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Sun Tzu ou l'art de gagner des batailles (B. Alexander)

Bevin-AlexanderL’historien américain Bevin Alexander vient de faire paraître Sun Tzu ou l’art de gagner des batailles, un ouvrage consacré à l’emploi – ou à l’absence d’emploi – du célèbre traité chinois de stratégie par les chefs de guerre occidentaux depuis la fin du XVIIIème siècle. Vétéran de la guerre de Corée, spécialiste de l’histoire militaire, Alexander a déjà écrit plusieurs livres consacrés à l’analyse des grands stratèges de l’époque contemporaine… et de leurs erreurs.

 

Il a notamment abordé la guerre de Sécession. La problématique de son dernier ouvrage est la suivante : passer les décisions stratégiques de quelques campagnes clés de la période contemporaine au crible des principes énoncés par Sun Tzu. Il en résulte un livre de 300 pages clair, agréable et rapide à lire, bien pourvu en notes explicatives comme en références. On peut y ajouter les jolies cartes de Jeffrey L. Ward, précises et bien faites, même si la traduction française y a adjoint quelques menues approximations – qu’on retrouve parfois dans le texte.

L’art de la guerre selon Sun Tzu

Un des grands classiques de la littérature chinoise, L’art de la guerre de Sun Tzu est généralement admis comme ayant été compilé au Vème siècle avant notre ère, une période agitée de l’histoire chinoise connue comme celle « des Printemps et des Automnes » et marquée par de nombreux conflits au sein d’une Chine encore divisée entre de nombreuses principautés guerrières. L’existence même de son auteur est controversée, mais L’art de la guerre, lui, est bien réel. Œuvre individuelle ou collective, L’art de la guerre énonce en treize chapitres quelques idées clés à garder à l’esprit pour la conduite des opérations militaires. Comme souvent avec les traités chinois de ce type, c’est surtout un recueil de principes simples reposant sur le bon sens. Connu en Occident dès le XVIIIème siècle, sa diffusion est restée confinée aux amateurs de littérature chinoise, jusqu’à ce que les succès de Mao Zedong dans la guerre civile chinoise (1945-49), puis la guerre de Corée (1950-53), n’en assurent la popularité : en dans ses propres écrits eux-mêmes largement diffusés, Mao ne cache pas s’être fortement inspiré de Sun Tzu. L’étude d’Alexander s’arrêtant précisément à la guerre de Corée, il est à peu près certain que les dirigeants dont il analyse la stratégie n’ont pas lu Sun Tzu – ou alors pas autrement que par simple curiosité ou goût de l’exotisme, plutôt qu’avec l’intention réelle de s’en inspirer. Aucun d’entre eux, dans tous les cas, n’y a jamais fait référence.

artofwar_vlasta2Dans l’ensemble, l’application que fait Alexander de Sun Tzu à ses études de cas demeure assez superficielle. Les principes qu’il applique sont le plus souvent limités à l’approche indirecte et à son corollaire, le binôme « enclume – marteau ». L’approche indirecte consiste simplement, comme l’écrit Sun Tzu lui-même, à « frapper ce qui est faible », c’est-à-dire à frapper l’ennemi là où il s’y attend le moins (et où il a donc concentré moins de forces). Sun Tzu recommande également de fixer l’ennemi avec un élément orthodoxe, régulier ou peu mobile, le zheng, tout en le surprenant à un autre endroit avec un élément rapide, mobile ou irrégulier, le qi, qui ira frapper l’adversaire aux endroits que sa réaction à l’attaque zheng aura laissés vulnérables. Une tactique simple, courante, qui n’est pas sans rappeler, effectivement, l’utilisation du marteau et de l’enclume. Si ce sont là les deux points majeurs figurant en filigrane de l’analyse d’Alexander, ce ne serait pas rendre justice à son travail que de prétendre qu’ils sont les seuls, et d’autres aspects de la pensée de Sun Tzu sont abordés dans l’ouvrage. Alexander montre qu’il en a d’ailleurs parfaitement compris le sens profond – très opposé à la conception occidentale de la guerre – et le maîtrise. On n’en regrette que davantage qu’il n’en fasse pas mieux découvrir toute la richesse à ses lecteurs.

Neuf batailles pour un livre

Le cœur de Sun Tzu ou l’art de gagner des batailles est formé de neuf études de cas : la bataille de Saratoga (1777) durant la guerre d’Indépendance des États-Unis, celle de Waterloo en 1815, les campagnes de 1862 durant la guerre de Sécession, la bataille de Gettysburg (1863) pendant le même conflit, la bataille de la Marne en 1914, l’invasion de la France par les Allemands en 1940, la bataille de Stalingrad (1942-43), la campagne pour la libération de la France en 1944, et pour finir la première année de la guerre de Corée (1950) – avec l’invasion nord-coréenne, le débarquement américain à Incheon et l’intervention chinoise.

Surrender_of_General_Burgoyne_jTrumbullL’analyse de la campagne de Saratoga – une opération anglaise pour soumettre la vallée de l’Hudson, au nord de New York, conçue loin des réalités du terrain et très mal coordonnée sur place, avec la capitulation d’une armée britannique entière à la clé – s’élargit à la stratégie anglaise dans son ensemble. Alexander note – comme avant lui le célèbre stratège naval Alfred Thayer Mahan – que les Anglais n’ont tout simplement pas chercher à frapper là où ils étaient les plus forts : sur mer. Leur puissante marine pouvait largement asphyxier les colonies rebelles, dépendantes de leur commerce extérieur, en les soumettant à un blocus. Dépourvus de flotte, les Américains auraient alors dû se soumettre. L’Angleterre n’en fit rien au bout du compte, préférant louer au prix fort les services de mercenaires allemands pour compléter les effectifs insuffisants de leurs forces terrestres et occuper militairement les colonies. Au bout du compte, ce sont les armées anglaises qui finirent par être asphyxiées par la marine française, comme ce fut le cas – de manière décisive – à Yorktown en 1781.

Le chapitre consacré à Waterloo est l’occasion d’analyser la stratégie de celui qui a peut-être le plus appliqué, sans le savoir, les préceptes de Sun Tzu durant la majeure partie de sa carrière : Napoléon Bonaparte. Ce dernier est en effet passé maître dans l’art de mystifier ses adversaires, de frapper là où on ne l’attend pas, d’acculer son ennemi à la capitulation. Pour Alexander, Napoléon a commis deux erreurs à Waterloo : confier les deux ailes de son armée à des subordonnés obéissants mais incapables d’initiative (Ney et Grouchy) ; et préférer des attaques frontales plutôt que des manœuvres de flanc – autrement une combinaison zheng/qi. Alexander note avec justesse que la première est en fait récurrente chez Napoléon, qui considérait avec méfiance tout général suffisamment brillant pour lui faire de l’ombre. Toutefois, on peut regretter que son étude n’ait pas été quelque peu plus étendue dans le temps, car il aurait peut-être pu noter que le second défaut n’était pas non plus nouveau chez Napoléon. En plusieurs occasions à partir de 1807, l’empereur des Français avait déjà fait montre d’une tendance de plus en plus affirmée à recourir à ces coups de boutoir frontaux (Eylau, Essling, Borodino) que Sun Tzu préconisait d’éviter à tout prix.

Bundesarchiv_BildOn reviendra ultérieurement sur les deux chapitres consacrés à la guerre de Sécession, qui sont autant dignes d’intérêt que de commentaires. L’analyse d’Alexander sur la bataille de la Marne n’est pas franchement nouvelle, mais sa connaissance approfondie de Sun Tzu a le mérite de la rendre claire. Les Allemands ont été vaincus parce que leur commandant en chef, Helmuth von Moltke, n’a pas correctement compris et appliqué le plan de bataille conçu par son prédécesseur, Alfred von Schlieffen. Ce dernier avait prévu de faire traverser la Seine au gros de ses forces à l’ouest de Paris, là où personne ne s’attendait à voir les Allemands ; de là, ils pourraient contourner la capitale française par le sud et venir s’abattre sur les arrières, vulnérables, des armées françaises engagées sur la frontière franco-allemande. En obliquant vers Paris et sa puissante garnison au lieu de la contourner, Moltke a réduit à néant la dimension « frapper ce qui est faible », chère à Sun Tzu, dans le plan Schlieffen. On peut toutefois s’interroger sur la faisabilité réelle de cette stratégie, notamment sur la possibilité pour les Allemands de continuer à ravitailler leurs armées en laissant Paris dans leur dos. Alexander n’aborde pas ce point, pas plus qu’il n’insiste sur l’obsession de Moltke pour le front russe, pour lequel il avait dépouillé le plan Schlieffen d’une partie des forces qui lui avaient été affectées – et ce avant même le début des hostilités.

Les trois chapitres centrés sur la Seconde guerre mondiale sont intéressants sur plusieurs points, même s’ils tendent à rejoindre l’historiographie conventionnelle dans bien des cas. Bevin Alexander note ainsi l’ineptie d’Adolf Hitler en tant que stratège militaire, mais cela a déjà été relevé par de nombreux auteurs. Hitler était incapable de concevoir une stratégie indirecte à la manière de Sun Tzu, ce qui l’a conduit à lancer une offensive prévisible et trop ambitieuse visant à la fois Stalingrad et le Caucase, avec les résultats désastreux que l’on sait. Alexander lui oppose Erich von Manstein, qui ne cessa d’en user – que ce soit en France en 1940, ou en Russie en 1943 – pour surprendre ses ennemis, mais dont les efforts furent constamment entravés par Hitler lui-même. En ce sens, l’historien américain rejoint pour l’essentiel le point de vue de Manstein lui-même dans son autobiographie Victoires perdues : l’ingérence d’Hitler dans les affaires militaires a coûté à l’Allemagne des succès décisifs. Or, Sun Tzu tenait expressément à ce que les dirigeants politiques n’interfèrent jamais avec les généraux commandant leurs armées. Seul bémol : Alexander aurait pu s’interroger davantage sur les sources de l’aversion d’Hitler pour l’approche indirecte, à laquelle ses idées sur la supériorité de la « race aryenne » n’étaient probablement pas étrangères, plutôt que de les attribuer simplement à l’incompétence, voire à une folie loin d’être démontrée.

Lopez_scaling_seawallLes erreurs du commandement allié ne sont pas laissées de côté pour autant, particulièrement en Normandie en 1944. Alexander y oppose l’agressivité d’un Patton à la rigidité de ses supérieurs – Bradley, Montgomery et Eisenhower. Il y estime que les Alliés ont manqué deux occasions sérieuses d’écourter la guerre. La première s’est présentée lorsque les Allemands ont lancé une contre-attaque prématurée et hasardeuse entre Avranches et Mortain, pour tenter justement d’enrayer la percée réalisée par Patton dans ce secteur. Il aurait alors été possible d’encercler et de détruire les forces allemandes de la poche de Falaise en poussant vigoureusement vers l’est – mais le commandement allié envoya Patton dans la direction opposée, dans un effort futile pour s’emparer des ports bretons. La seconde aurait été de permettre ensuite à Patton de mener ses blindés en Allemagne en suivant un front étroit, en lui donnant priorité dans l’attribution du ravitaillement. Au lieu de cela, les Alliés s’en tinrent à leur plan initial d’une progression sur un front large, et les chars de Patton durent s’arrêter faute d’essence. Comme Alexander le fait remarquer, des mois et de nombreuses vies auraient pu être gagnés sans un incident anodin survenu en juillet 1943 : la gifle administrée par Patton à deux soldats victimes de stress post-traumatique, qu’il tenait à tort pour des simulateurs, et qui le cantonna à une position relativement subalterne dans la chaîne de commandement alliée.

L’étude s’achève par la guerre de Corée, qu’Alexander connait bien puisqu’il y a servi. Il fait remarquer combien l’idée du débarquement à Incheon, due au général McArthur, était typique du mouvement qi cher à Sun Tzu : une attaque portée contre les arrières de l’ennemi, dans le but de détruire l’armée nord-coréenne pendant qu’elle était engagée autour de Pusan par le reste des forces américaines et sud-coréennes – l’élément zheng, dans ce cas précis. L’audace d’une telle manœuvre est à la mesure de son incompréhension par le reste de l’état-major américain, qui ne pensait qu’à renforcer le périmètre de Pusan, et il fallut toute l’insistance de McArthur pour que son projet soit mené à bien avec succès. Toutefois, Alexander se garde bien de verser dans l’hagiographie, puisqu’il met ensuite en exergue commise après la victoire d’Incheon : refusant de prendre au sérieux les avertissements de la Chine communiste, McArthur et les dirigeants américains finirent par provoquer une intervention chinoise qui les mit dans une position militaire extrêmement délicate, et dont ils se sortirent avec peine.

Victor_Davis_HansonUne étude pertinente mais étroite

Dans son analyse de la guerre de Corée, Bevin Alexander omet néanmoins une chose : comme lorsque, par exemple, il relève les erreurs stratégiques d’un Hitler, il ne se pose guère la question du pourquoi. Il en va de même avec les réticences affichées par le commandement américain vis-à-vis du débarquement d’Incheon. Certes, le site choisi était a priori peu propice à une invasion de grande ampleur, mais la supériorité navale et aérienne des Américains était alors quasi complète. Pourquoi, dès lors, ne pas profiter de cet avantage pour frapper là où l’ennemi ne s’y attendait pas ? La raison a peut-être un nom : Anzio. Cette localité d’Italie centrale avait été le théâtre, en janvier 1944, d’un débarquement similaire destiné à prendre à revers les défenseurs allemands de Cassino, qui bloquaient les Alliés dans leur marche vers Rome. L’invasion prévue avait toutefois mal tourné, et la tête de pont s’était retrouvée dans une situation précaire, sous le feu constant des forces de l’Axe, pendant plusieurs mois. L’échec stratégique d’Anzio est peut-être ce qui a motivé le commandement américain à être circonspect vis-à-vis du débarquement projeté à Incheon par McArthur. L’idée est discutable (l’opération d’Anzio a aussi échouée parce qu’elle n’a pas été conduite avec toute la vigueur nécessaire, alors qu’elle avait pris les Allemands au dépourvu), mais il n’en reste pas moins regrettable qu’Alexander ne la mentionne même pas. Une absence qui trahit le défaut majeur d’un ouvrage par ailleurs intéressant : l’auteur, tout à son analyse, omet de tenir compte du contexte des événements qu’il étudie, et choisit de se limiter étroitement à sa problématique. Ce choix lui appartient, mais étrécit du même coup la portée de son travail, la réduisant par moments à un simple constat.

Pour cette raison, Bevin Alexander échoue à mettre en exergue, sinon une conclusion, du moins un constat que son livre conduit pourtant à soulever. Tous les stratèges dont il analyse les décisions ont en commun d’être issus d’une culture militaire commune, celle du Western Way of Warfare qu’a théorisé en 1989 l’historien américain Victor Davis Hanson. Pour ce dernier, la conception européenne de la guerre découlait de celle forgée en Grèce antique, à la charnière des époques archaïque et classique. Les Grecs, dont l’économie reposait sur une agriculture à l’étroit dans des plaines étriquées, avaient développé une forme de guerre limitée destinée à en réduire l’impact sur les terres arables. Un affrontement circonscrit pour l’essentiel à une seule bataille décisive, un choc frontal – et loyal – entre deux phalanges de fantassins lourds : « que le meilleur gagne », en quelque sorte. Pour Hanson, cette dimension agônistique (du grec agôn, « compétition »), dans la parfaite lignée de la culture grecque, s’est propagée ensuite au reste de l’Europe, puis dans la sphère occidentale. Il en résulte cette propension des Occidentaux à rechercher un affrontement décisif, souvent frontal, en espérant simplement prendre le meilleur sur leur adversaire et l’écraser. De là découlent toutes ces attaques de front que Sun Tzu, qui écrivait dans un cadre culturel totalement différent, considérait comme autant d’inepties. Il est dommage qu’Alexander n’ait fait que le relever – avec beaucoup de pertinence, par ailleurs – sans chercher vraiment à les comprendre ou à les expliquer. Il en résulte l’impression que les auteurs de ces bévues stratégiques étaient incompétents alors qu’en réalité, leur principal tort était surtout d’être trop conformistes.

Stonewall_JacksonAlexander et la guerre de Sécession

On retrouve ce défaut dans les deux chapitres consacrés à la guerre de Sécession, mais ceux-ci n’en restent pas moins fort intéressants pour plusieurs raisons. Déjà auteur d’un travail sur le sujet (How the South could have won the Civil War, 2007), Alexander y expose de nouveau sa conviction que la Confédération avait une occasion unique de gagner la guerre de Sécession en 1862 : en évitant à la fois la principale armée nordiste, isolée dans la Péninsule de Virginie, et les concentrations de troupes défendant Washington, une armée sudiste aurait pu s’abattre sur le reste du territoire nordiste – Pennsylvanie et Maryland – et y semer le chaos en menaçant les grandes villes, comme Baltimore et Philadelphie, peu défendues et vitales pour l’effort de guerre fédéral. Pour lui, Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson était le mieux à même de commander cette force qi pendant que Joseph E. Johnston ou Robert E. Lee faisaient office de force zheng en contenant McClellan. Il rejoint en cela un autre de ses ouvrages (Lost Victories : the Military Genius of Stonewall Jackson, 2004) pour exposer que Jackson, de tous les généraux de la guerre de Sécession, est celui qui a le plus appliqué – encore une fois, sans le savoir – les préceptes de Sun Tzu. Alexander va même peut-être un petit peu loin dans son admiration pour le personnage, dont il passe sous silence les défauts et les faiblesses. Aucun mot sur sa piètre performance des Sept Jours, où il ruina la stratégie de Lee en ne remplissant pas son rôle d’élément qi, justement, à cause de son entêtement à ne pas tenir compte de son extrême fatigue physique et mentale. Jackson pécha également à plusieurs reprises en passant à l’action sans connaître suffisamment la force ou les intentions de son adversaire, en violation directe des maximes de Sun Tzu. Il en retira sa seule défaite, à Kernstown, et en évita une autre de justesse à Cedar Mountain pour les mêmes raisons.

Le reste du propos n’en est pas moins pertinent. Jackson excellait dans l’art de mystifier ses adversaires – au point de mystifier parfois ses propres subordonnés – et, contrairement à la plupart de ses contemporains, ne craignait pas de mener à bien les mouvements audacieux et décisifs qui permirent à la Confédération de remporter ses plus grandes victoires. À cette analyse, Alexander ajoute une certaine originalité en se faisant critique de Robert Lee. Le plus célèbre des généraux sudistes est généralement présenté comme un tacticien brillant et un meneur d’hommes hors pair, mais Alexander modère très fortement cette vision. Et sa réflexion, bien argumentée, fait mouche : Lee est, de toute évidence, nettement surévalué en tant que chef de guerre, même si son charisme auprès de ses soldats n’est pas remis en question. Aucune de ses victoires n’a obtenu de résultat décisif sur la suite du conflit. Durant l’engagement indécis mais meurtrier d’Antietam, que Lee considérait comme sa plus grande victoire, le général sudiste s’est enfermé délibérément sur un terrain qui l’empêchait de manœuvrer, où son armée n’a évité l’anéantissement que grâce aux sacrifices quasi surhumains consentis par ses soldats. Il a ensuite reproduit semblable erreur à Gettysburg, insistant pour attaquer une puissante position nordiste en comptant pour cela sur les seules qualités martiales de ses troupes – il en résulta un coûteux échec qui lui ôta définitivement toue initiative stratégique. En outre, que ce soit durant les Sept Jours, la seconde bataille de Bull Run, à Fredericksburg ou à Chancellorsville, il ne se donna jamais les moyens de transformer les cuisantes défaites infligées aux Nordistes en victoires décisives pour le Sud.

LeeeditCette critique de Lee, pour juste qu’elle soit, n’en demande pas moins à être modérée. En premier lieu parce qu’Alexander, comme ailleurs dans son livre, ne s’interroge pas sur l’influence des éléments extérieurs. En premier lieu des facteurs politiques, notamment quant à la stratégie strictement défensive longtemps suivie par la Confédération, et qui ne devint plus offensive qu’une fois que Lee, précisément, employa son prestige récemment acquis pour la réorienter dans ce sens. Il n’en reste pas moins que les deux invasions du Nord qu’il lança – Maryland en 1862 et Pennsylvanie en 1863 – furent mal conduites, et menées sans but réellement préétabli une fois qu’elles furent démarrées. Du reste, ces invasions ont été menées dans un but – en partie – politique, ce qui montre une fois de plus à quel point Lee, comme les autres dirigeants de la guerre de Sécession, baignait dans un contexte stratégique typiquement occidental, où la guerre, pour reprendre le mot de Clausewitz, est « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Tout le contraire de la pensée de Sun Tzu, comme on l’a vu. L’influence modératrice d’un James Longstreet, un subordonné dans lequel Lee plaçait une grande confiance, contrebalança beaucoup l’esprit offensif et manœuvrier de Jackson. Ce fut le cas, notamment, lors de la seconde bataille de Bull Run. Il est intéressant de noter qu’un des plus grands triomphes de Lee, à Chancellorsville, fut remporté grâce à une nouvelle manœuvre audacieuse de Jackson – qui y perdit la vie – en l’absence de Longstreet. Toutefois, ce dernier ne saurait être rendu responsable de tous les maux : à Gettysburg, lorsqu’il proposa à Lee un mouvement que n’aurait pas désavoué Jackson s’il eût été vivant, son supérieur refusa de l’écouter. Peut-être influencé, comme nombre de ses compatriotes, par ses préjugés sur la supériorité individuelle du soldat sudiste, Lee préféra s’en remettre au courage de ses hommes pour l’emporter… à tort. Enfin, Alexander omet tout simplement de préciser que si Lee a échoué à remporter une victoire décisive durant les Sept Jours, c’est précisément à cause de… Jackson.

 

En résumé, Sun Tzu ou l’art de gagner les batailles se présente comme un ouvrage intéressant, instructif et agréable à lire, que l’amateur d’histoire militaire lira avec plaisir et profit. Le lecteur un peu plus exigeant, pour sa part, appréciera tout autant, mais regrettera sans doute que Bevin Alexander n’ait pas davantage étendu sa réflexion en dehors du spectre limité de son analyse. Son ouvrage, pourtant, montre bien à quel point l’art de la guerre professé par Sun Tzu, toujours pertinent malgré ses deux millénaires et demi, est éloigné des conceptions stratégiques occidentales – conceptions qu’il prend pourtant facilement en défaut, comme Alexander le montre. Dommage que l’historien américain ne l’ait pas explicitement relevé, obligeant ses lecteurs à lire entre les lignes pour s’en rendre compte – et en restreignant du même coup l’accès à un public déjà averti sur ces questions. Point positif : Sun Tzu ou l’art de gagner les batailles ne laissera pas ledit public indifférent, et fera naître, gageons-le, de riches réflexions.

 

Bevin ALEXANDER, Sun Tzu ou l’art de gagner des batailles, Paris, Tallandier, 2012. 300 pages, 20,90 euros.

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