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L'année des quatre empereurs (P. Cosme)

annee_quatre_empereursPériode traumatisante et riche en rebondissement s'il en est, l'année des quatre empereurs marque une certaine césure dans le système du principat tel qu'il avait été forgé par Auguste. En effet, jusque là, les empereurs romains se succédaient, non de père en fils, mais dans un certain cercle familial, qu'ils s'y rattachent par branches parallèles ou par mariage, ils se placent donc directement dans l'héritage du premier empereur et forment une sorte de maison impériale qui semble en quelque sorte incarner la famille dirigeante de Rome...recommande

 

Or, si avec Caligula l'alerte avait été chaude, la rupture est consommée avec Néron ; cette illustre dynastie que l'on connait sous le nom de Julio-Claudienne s'éteignit. A Rome la place était vacante, restait à savoir si le régime pourrait y survivre. L'ouvrage de Pierre Cosme s'attaque donc à une tâche véritablement complexe et importante, qui a, de plus, était émaillées d'un bon nombre de clichés, savamment instillés, pour certains, par la verve de quelques auteurs antiques, comme Suétone, qui ont, au milieu d'une excellente production littéraire, laissé courir les rumeurs les plus éhontées. Le travail de l'historien est donc de tenter d'y voir plus clair, et, au besoin, de convoquer d'autres sources, afin de croiser les témoignages du passé pour de tenter de donner un éclairage satisfaisant.

Une Histoire évènementielle?

D'emblée, en voyant l'ouvrage et son titre, la première impression qui nous est venue, presque naturellement fut de nous demander si l'auteur s'est « contenté » d'un récit chronologique des faits à travers un développement de type « Histoire Bataille ». Cette expression, bien connue des milieux historiens, désigne une Histoire qui s'attache avant tout aux grands personnages, aux faits politiques d'ampleur comme les fameuses batailles. Ce fut un courant dominant, une école même ; l'école méthodique. Cela a valu, en réaction à une telle vision de l'Histoire, une réaction presque épidermique de la recherche historique qui se montait notamment à l'école des annales autour de Marc Bloch et Lucien Febvres, qui se détourna longtemps des batailles, des guerres et autres péripéties politiques pour s'attaquer à une tâche considérable ; comprendre les sociétés humaines en profondeur, travailler avec d'autres sciences (ethnologie, sociologie...) et construire de nouveaux paradigmes. Or si l'Histoire a fait des progrès incroyables en bien des domaines, la vieille Histoire Bataille, boudée, restait quelque peu remisée à des ouvrages de vulgarisation, pas forcément de qualité.

C'est un phénomène assez récent que de voir des travaux importants être réalisés aujourd'hui autour de ce véritable vestige historiographique. Pour en revenir à notre sujet, c'est donc en ayant en tête certaines craintes, que nous avons abordé le livre, en plus illustré en couverture d'une très belle peinture académique du XIXe siècle, le fameux style pompier, qui lui aussi évoque une vision que l'on pourrait dire surannée de l'Histoire. Que d'inquiétudes de prime abord si nous ne connaissions le sérieux travail de Pierre Cosme à travers la lecture d'autres de ces ouvrages, à commencer par celui qu'il a consacré à l'Armée romaine. En tout cas, dès les premières pages, et plus encore en progressant dans la lecture, ces craintes premières, s'effondrèrent rapidement. En effet, si la construction du récit suit un strict ordre chronologique, ce qui est complétement obligatoire compte tenu du sujet, l'analyse de l'historien va bien au delà d'une suite de faits de surface si l'on peut dire. Parmi les éléments de cette Histoire plis « confidentielle » on trouve ainsi l'étude scrupuleuse des lignes de communication, tant de la poste impériale que des réseaux parallèles. En effet, de leur maitrise dépend beaucoup. Il convient d'avoir en tête l'immensité de l'Empire au regard des moyens de l'époque où l'information ne peut se diffuser qu'à la vitesse du cheval ou du navire à voile. Bien des décisions politiques des acteurs de cette fresque historique firent des choix au regard de ce qu'ils savaient ou pressentaient et de cela dépendit parfois la vie et la mort, le succès ou la défaite. Parallèlement à cette diffusion de l'information, on rencontre également une plongée dans les milieux populaires, terreau de la propagation des rumeurs parmi des populations qui craignent la rupture des approvisionnements, l'arrivée de la soldatesque... Là aussi, de ces « émotions » beaucoup dépendait et Néron l'appris à ses dépends. Je n'en dis pas plus.

Si l'information est donc un des piliers des développements de l'auteur, on rencontre aussi une analyse très fine des services de bouche de l'empereur, qui au grès des différents Princes, durent trouver une solution pour maintenir un train de vie, un faste, dont l'importance dépassait la délicatesse de palais d'un nouveau maitre de l'Empire, mais jouait un rôle fondamental dans les négociations politiques, les allégeances, les rapprochements d'intérêts, pour tout dire, dans les relations d'hommes à empereur. Nous parlions de rumeurs plus haut et également des clichés qui en furent l'aboutissement, et bien justement, c'est au sujet de la réception par Vitellius du service de bouche dû à son rang d'empereur, que naquit probablement l'idée qu'il n'était qu'un horrible goinfre.

Un travail très actuel

Un sujet fleurant bon le passé historiographique trouve ici une lecture résolument actuelle, traité avec rigueur, comme en atteste l'emploi de sources autres que les textes antiques, naguère pratiquement canoniques. On peut par exemple noter à la page 169 une actualisation de la chronologie par la découverte récente d'un diplôme militaire. L'Histoire est en effet une science vivante. Dans cet ordre d'idée, une interprétation déjà ancienne faisait de l'affrontement entre Vitellius et Vespasien une opposition entre, respectivement, un parti « populaire » et un parti aristocratique que l'auteur réanalyse en étudiant le comportement de la population romaine au moment de l'effondrement du parti du premier (P. 200). Il est certain que le souffle épique et les proclamations unilatérales ne sont pas à l'ordre du jour. L'ouvrage n'est pas construit comme un roman historique mais comme un livre universitaire, néanmoins relativement abordable compte tenu de l'ancre chronologique systématique. Un des écueil également du sujet est la profusion d'acteurs qui entrent en scène et il convient de lire certains passages avec attention pour éviter de perdre le fil des évènements en confondant les noms.

Néanmoins, l'auteur donne souvent des clefs de compréhension très pertinentes en réalisant des parallèles avec des périodes plus récentes. Ainsi, page 144, note 111, il rappelle un ouvrage important sur la « brutalisation » des sociétés modernes post-Première Guerre Mondiale afin de permettre de mieux comprendre les conditions favorables à une flambée de violence dans une Rome où militaires et civils se côtoient, où les haines sont exacerbées, où les armes sont parfois à porté de main. Ce type de comparaison est souvent pertinent mais il convient d'employer plus le « peut-être », ce que fait l'auteur, que de l'ériger en norme.

En somme sur ces points l'ouvrage nous paraît bien dans son époque et en rapport avec les pratiques modernes de la recherche en Histoire. Ce n'est pas une suite d'image d'Épinal et de tableau romantiques, mais une étude sérieuse sur une période complexe.

Réalités d'une guerre

Quand on entreprend une Histoire d'une guerre, peut être encore à plus forte raison, civile, on ne peut guère faire l'économie de l'évocation de la violence. L'auteur ne détourne pas son attention de cette thématique qui fut, rappelons-le, très souvent mise de coté par les historiens du XXe siècle, chose qui est à mettre en lien avec leur propre expérience de la guerre (pensons par exemple à Marc Bloch, qui certes parla de la guerre de 1940 dans un ouvrage célèbre, mais qui ne partagea en rien son expérience personnelle, de même et peut être surtout, Norbert Elias, qui bâtit pratiquement un paradigme personnel excluant la violence et démontrant que le processus de civilisation était un garant de ce mal). De nos jours, ce manque est en passe d'être comblé et l'armée romaine, pour ce qui nous intéresse ici, s'est vue abondamment traité dans des ouvrages récents, comme celui de l'auteur par exemple. Au sein de son développement, Pierre Cosme nous invite donc à regarder le parcours sanglant des troupes vitelliennes en Gaule, mais aussi et surtout la sociologie du soldat. L'homme de troupe n'est pas un personnage secondaire dans l'Histoire romaine et encore moins dans le sujet qui occupe ici l'auteur. Il n'est pas possible d'en faire une simple unité comptable et docile. C'est un acteur turbulent, parfois encore plus que la foule urbaine. Il fait peut à l'époque, il verse le sang, il est souvent éloigné des villes (exception à Rome des prétoriens) et son arrivé rime toujours avec entretient, hébergement, désordres...

De même, l'auteur se garde bien de faire un tout uniforme de cette soldatesque et prend grand soin de distinguer légions, prétoriens et auxiliaires car chacun trouve un intérêt particulier au grès de ses soutiens et succès ou revers. Également, l'auteur rappelle fort justement la fierté des corps de troupe, comme c'est le cas pour les unités danubiennes venues en renfort auprès d'Otton, mais qui n'arrivèrent pas à temps pour se joindre à ses forces avant la bataille de Crémone où ce dernier est vaincu. Elle eurent alors à supporter le poids de la défaite quand bien même elles n'aient pas été battues en combat. L'honneur du militaire, voilà un autre éléments rappelé par l'auteur et dont il convient de ne pas faire l'économie. D'ailleurs, l'auteur développe abondamment la révolte de Civilis qui se greffe sur la guerre civile. Il rappelle les origines et montre que c'est un phénomène découlant totalement du cadre de la guerre civile qui malgré tout pose lui-aussi certaines questions particulières, d'importance pour la politique de défense romaine. Il est à noter que Pierre Cosme a traité ce sujet assez récemment dans un article d'un manuel de concours, Occidents romains ; Sénateurs, chevaliers, militaires, notables dans les provinces d'Occident.

En guise de conclusion

Si l'on peut retenir quatre thèmes qui nous ont semblé importants dans cet ouvrage c'est l'importance des informations comme nous l'avons vu plus haut. Les rumeurs qui perturbent les cartes. La question de la soldatesque qui est le moyen d'imposer son parti et enfin la notion de capax imperii, celui qui ferait un empereur potentiel, celui qui était une menace politique et qui furent souvent éliminé pour assurer la stabilité du régime. En croisant tout ces éléments ont se rend compte de la complexité du sujet et combien une suite de dates ne peut guère en expliciter les tenants et aboutissants. Pierre Cosme nous invite donc à une relecture en français d'un thème mainte fois décrit mais pour lequel il apporte sa contribution sérieuse, pertinente et complète. Sans en avoir trop dévoilé, nous l'espérons, nous invitons donc le lecture avide de connaissances précises et documentées à se plonger dans cette analyse assez courte (263 pages de développement) mais solidement alimentée (68 pages de notes). Le passionné d'Histoire y trouvera la chronologie et un style clair, l'étudiant et le chercheur, beaucoup de références diversifiées et en plusieurs langues. Seul lui manque, mais ce n'est pas son objet, la couleur pittoresque d'une Histoire plus littéraire mais moins scientifique.

Pierre Cosme, L'Année des quatre empereurs. Fayard, mars 2012.

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