « Les rappelés de 1956 », où comment le gouvernement d’Edgar Faure a décidé de rappeler sous les drapeaux des réservistes dont le service militaire était terminé depuis moins de trois ans. Les témoignages de cette partie montrent globalement l’incompréhension de ces soldats rappelés « pour rien ».

Le chapitre suivant entre encore plus de plein-pied dans le conflit et ses particularités. « Embuscades et trahisons » montre à quel point cette guerre était compliquée dans sa nature même, avec le sentiment d’une armée française pas adaptée et mal préparée à ce genre de combat. Ce qui se ressent sur l’état d’esprit des soldats dans les témoignages, entre peur (le danger peut venir de partout), culpabilité (de s’en être sorti) et colère (face aux horreurs subies par des camarades).

« La pacification » (chapitre 5) s’attarde sur le rôle des soldats français dans la construction et l’entretien du pays, et les rapports avec la population autochtone. Ici, P-C. Renaud évoque la construction de routes, « l’action sociale », « l’effort de scolarisation », ce que certains ont pu désigner comme « le rôle positif de la colonisation »...Dans cette partie, les témoignages montrent essentiellement la volonté des soldats de se rendre utiles.

Les appelés ont été aux premières loges pour « les opérations de maintien de l’ordre » (chapitre 6), puisqu’ils constituaient la majorité des effectifs, comme le rappelle P-C. Renaud. Ce fut le cas notamment lors des « Grandes Opérations », comme l’Opération Jumelles de 1959. Nous sommes donc ici, à travers les différents témoignages, au cœur des combats.

Le chapitre 7, « Les parenthèses de la mort », se concentre sur les combats frontaliers. Une page souvent peu connue de la guerre, quand l’armée française a entrepris de bloquer les frontières marocaine et tunisienne pour empêcher ces deux pays de soutenir l’ALN.

Enfin, le dernier chapitre aborde l’incontournable thème de « la sale guerre ». Dans sa présentation, P-C. Renaud remet en contexte les conditions de cette guerre, et l’enchainement vers une violence de plus en plus exacerbée de part et d’autre, où l’armée française était de toute façon coincée et perdante, notamment moralement, quoi qu’elle fasse. L’auteur insiste sur le fait que les appelés ont peu participé à la torture et aux différents crimes de guerre, dont il estime qu’ils n’étaient pas systématiques. Surtout, il montre comment les appelés ont fini entre deux feus, traités de « chiens galeux » par les partisans de l’Algérie française et de l’OAS, car faisant partie d’une armée gaulliste vue comme traitresse à la Nation…Ce qui a également compté dans les séquelles subies à l’issue du conflit. Les témoignages de ce chapitre illustrent bien les sentiments des soldats, une fois encore entre culpabilité, colère et incompréhension.

L’avis d’Histoire pour tous

L’ouvrage de P-C. Renaud est avant tout un livre-témoignage, qu’on doit donc prendre comme une source (ou un recueil de sources), avec tout l’esprit critique et le recul indispensables, ce qui n’est pas toujours le cas puisqu’il est déjà récupéré par des sites d’extrême droite. Il n’en est pas moins intéressant, souvent émouvant mais aussi choquant évidemment, et on peut saluer l’initiative de rendre hommage à ces soldats qui sont les grands oubliés de cette guerre. Rien que pour ça, la lecture de ce livre est importante, au-delà de toute polémique ou récupération.

L’auteur joint également une collection de photographies, qui aide encore plus à l’identification, et un glossaire. On regrettera seulement sa trop courte bibliographie, dont l’essentiel des références sont des ouvrages de l’auteur lui-même.

 

- P-C. Renaud, Guerre d’Algérie : une génération sacrifiée. 50 ans après, des appelés et des rappelés témoignent, Grancher, 2012, 333 p.

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