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Sur la route de Colomb et Magellan (Chandeigne, Duviols)

sur-route-colomb-magellan_gLa période des Grandes Découvertes a longtemps fasciné avant d’être un peu délaissée, voire caricaturée. L’histoire globale l’a déconstruite, dénonçant le concept même de Découvertes, jugé trop ethnocentré. Cette remise en cause s’est avérée finalement salutaire, permettant d’appréhender l’exploration du monde par les Européens sous un nouveau jour, élargissant les points de vue et rendant leur place à des espaces ou des acteurs longtemps dans l’ombre des Colomb et autres Magellan. Malgré son titre, on peut considérer que l’ouvrage de M. Chandeigne et J-P. Duviols, Sur la route de Colomb et Magellan. Idées reçues sur les Grandes Découvertes (Le Cavalier Bleu), s’inscrit, en partie en tout cas, dans cet esprit puisqu’il a pour ambition de répondre aux « Idées reçues » sur cette période.coup-de-coeur


 

La collection « Idées reçues » et les auteurs

Editée par le Cavalier Bleu, la collection « Idées reçues » compte aujourd’hui plus de deux cents titres. Son ambition est « de démêler le vrai du faux dans tous les domaines : société, économie, environnement, santé, éducation, culture, sciences, etc », en s’adressant à un large public.

Les auteurs de Sur la route de Colomb et Magellan sont des spécialistes des explorations des XVe-XVIIe siècles : Michel Chandeigne, traducteur et conférencier, a entre autres dirigé Goa 1510-1685. L’Inde portugaise apostolique et commerciale (Autrement, 1996) et publié, en collaboration avec J. Hamon et L. F. Thomaz, Le Voyage de Magellan (1519-1522). La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages, aux éditions Chandeigne (2007), dont nous conseillons de consulter le catalogue, plein de récits traduits d’explorateurs (Vasco de Gama, Amerigo Vespucci,…). Agrégé d’espagnol, professeur émérite de l’Université Paris IV-Sorbonne, Jean-Paul Duviols a quant à lui écrit Sur les traces de Christophe Colomb (Gallimard Jeunesse, 2002) ou encore Le Miroir du Nouveau Monde. Images primitives de l’Amérique (Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2006).

Définir les Grandes Découvertes

Comme dans les autres volumes de la collection « Idées reçues », les auteurs commencent par définir leur sujet, ici les Grandes Découvertes. Ils rappellent que si le terme Découvertes apparaît dès le XVIe siècle, celui de Grandes Découvertes date lui du XIXe siècle. Les « grandes figures emblématiques » de cette période sont évidemment Colomb, Magellan et Vasco de Gama. En partant de ce terme, l’ouvrage reste dans une optique européocentrée, il se place uniquement du côté européen, notamment quand il évoque les espaces ou les côtes inconnus (on devrait donc ajouter « des Européens ») ou les « langues et cultures nouvelles [révélées] » (pour et aux Européens devrait-on dire). De même, les auteurs parlent d’une « première mondialisation des échanges », et d’une période qui clôt le Moyen Âge, deux choses aujourd’hui en partie contestées, les explorateurs et découvreurs étant pour beaucoup bien des hommes du Moyen Âge (Colomb particulièrement, très inspiré par Marco Polo), et la transition avec la Renaissance et les Temps modernes bien plus progressive. Quant à la première mondialisation, certains historiens la situent au XIIIe siècle…

Toutefois, il ne faut pas croire que ce choix de partir du point de vue européen réduit l’intérêt de l’ouvrage, bien au contraire.

Equilibrer les rôles historiques

En introduction, les deux historiens pointent l’habitude récurrente de réduire les Grandes Découvertes à Christophe Colomb, ou encore à la conquête du Mexique et du Pérou, « mais en occultant la vision d’ensemble ». De même, a longtemps existé un déséquilibre entre le rôle des Espagnols, et celui des Portugais.

En effet, ce sont ces derniers qui se sont lancés dans les premières explorations maritimes d’envergure au début du XVe siècle, en longeant les côtes de l’Afrique, jusqu’à passer le cap de Bonne-Espérance en 1487-88. Ce sont les Portugais, encore, qui entrent dans l’océan Indien, pour pousser jusqu’au Japon en 1543 ! L’un des premiers objectifs de Sur la route de Colomb et Magellan est donc de redonner leur place aux Lusitaniens, par rapport à leurs rivaux espagnols.

En outre, au-delà des puissances ibériques, c’est toute l’Europe qui est concernée : Italiens évidemment (Colomb, Pigafetta, Vespucci,…), mais également des Français (Jacques Cartier bien sûr), des Anglais, des Allemands,…Cette découverte du monde attise les rivalités au XVIe siècle, particulièrement à la suite de l’annexion du Portugal par l’Espagne et la guerre entre celle-ci et les Provinces-Unies ; cela conduit les Hollandais, qui s’approvisionnaient dans les ports ibériques en produits des Indes, à partir eux aussi explorer le monde.

Les Portugais, pionniers des Grandes Découvertes

La première partie répond donc à cette volonté de rééquilibrage, et s’intéresse d’abord aux Portugais. La première idée reçue remise en cause est cependant plus large, puisqu’elle concerne la soi-disant croyance des gens du Moyen Âge en une Terre qui serait plate. Là, on ne peut que saluer la volonté des auteurs qui est de battre en brèche cette idée reçue qui concerne le Moyen Âge dans son entier.

Plus directement liée au sujet de Sur la route de Colomb et Magellan, la question de l’existence de la fameuse école de Sagres, soi-disant fondée par Henri le Navigateur, est clarifiée par M. Chandeigne et J-P. Duviols. Ces derniers, qui commencent le chapitre par une citation de l’ouvrage des frères Poivre d’Arvor, Coureurs des mers. Les découvreurs (2003), attestant de l’existence de cette école navale, prouvent qu’elle fut bien un mythe et que « la seule école de navigation qui existât fut celle des pontons des caravelles ».

Les caravelles, justement, considérées comme les navires des Grandes Découvertes. Là encore, les auteurs relativisent : s’il y eut des caravelles (comme la Niña et la Pinta), la plupart des navires des explorateurs furent des nefs (comme la Santa Maria) et des caraques, bien plus grosses que les caravelles.

Le chapitre suivant remet en partie en cause le rôle de Vasco de Gama, trop rapidement désigné comme le découvreur de la route des Indes. On rappelle ici l’importance de Bartolomeu Dias, qui a doublé le cap de Bonne-Espérance dix ans avant Vasco de Gama, ou celle, plus tard, d’Afonso de Albuquerque, conquérant d’Ormuz, Goa et Malacca entre 1507 et 1511.

Suit l’un des chapitres les plus intéressants de l’ouvrage, sur la découverte du Brésil. On y apprend comment les Portugais auraient peut-être tu, dans le contexte de leur rivalité avec l’Espagne, la découverte du Brésil, pour négocier à leur avantage le traité de Tordesillas. Les auteurs ne tranchent pas, mais laissent entendre qu’il est possible que le Brésil ait été abordé par des navigateurs lusitaniens entre 1493 et 1500, date de sa découverte officielle.

Christophe Colomb

Il fallait bien évidemment consacrer une partie entière au plus célèbre découvreur, Christophe Colomb.

Nos deux historiens commencent par la plus controversée idée reçue : « Christophe Colomb a découvert l’Amérique ». Pour cela, ils rappellent toutes les théories connues, y compris les plus « surprenantes » (comme la théorie égyptienne…), mais également d’autres bien moins célèbres et non moins intéressantes. Leur conclusion est fondamentale : si les hypothèses évoquant des prédécesseurs à Colomb sont viables pour certaines, le Génois est « bien le premier […] à être revenu pour l’attester. C’est lui qui a divulgué cette information au monde. C’est proprement ce que signifie « découvrir » : trouver, prendre connaissance, revenir et faire connaître ».

La partie suivante s’intéresse au nom du Nouveau Monde, et comment (et par qui) fut fait le choix d’America, du nom d’Amerigo Vespucci, contemporain de Colomb et qui, d’ailleurs l’avait rencontré plusieurs fois et était apprécié de lui. L’occasion de revenir sur ce personnage finalement peu connu, un Florentin dont la famille était proche de Laurent de Médicis (dit « le Magnifique »), et qui devint piloto mayor de la couronne d’Espagne.

Se pose ensuite la question des origines de Christophe Colomb. Cette question a provoqué bien des fantasmes, faisant du navigateur, pêle-mêle, un Corse, un Catalan, un Juif, un Portugais, un Galicien,…Les auteurs, après avoir résumé toutes ces hypothèses, concluent que selon toute probabilité, Colomb était bien génois.

Les deux dernières parties de ce chapitre Colomb, « C’est simple comme l’œuf de Colomb » et « La syphilis a été rapportée d’Amérique par les marins de Colomb », peuvent paraître plus anecdotiques mais elles n’en révèlent pas moins la persistance d’idées reçues, de certains topoï à travers les siècles. L’exemple de l’œuf est parlant, puisque l’anecdote l’attribuant à Christophe Colomb s’inspire en fait d’un « conte » que Voltaire ramenait à Filippo Brunelleschi, grand architecte florentin de la première moitié du XVe siècle…

A propos des conquêtes espagnoles

Retour sur les découvertes espagnoles dans ce chapitre, qui s’ouvre avec l’une des idées reçues les plus célèbres : « Cortès a brûlé ses vaisseaux ». Or, les auteurs expliquent que Cortès n’a fait qu’échouer ses navires, et rapportent pourquoi et dans quelles conditions. Mieux, ils montrent comment le mythe a été fabriqué, et ce dès le XVIe siècle, pour valoriser un peu plus le Conquistador, sa détermination et son courage.

Viennent ensuite deux chapitres centrés sur Bartolomé de Las Casas, d’abord la controverse de Valladolid, puis sur son rapport à l’esclavage. Les historiens partent du téléfilm de 1992, dont ils soulignent le caractère trop synthétique, créant « de façon durable une nouvelle vérité historique, plus synthétique et plus séduisante, dont la valeur didactique est indéniable, mais qui s’éloigne sur plusieurs points de la rigueur chère à toute historien ». Ils en profitent pour restituer cette complexité. Même chose pour le rôle qu’aurait tenu Las Casas dans la traite négrière, alors qu’il défendait les Indiens. S’ils saluent le combat du prêtre pour ces derniers, ils regrettent qu’il ait jugé « nécessaire » l’esclavage des Noirs.

Autre idée reçue célèbre : « les découvertes portugaises ont été moins violentes que les conquêtes espagnoles ». Le fait qu’on ait accusé les Espagnols d’être les plus violents serait dû à l’accumulation d’horreurs dans un court laps de temps, de l’extermination des Indiens des Caraïbes aux massacres du Mexique et du Pérou, sans oublier l’importance dans les esprits du texte de Las Casas, La Très brève relations de la destruction des Indes. A cela, selon M. Chandeigne et J-P. Duviols, il faut ajouter le contexte international de la deuxième moitié du XVIe siècle et du début du XVIIe. En effet, la lutte entre l’Espagne et les Provinces-Unies favorise la diffusion d’une « propagande antiespagnole et anticatholique » en Europe. En fait, la différence entre Espagnols et Portugais se fait au niveau de « la nature même de l’expansion portugaise ». Celle-ci consistait à occuper des points stratégiques, en employant très peu d’hommes, pour développer des réseaux de commerce : l’objectif des Portugais n’était pas la conquête, au contraire des Espagnols. Par contre, les auteurs insistent pour dédouaner les Conquistadores du génocide, qu’ils ne voient pas comme « un projet politique ». Et ils montrent qu’en ce qui concerne le Brésil, les Portugais ne se sont pas comportés très différemment de leurs voisins. Enfin, il ne faut pas oublier que les Lusitaniens sont en grande partie à l’origine de ce qui allait devenir la traite atlantique…

Magellan

La dernière partie se concentre sur l’une des grandes figures des Grandes Découvertes, toutefois bien plus controversée que Christophe Colomb, et qui charrie aussi bon nombre d’idées reçues.

Parmi elles, « Magellan a réalisé le premier tour du monde ». Cette fois, M. Chandeigne et J-P. Duviols ne critiquent pas (implicitement, en ouvrant par une citation) les frères Poivre d’Arvor, mais l’historien amateur Jacques Attali. Evidemment, ce dernier précise bien que Magellan, vu qu’il est mort durant son voyage, ne peut pas être le premier à avoir fait le tour du monde ; mais il affirme que c’est l’esclave de Magellan, Henrique, qui serait le premier. Thèse que nos auteurs démontent facilement. De plus, ils réfutent le fait que Magellan ait volontairement entrepris un tour du monde. Dans le contexte post-traité de Tordesillas, son objectif aurait été en fait d’atteindre les Moluques en passant par l’Ouest, et pour cela trouver un passage au Sud de l’Amérique (devenu le fameux détroit de Magellan). C’est parce que le trajet aller avait été trop éprouvant que les navigateurs décidèrent de continuer en passant par « l’hémisphère portugais », plutôt que de faire demi-tour. Ce fut donc « le fruit du hasard » si la nef Victoria accomplit la circumnavigation !

A l’instar de Christophe Colomb, les origines de Magellan font aussi débat, traitées dans la partie suivante. Se pose également la question du refus du roi du Portugal d’accepter le projet de Magellan, ce qui aurait poussé ce dernier dans les bras de l’Espagne. Il semblerait que cette idée reçue provienne « d’une confusion avec Colomb ».

Ce voyage difficile amène aux conditions vécues par les marins, et à la cruauté présumée de Magellan, notamment envers les mutins espagnols. Une cruauté que les auteurs ici attribuent à une « longue tradition historiographique » s’appuyant sur des sources espagnoles qui voulaient « ternir l’image du navigateur portugais ». De même, il n’y eut pas l’hécatombe que l’on peut penser, et M. Chandeigne et J-P. Duviols insistent sur la grande préparation de Magellan.

Le bilan de Magellan fut malgré tout désastreux, tant au niveau politique que financier. La dernière idée reçue est que « la vente des épices [aurait compensé] largement les pertes de l’expédition ». Or, M. Chandeigne et J-P. Duviols démontrent qu’il n’en est rien, et que l’éventuel bénéfice du voyage de Magellan est arrivé bien plus tard, avec le traité de Saragosse (1529), et surtout avec l’intégration à l’empire de l’archipel de Saint-Lazare, les Philippines, en 1565, permettant bientôt aux galions d’importer les richesses de l’Orient en Amérique espagnole, par le Pacifique.

L’avis d’Histoire pour tous

La conclusion remarque la facilité avec laquelle les Grandes Découvertes ont fabriqué nombre d’idées reçues. Les auteurs l’expliquent par le manque de sources contemporaines, et surtout par la puissance de l’imaginaire provoqué par ces explorations.

Cela contribue en partie au plaisir que l’on prend à lire ce livre. Car même si les idées reçues sont déconstruites, la fascination qu’exercent les Grandes Découvertes est toujours présente, peut-être plus encore, car on découvre bien des choses, la richesse et la complexité de cette période.

Ce résumé n’a donné qu’une petite idée du fond des parties et des idées reçues discutées, et il faut saluer pour chacune d’entre elle la volonté des auteurs de revenir en détail, et de façon très claire, pour ensuite répondre toujours par les sources. En plus des grandes idées reçues, l’ouvrage éclaire sur des points plus précis dans des vignettes courtes, comme « la carte du Vinland », « la signature de Colomb » ou « les dernières paroles du cacique Hatuey ».

Saluons également une chronologie très pratique, et une bibliographie synthétique et commentée pour nous aider à prolonger l’exploration.

Enfin, et c’est assez rare pour le souligner, un grand soin a été donné à la forme de l’ouvrage. Tout d’abord une magnifique couverture cartonnée puis, à l’intérieur du livre, nombre de gravures et de cartes, certes en noir et blanc, mais de qualité remarquable.

Absolument indispensable.

 

- M. Chandeigne, J-P. Duviols, Sur la route de Colomb et Magellan. Idées reçues sur les Grandes Découvertes, Le Cavalier Bleu (coll. Idées reçues), 2011, 182 p.

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