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L'autre 1812 (S. Roussillon)

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En France, l’année 1812 est celle de la campagne de Russie, la plus gigantesque opération militaire entreprise jusque-là, et dont l’issue funeste amènera le déclin du Premier Empire. Pour les États-Unis, très éloignés des guerres napoléoniennes, elle marque aussi le début d’un conflit oublié dont on commémore justement le bicentenaire depuis le printemps dernier.coup-de-coeur

 

Cette « guerre de 1812 », qui opposa la jeune nation à son ancienne métropole, la Grande-Bretagne, est pratiquement oubliée de nos jours. La plupart des ouvrages français sur l’histoire des États-Unis ne la mentionne qu’en passant, tant son échelle fut insignifiante en comparaison des guerres européennes qui lui furent contemporaines, et son issue – un simple retour au statu quo ante – dépourvue de conséquences visibles à court terme. Elle mérite pourtant une analyse que Sylvain Roussillon vient justement de faire paraître chez Bernard Giovanangeli Éditeur, sous le titre fort à propos de L’autre 1812, la seconde guerre de l’indépendance américaine.

Une guerre futile… en apparence

Le conflit de 1812 – appelé ainsi bien qu’en réalité, il se poursuivit jusqu’au début de 1815 – puise ses racines tout droit dans la précédente guerre, celle d’Indépendance. Le Royaume-Uni n’avait jamais reconnu que du bout des lèvres l’indépendance des États-Unis, et multipliait les atteintes à sa souveraineté. La frontière avec le Canada anglais n’était pas clairement délimitée, des avant-postes britanniques demeuraient sur le territoire états-uniens, les Anglais fournissaient armes et conseils aux Amérindiens en lutte contre le gouvernement de Washington, et la Royal Navy arraisonnait régulièrement les navires marchands américains pour en enrôler de force les équipages dans leur propre flotte. La signature du traité Jay, un accord de commerce et d’amitié, en 1795, et la rupture entre les États-Unis et la France révolutionnaire au cours des années qui suivirent, ne fournirent qu’un redoux passager aux relations américano-britanniques. Confrontés à la menace toujours plus pressante des Français, les Anglais retombèrent rapidement dans leurs travers.

TecumsehCes facteurs furent encore aggravés par la politique interne des États-Unis. Les premières années du 19ème siècle virent le déclin, accéléré après la mort tragique de son chef de file Alexander Hamilton, du parti fédéraliste. Ses adversaires, les démocrates-républicains menés par Thomas Jefferson, puis James Madison, étaient – au contraire des fédéralistes, qui en admiraient le modèle économique et les institutions fortes – hostiles à l’Angleterre. De surcroît, toute une coterie de jeunes politiciens ambitieux, parmi lesquels on trouvait notamment Henry Clay, poussaient à l’action contre le Royaume-Uni, gagnant par leur attitude belliqueuse le surnom de « Faucons ». Ces derniers provenaient fréquemment des nouveaux États formés à l’ouest des Appalaches et, conformément à l’idéal naissant de « destinée manifeste », prônaient une expansion territoriale en direction de l’ouest et du Pacifique. Or, ce mouvement se heurtait de plus en plus durement aux Amérindiens, et notamment à la puissante confédération formée à l’instigation du chef shawnee Tecumseh et de son frère, le prophète Tenskwatawa, et qui bénéficiait de la bienveillance des Britanniques.

La recrudescence des incidents navals entre Américains et Britanniques poussa le président Jefferson à décréter un embargo en 1807. Bien qu’assouplie en 1809, cette loi mécontentait les négociants et les armateurs de la Nouvelle-Angleterre, fief des fédéralistes, car elle limitait très sérieusement leur principale source de revenus, à savoir le commerce avec l’Europe. Dans tous les cas, l’embargo ne supprima pas le problème. Confrontés à l’opposition de plus en plus ferme des fédéralistes, les « Faucons » accentuèrent la pression en faveur de la guerre après le déclenchement, en 1811, de nouvelles hostilités par Tecumseh. À quelques mois des élections présidentielles de 1812, Madison, qui avait succédé à Jefferson, poussa le Congrès à déclarer la guerre au Royaume-Uni, ce qui fut fait le 18 juin 1812.

Canada_828Les Américains comptaient sur la faiblesse supposée des forces terrestres britanniques, tout occupées qu’elles étaient à affronter les Français en Espagne, pour emporter rapidement la décision sur terre avant que la supériorité navale anglaise ne fasse sentir ses effets. Contre toute attente, c’est exactement le contraire qui se produisit. Malgré le blocus mis en place par les Anglais, la marine américaine, modeste mais entreprenante, et bien secondée par de hardis corsaires, ne tarda pas à acculer la Royal Navy à la défensive. À l’inverse, les Américains n’enregistrèrent pratiquement que des revers dans leurs tentatives pour envahir le Canada. La nomination de généraux sur des critères plus politiques que strictement militaires ne fit qu’accentuer l’impréparation états-unienne. Dans l’Ouest, Britanniques et Indiens se rendirent rapidement maîtres de Détroit, des Grands Lacs et de la haute vallée du Mississippi. Seules les morts du général anglais Isaac Brock (13 octobre 1812) et de Tecumseh (5 octobre 1813), tous deux tués au combat, permirent d’inverser la tendance et de reconquérir une partie du terrain perdu. Le front principal, aux confins du Haut-Canada (Ontario actuel), du Bas-Canada (aujourd’hui le Québec) et de l’État de New York, connut quant à lui une série d’attaques et de replis de part et d’autre de la frontière, sans jamais déboucher sur un résultat décisif.

Ce n’est qu’en 1814 que la défaite de Napoléon en France, et sa première abdication, permirent aux Anglais d’expédier en Amérique d’importants renforts et de profiter de la mobilité stratégique que leur offrait leur flotte. La fin de l’été 1814 les vit ainsi frapper directement leur adversaire au cœur, avec un débarquement dans la baie de Chesapeake. Après avoir vaincu les Américains à Bladensburg, les Britanniques entrèrent le 24 août dans Washington désertée par ses habitants et son gouvernement, et en incendièrent les bâtiments publics. Loin d’anéantir le moral états-unien, la chute de Washington ne fit que renforcer la détermination des Américains à résister à l’envahisseur. Lorsque les Britanniques tentèrent de s’emparer de Baltimore le mois suivant, ils se heurtèrent à la ténacité du fort McHenry et de sa garnison, une résistance qui les contraignit in fine à abandonner leurs plans et à rembarquer. Les opérations se déplacèrent vers le sud, où les Anglais utilisèrent les bases espagnoles de Floride, leurs alliées de fait, pour soutenir la rébellion des Indiens creeks de la tribu des Red Sticks. Cependant, les Britanniques échouent devant Mobile, puis perdent Pensacola face à la contre-offensive américaine du général Andrew Jackson.

Canada_823C’est en essayant de reprendre l’avantage que les Anglais se voient infliger une cuisante défaite à la Nouvelle-Orléans, le 8 janvier 1815. Repoussés par une armée faite de bric et de broc rassemblée à la hâte par Jackson, ils essuient de lourdes pertes en tentant d’assaillir de front les retranchements de fortune établis par les Américains. Ironie du sort, la bataille de la Nouvelle-Orléans, seul engagement réellement décisif de la guerre de 1812, fut livrée alors que le conflit était déjà officiellement terminé. Le 24 décembre 1814, les plénipotentiaires des deux belligérants avaient signé à Gand un traité entérinant l’entrée en vigueur d’une paix blanche. Il fallut toutefois le temps que la nouvelle traverse l’Atlantique pour que les opérations militaires cessent complètement. Des escarmouches navales continueront jusqu’en juin 1815, et le chef indien Black Hawk ne déposera les armes que l’année suivante.

Une seconde guerre d’Indépendance

james_monroeLe récit des événements résumés ici occupe la majeure partie de l’ouvrage de Sylvain Roussillon, mais il n’en constitue pas la section la plus intéressante. Son analyse des causes du conflit, sur deux chapitres, éclaire de manière pertinente la période souvent méconnue des premières années de la nation états-unienne, pourtant passionnante et ô combien cruciale pour la compréhension de ce que sont les États-Unis d’aujourd’hui. Sa narration est sobre et synthétique : sans fioritures, l’auteur va droit au but. Il en résulte 180 pages qui se lisent vite et bien. Si cette sobriété peut décevoir le passionné d’histoire militaire – qui trouvera sans doute que le récit des opérations manque de détails – elle n’en est pas pour autant synonyme d’aridité. De fait, tous les historiens, loin s’en faut, peuvent se targuer d’être aussi clairs tout en gardant leur concision. Sylvain Roussillon y parvient.

Ses considérations les plus intéressantes sont celles qu’on lit dans sa conclusion. Là se révèle la vraie force de son ouvrage : celle de nous rappeler les conséquences durables de la guerre de 1812 dans l’histoire des États-Unis. Elles furent d’abord politiques : à sa suite, le parti fédéraliste allait sombrer dans l’insignifiance, même si l’auteur ne s’étend guère sur les velléités sécessionnistes – avec la convention de Hartford – qui entraînèrent cette chute. James Monroe, qui succéda à Madison en 1817, allait être réélu président en 1820 sans que personne ne se soit présenté contre lui. Fort de cette unanimité, surnommée « ère des bons sentiments », Monroe put ensuite émettre une célèbre déclaration de politique étrangère en 1823, restée dans l’histoire sous le nom de « doctrine Monroe ». Cette dernière affirmait, en substance, que le continent américain devait être la zone d’influence réservée des États-Unis et que les puissances européennes n’y étaient pas les bienvenues. Et Sylvain Roussillon de montrer, avec justesse, que la doctrine Monroe, qui découlait autant de l’ascendant de son auteur que de la confiance que la guerre de 1812 avait donnée au peuple américain, fut le point de départ d’un impérialisme grandissant et jamais démenti jusqu’à nos jours.

On pourrait rajouter qu’en ce sens, le Royaume-Uni joua, au cours de cette guerre, le rôle (bien involontaire) de rempart contre cet impérialisme. L’autre 1812 nous rappelle en effet son soutien à deux groupes sociaux qui allaient faire les frais de l’essor triomphant des États-Unis d’Amérique : les Amérindiens et les Afro-Américains. On a vu que tant les tribus ralliées autour de Tecumseh que les Creeks Red Sticks avaient bénéficié de leur aide. Le retrait définitif des Anglais, imposé par le traité de Gand, les laissa livrés à eux-mêmes. En quelques années, ils furent contraints de se soumettre pour être ensuite parqués dans des réserves. Black Hawk fut définitivement vaincu en 1832, les Indiens du Sud furent déportés en masse le long de la « Piste des Larmes » dans les années qui suivirent, et les Séminoles de Floride opposèrent aux Américains une résistance farouche, mais vaine, jusqu’à ce qu’ils déposent les armes en 1858. La guerre de 1812 avait scellé le destin des Amérindiens de l’est du Mississippi.

banner_ottawaNon content d’aider les Indiens, les Britanniques s’étaient aussi appuyés sur les esclaves noirs. En vue de les enrôler dans leur armée, ils proclamèrent l’affranchissement des esclaves dans les territoires du Sud qu’ils occupèrent et les incitèrent à fuir leurs maîtres. Bien que le traité de Gand prévît la restitution de ces fugitifs à leurs propriétaires, les Anglais n’acceptèrent jamais d’appliquer cette clause, et se contentèrent d’indemniser les propriétaires d’esclaves concernés en monnaie sonnante et trébuchante. Les esclaves ainsi libérés s’installèrent dans les colonies britanniques des Antilles ou de Sierra Leone, d’autres rejoignant la Floride et aidant les Séminoles dans leur combat. C’est d’ailleurs pour enrayer la fuite d’esclaves vers la Floride que les troupes américaines entrèrent dans cette colonie espagnole en 1818, une annexion de fait qui ne fut entérinée officiellement que l’année suivante par le traité Adams-Onis.

La mention des esclaves nous interroge sur le rôle qu’a joué la guerre de 1812 dans la genèse d’un autre conflit plus important encore, la guerre de Sécession (1861-65). Malheureusement, Sylvain Roussillon n’aborde guère ce point. Il est pourtant des plus intéressants. En affermissant l’idéal d’une « destinée manifeste » du peuple américain, en permettant l’élaboration d’une politique étrangère expansionniste et impérialiste, le conflit livré entre 1812 et 1815 a directement influé sur l’extension ultérieure du territoire états-unien : traité Adams-Onis, bien sûr, mais surtout indépendance du Texas (1836), dont l’annexion par les États-Unis déclenchera une guerre victorieuse contre le Mexique (1846-48) et l’acquisition à ses dépends d’immenses territoires. Or, c’est la question de savoir s’il fallait ou non étendre l’esclavage dans ces terres nouvellement acquises qui allait amorcer l’engrenage, patiemment construit au cours des décennies précédentes, qui ferait sombrer in fine le pays dans la guerre civile.

On peut également regretter que l’auteur ait adopté, pour son ouvrage, un point de vue essentiellement américano-américain. La guerre de 1812 constitue pourtant une étape importante dans la construction de l’identité canadienne, bien que la question, de même que celle de la « date de naissance » précise du Canada en tant que nation, fasse encore débat. Certes, la question canadienne est abordée en passant, notamment lorsque S. Roussillon fait remarquer avec justesse la loyauté – bien mal récompensée par la suite – des Québécois francophones à l’égard de la Couronne britannique, une ingratitude dont on retrouve ensuite la trace dans le soulèvement des Patriotes de 1837-38. Ce dernier, qui avait pour objectif l’autonomie administrative, fut d’ailleurs le fait aussi bien de francophones que d’anglophones. Il fut réprimé, et il faudra attendre 1867 pour que le Canada atteigne le statut de dominion. Quoiqu’il en soit, les affiches qui pavoisaient la capitale canadienne Ottawa, en juin 2012, à l’occasion du bicentenaire, témoignent de l’intérêt que porte le Canada d’aujourd’hui à la guerre de 1812. Le beau Musée de la guerre d’Ottawa consacrait d’ailleurs à cette dernière une intéressante exposition, en plus de sa collection permanente.

Chippewa_charles_mcbarronEn dépit de ces remarques, qui constituent davantage des pistes de réflexions que des critiques intrinsèques, il convient de saluer L’autre 1812 comme il se doit : un ouvrage d’excellente qualité, facile à lire et pertinent, qui renferme l’essentiel de ce qui est à savoir sur cette guerre de 1812 aux répercussions insoupçonnées. Les notes de bas de page sont abondantes sans être rébarbatives, et la bibliographie est étoffée – bien que la littérature consultée, pour l’essentiel, soit inévitablement en anglais. Il faut également souligner l’excellente facture de ce livre en tant qu’objet. Les éditions Bernard Giovanangeli nous présentent un travail soigné, et une belle couverture n’ayant rien à envier à celle d’une publication à gros tirage. Les cartes, nécessaires à la compréhension du texte, sont bien présentes, même si elles recèlent parfois quelques approximations de détail. Quant aux coquilles, elles sont rares. C’est donc l’occasion de signaler le travail de cet éditeur, spécialisé dans la littérature sur les guerres napoléoniennes, mais qui a su étoffer son catalogue en abordant d’autres périodes.

 

Sylvain ROUSSILLON, L’autre 1812, la seconde guerre de l’indépendance américaine. Editions Bernard Giovanangeli, novembre 2012.

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