Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Livres Essais Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain

Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romainIl y a des livres qui marquent durablement les hommes. Le Du Contrat Social de Rousseau est un exemple de ceux-là. Plus rares sont les livres d’histoire parus durant l’époque moderne qui ont eu un tel rôle. L’Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain d’Edward Gibbon en est un. Cette somme monumentale publiée entre 1776 et 1788-1789 a formé des générations d’historiens et d’hommes politiques. Entrer dans cet ouvrage et l’histoire de sa réception, c’est aussi entrer dans la formation culturelle du monde occidental (voire au-delà) entre le XIXe et le XXe siècle.

Un livre des Lumières

Il est utile de rappeler le contexte culturel lors de l’élaboration de ce livre. Ce livre est écrit durant le dernier quart du XVIIIe siècle à la fin des Lumières. La redécouverte d’Herculanum et de Pompéi au début du siècle enclenche un véritable engouement intellectuel, culturel, historique et archéologique pour la civilisation romaine. Le Grand Tour, voyage culturel des jeunes élites européennes, permet à de jeunes hommes de découvrir les ruines récemment découvertes mais aussi les vestiges de Rome ou d’Athènes. Johann Joachim Winckelmann publie en 1755 son fameux ouvrage Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpture : celui-ci aura un retentissement considérable et remet à l’honneur la beauté de l’antique (il le théorise en tout cas car le goût de l’antique n’avait pas disparu). Ce contexte culturel permet l’émergence  du courant artistique néoclassique. L’œuvre et la vie d’Edward Gibbon s’inscrivent parfaitement dans ce contexte. Après des études dans un collège d’Oxford, ce dernier se convertit au catholicisme. Son père l’envoie à Lausanne pour le remettre sur le droit chemin sous l’autorité du pasteur calviniste Daniel Pavillard. Il se reconvertit très vite au protestantisme. Grâce à ce séjour, il fait connaissance avec la langue et la culture françaises. De retour en Angleterre en 1758, il publie trois ans plus tard son premier livre en français Essai sur l’étude de la littérature. En 1763, il vit à Paris et fait connaissance avec des philosophes français. Ensuite il fait son tour d’Italie où il va notamment à Rome et Naples. Il revient en Angleterre en 1765 et intègre la bonne société anglaise, s’intéresse à la politique et est initié à la franc-maçonnerie.

Quand on parle de Rome, on parle aussi de son temps et de soi

pompeii_ruines-2On sait que Gibbon a lu l’ouvrage de Montesquieu Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Ce livre, bien que critiqué par Voltaire, ouvre la voie à une histoire plus philosophique : l’histoire a-t-elle un sens et quels en sont les facteurs ? De plus, Montesquieu dans ce livre ne s’intéresse pas uniquement aux grandes figures historiques comme il en était l’usage mais aux Romains dans leur ensemble. On peut noter que pour lui l’une des causes de la chute de l’Empire romain est le luxe qui s’est emparé de la population. On rappelle à nos lecteurs que le luxe était un sujet très discuté au XVIIIe siècle. On note également que le livre de Montesquieu englobe l’intégralité de l’histoire de Rome ainsi que celle de l’Empire byzantin. Le livre de Gibbon L’Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain débute lui seulement à la fin du Ier siècle mais se termine également à la chute de Constantinople. Il met en avant une césure qu’il situe en 476, date de la fin de l’Empire romain d’Occident. Le titre donne tout de suite l’orientation de l’ouvrage : de la fin du IIe siècle de notre ère jusqu’au XVIe siècle, c’est une longue histoire de la décadence qui se déroule. Tout comme Montesquieu, il considère que la perte des valeurs civiques a contribué à la chute de l’Empire. Mais Gibbon considère aussi que le christianisme est une des raisons de la décadence romaine. Pour autant, les historiens considèrent aujourd’hui que ces facteurs n’expliquent pas la chute de l’Empire romain et qu’on ne peut pas parler de décadence de Rome. Il n’y a pas de rupture nette en 476 qui aurait fait basculer l’Occident dans la barbarie : au contraire, les études récentes convergent sur le fait que les « barbares » étaient en fait très romanisés ! Il n’est pas question ici de développer plus en détail cette question, la littérature est abondante sur ce point. Ce livre est aujourd’hui largement dépassé d’un point de vue historiographique. En revanche, il demeure très intéressant pour comprendre certains faits culturels postérieurs.

Le prophète de la fin des empires

la_chute_de_lempire_romainLes livres de l'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain se sont très vite très bien vendus. François Guizot propose dès 1812 une traduction française toujours utilisée. Gibbon, au-delà de l’explication des causes de la chute de Rome, explique au final que les empires sont mortels et qu’ils ont une fin. La perte des Treize colonies devenues les États-Unis d’Amérique semble confirmer aux yeux des Britanniques ce point. Ces derniers ont alors tout faire pour protéger leur empire et empêcher son déclin. Durant tout le XIXe siècle, les Britanniques sont obsédés par cette question. Comment éviter que le Canada passe du côté américain, etc… Cet héritage ne s’arrête pas au seul XIXe siècle. On sait que Churchill appréciait particulièrement cet ouvrage. Aujourd’hui encore, certains titres nous rappellent la prégnance de ce livre comme The Decline and Fall of the British Empire, 1781-1997 paru en 2008. On assiste également à l’essor d’une importante production de livres sur le déclin de l’empire américain. Dans le domaine cinématographique, La Chute de l'Empire romain (1964) ou Gladiator (2000) illustrent bien l’angoisse toujours vivace du déclin. Prophétiser la fin des empires, c’est avoir une vision cyclique de l’histoire : les empires naissent et meurent. C’est à partir de ce constat que l’écrivain Isaac Asimov écrit le cycle Fondation. L’influence de l’œuvre de Gibbon est ici manifeste : il s’agit de décrire le déclin et la chute de l’Empire galactique. Mais contrairement aux Romains, ils savent que leur empire va décliner ! Il s’agit donc pour eux de sauver leur civilisation prodigieuse et de refaire un empire plus grandiose sans pouvoir enrayer le déclin et la chute de l’Empire. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir l’un des plus grands classiques de la science-fiction par lui-même. Star Wars est également dans cette lignée. Cependant, les apports de l’œuvre de Gibbon sont différents mais la référence à la chute d’un empire est évidente. Ici, l’œuvre de Gibbon est dépassée, dans le sens où Georges Lucas ne se contente pas de retracer la chute d’un empire. Par exemple, l’épisode III fait ouvertement référence à l’avènement du principat d’Auguste qui n’est pas mentionné dans l’œuvre de Gibbon. Le monde de Star Wars englobe différentes références historiques : l’Allemagne nazie est la plus évidente et les uniformes des soldats de l’Empire nous le rappellent. Au final se dessine une décadence qui ne commencerait pas à la fin du IIe siècle mais dès l’avènement du principat selon Georges Lucas (on retrouve ici la critique de la perte des valeurs morales). La fin de la République, malgré ses défauts, est le début de la décadence. La question des origines de la décadence, outre le fait que la décadence, en histoire, soit un thème ou un concept contestable, pose des problèmes épistémologiques nombreux sur les origines d’un évènement en histoire, la causalité et finalement le rôle de l’acteur en histoire. Si la décadence est inévitable, quelle est la place de l’homme dans l’histoire si elle lui échappe ?

Le legs historiographique

film-agoraAujourd’hui, l’œuvre historique de Gibbon, d’un point de vue universitaire, est largement remise en cause. Dans la seconde moitié du XXe siècle, Henri-Irénée Marrou et Peter Brown se sont inscrits contre cette vision. Le premier, dans son ouvrage posthume Décadence romaine ou antiquité tardive ?, met à mal cette vision décliniste. L’Empire romain du IIIe au Ve siècle n’est pas décadent. Il est au contraire dans un profond mouvement de renouvellement culturel et intellectuel. Ce courant historiographique est très présent aujourd’hui : il souligne avec force la profonde continuité entre la fin de l’Empire romain et la période qui suit. La chute de Rome en 476 n’est pas une rupture. Au contraire, il serait un non-évènement. Cependant, le débat n’est pas totalement clos. En effet, la question religieuse est importante pour comprendre cette période et les débats qu’elle suscite. Pour certains, la diffusion du christianisme est un apport majeur de la culture de l’Antiquité tardive. D’autres en revanche ne voient pas cet apport comme un progrès. Polymnia Athanassiadi a discuté cette notion d’Antiquité tardive dans son livre Vers la pensée unique, La montée de l'intolérance dans l'Antiquité tardive sur lequel vous pouvez lire l’article d’Histoire pour Tous. Il n’est pas isolé et d'autres livres sont dans la même lignée : l'historien italien Andrea Giardina s’est lui aussi montré critique à l’égard d’une Antiquité tardive surestimée. Le titre de son article (uniquement disponible en italien à notre connaissance à ce jour) est à cet égard révélateur : Esplosione di tardoantico. L’auteur fustige la mode d’un concept qui n’est pas neuf mais qui aujourd’hui prend une place très importante voire trop importante avec ses revues spécialisées, ses chaires universitaires, etc… Dans cet article, il montre que l’Antiquité tardive, outre les limites floues, n’est au fond qu’un concept qui finit aujourd’hui par définir une période (et donc les objets de recherche se concentrant sur les mutations socio-culturelles) et à s’institutionnaliser. De plus, il pointe le fait que, par exemple, l’art de cette époque serait au final assimilé à une certaine modernité et non plus comme un art décadent. Le succès de ce concept serait donc in fine en lien avec nos préoccupations présentes et illustre encore une fois que l’histoire s’écrit bien au présent. Dans un genre moins sérieux, le film Agora illustre également la montée en puissance d’une vision noire de cette période. Le fanatisme religieux des protagonistes du film conduit à l’exclusion et à la destruction des savoirs à Alexandrie. C’est aussi la mise à l’écart des femmes de la société des lettres et du savoir à cette époque qui est relatée dans ce film à travers la figure d’Hypathie. Je renvoie également à l’article d’Histoire pour Tous sur ce film pour ceux qui veulent en savoir plus. Ainsi, bien que la vision décliniste de Gibbon semble désuète, le débat n’est pas clos pour autant comme l’illustrent les nombreuses productions récentes sur le sujet.


Nous nous rendons compte que ce livre est un formidable outil pour réfléchir sur de nombreuses problématiques propres à la discipline historique. Ce que le livre Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain montre, c’est que parfois des livres d’histoire ont pu durablement influer de diverses manières sur la production littéraire et politique durant des siècles. L’article n’avait pas pour but de donner une vision ou une réponse sur la réalité controversée de l’Antiquité tardive mais d’ouvrir des pistes de réflexion pour que chacun puisse se forger son opinion et mieux comprendre les enjeux politiques, idéologiques et culturels derrière ce concept. En tout cas, le legs historiographique du livre de Gibbon n’a pas fini de faire débat.

Bibliographie indicative

- Édition récente de l’Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain

- GIBBON Edward, Histoire du déclin et de la chute de l'empire romain. Rome de 96 à 582, traduit de l'anglais par GUIZOT François, Robert Laffont, Paris, 2010.

- GIBBON Edward, Histoire du déclin et de la chute de l'empire romain. Byzance de 455 à 1500, traduit de l'anglais par GUIZOT François, Robert Laffont, Paris, 2000.

Ouvrages et articles cités

- ATHANASSIADI Polymnia, Vers la pensée unique, La montée de l'intolérance dans l'Antiquité tardive,  Les Belles Lettres, Paris, 2010.

- BRENDON Piers, The Decline and Fall of the British Empire, 1781-1997, Alfred A. Knopf, New York 2008.

- GIARDINA Andrea, « Esplosione di tardoantico », Studi storici, 40, 1, 1999, p. 157-180.

- MARROU Henri-Irénée, Décadence romaine ou Antiquité tardive? (IIIe-VIe siècle), Seuil, Paris, 1977.

Autres références sur le concept d'Antiquité tardive

- BROWN Peter, Genèse de l'Antiquité tardive, traduction de ROUSSELLE Aline,  Gallimard, Paris, 1983.

- BROWN Peter, Le monde de l’Antiquité tardive, de Marc Aurèle à Mahomet, traduction de MONNATTE Christine, Éditions de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 2011.

- INGLEBERT Hervé, « Antiquité tardive », in : DELACROIX Christian, DOSSE François, GARCIA Patrick, OFFENSTADT Nicolas (dir.), Historiographies. Concepts et débats, Tome II, Gallimard, Paris, 2010, p. 967-972.

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire