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Le Déclin (David Engels)

le_declin_engelsLe déclin hante les hommes depuis la nuit des temps. Déjà les Grecs et les Romains pensaient qu'ils vivaient une époque décadente. Auguste restaura la République. Venise au XVIIIe siècle se percevait elle aussi comme décadente car elle s'était éloignée de la voie tracée par les pères de la République de Saint-Marc. Le déclin n'existe pourtant pas en soi. Il se construit par rapport à un passé plus ou moins heureux et fantasmé qui constituerait une référence in-dépassée. Dans son livre "Le Déclin : La crise de l'Union européenne et la chute de la république romaine", David Engels, professeur titulaire de la chaire d'histoire du monde romain à l'Université Libre de Bruxelles, dresse le bilan sombre d'une Europe en déclin confrontée à de nombreux bouleversements socio-économiques et culturels et d'une Union Européenne qui avance à l'aveugle car elle n'affronte pas son passé. Or pour cet auteur cette situation n'est pas unique dans l'histoire : la Rome républicaine tardive était confrontée à une crise semblable. Le livre souhaite mettre en lumière les similarités entre les deux époques. Le lecteur trouvera-t-il la réponse à la crise dans ce livre ? Pas si simple...

 

La démarche analogique

L’auteur tente dans cet ouvrage d’éclairer la crise européenne à la lumière de l’histoire ancienne. L’auteur défend que la crise de l’Union européenne présente certaines analogies troublantes avec la crise qu’a subie la Rome républicaine tardive. Pour celui-ci, la crise européenne est plus une crise identitaire qu’économique. Tant que l’Union européenne ne définira pas ce qu’elle est, elle se trouvera confrontée à l’avenir à de nouvelles difficultés que seule la solidarité européenne pourra surmonter. Il ne s’agit donc pas seulement d’un ouvrage qui fait l’analogie entre époque contemporaine et époque antique mais d’un livre militant qui tente de démontrer que notre incapacité à concevoir l’Europe autrement qu’avec des valeurs universalistes au final vides est en partie la cause de l’échec du projet européen. La démarche utilisée, celle de l’analogie historique, est réhabilitée par l’auteur : « nous ne cacherons pas un certain optimisme face aux différentes tentatives mises en place pour comprendre, par une approche comparatiste les mécanismes des civilisations ». Cette démarche, largement dépréciée aujourd’hui, a pourtant été majeure dans l’élaboration de la pensée historique, politique et philosophique européenne jusqu’au début du XXe siècle. Oswald Spengler et Arnold Toynbee ont été les illustres représentants de cette tendance historiographique qui voyait l’histoire de manière cyclique (essor et déclin des civilisations).

Une démarche pertinente ?

La République romaine nous semble être très éloignée sur beaucoup d’aspects de nous. Paul Veyne dans son introduction de l’Histoire de la vie privée (p.14) « Les Romains sont prodigieusement différents de nous, et en matière d’exotisme, n’ont rien à envier aux Amérindiens ou aux Japonais. » Cette position épistémologique a donné de nombreux résultats en France dans les sciences de l’Antiquité. On peut mentionner à cet égard les recherches de P. Vidal-Naquet, de J.-P. Vernant ou de John Scheid. Par certains points, l’analogie historique peut être comparée à l’histoire comparée. Cependant, l’histoire comparée ne peut être pertinente qu’à certaines conditions. « Selon Gunilla Budde et Dagmar Freist, deux historiennes allemandes, il « faut que les conditions de recherche soient comparables » pour qu’une comparaison historique complète et absolue puisse avoir lieu, et les conditions de recherche ne seraient semblables que lorsqu’il existe, dans les pays comparés, des échantillons de sources similaires et accessibles. L’exemple mis en avant par G. Budde et D. Freist afin d’illustrer leur argumentation est celui de l’histoire comparée des partis socialistes. « Il serait précaire », jugent-elles, « de faire une étude comparée des partis socialistes, si dans un pays les archives du parti [...] étaient conservées presque dans leur intégralité, alors que dans l’autre pays les données étaient avant tout issues des dossiers de la police d’État ». À priori, nous ne disposons pas des sources semblables pour l’Antiquité et pour l’époque contemporaine et surtout ces sources ne sont pas de même nature. L’inventaire des dernières et leur critique interne permettent de confirmer la difficulté qu’il peut y avoir à comparer le monde romain du Ier siècle avant notre ère et l’Europe actuelle.

Quelles sources ?

Le livre pose de nombreux problèmes. Peut-on mettre sur le même plan un témoignage d’un auteur ancien avec des statistiques fournies par un institut de sondages européen ? Mieux encore, peut-on prendre au pied de la lettre les écrits des anciens et les comparer à des statistiques qui comme le disait si bien Alfred Sauvy sont des « des êtres fragiles qui, à force d'être torturés, finissent par avouer tout ce que l'on veut leur faire dire ». Nous ne nous attarderons pas sur la qualité et la pertinence des sources utilisées pour traiter de la période actuelle. Les sources antiques utilisées par l’auteur sont essentiellement des textes d’auteurs anciens. Cicéron, Juvénal, Pline le Jeune, Tacite et consort se côtoient et livrent le portrait d’une Rome qui affronte un profond bouleversement au tournant de notre ère. Peut-on prendre toutes leurs remarques pour argent comptant ? On sait à quel point l’histoire des mauvais empereurs est biaisée par une historiographie sénatoriale qui vilipendait les empereurs qui n’entraient pas dans leur cadre mental du bon empereur. Le jugement des citoyens romains pouvait être opposé à celui des sénateurs. Le cas de Néron à cet égard est emblématique. On voit ici se former un premier filtre. Un second filtre important est que la littérature latine est traversée par le mythe de l’âge d’or à partir de Catulle. À cela s’ajoute, une littérature qui abonde dans le sens d’une décadence de Rome : Tite Live en est un excellent exemple. Il serait nécessaire que Rome retrouve les valeurs primitives le mos maiorum pour enrayer ce déclin. La détérioration de la res publica fait l’objet d’une thèse en cours de Georgios Vassiliades qui permettra une mise au point utile sur le sujet. A ces filtres s’ajoutent les nombreux préjugés sociaux de l’élite romaine comme ceux sur les affranchis, voire ethniques sur les Orientaux qui fleurissent dans la littérature. Ces considérations ont encore été rappelées récemment par Catherine Virlouvet dans l’émission Le Salon noir sur France Culture le 27 mars 2013 qui traitait du peuple de Rome (l’émission est réécoutable sur le site ou disponible en podcast). Avec un tel matériau, il est aisé de trouver des textes qui confortent un point de vue.

Une Europe qui va mal

Beaucoup d’analystes s’accordent pour dire que la construction européenne est en panne. En revanche, le déclin et la décadence généralisée de l’Europe sont moins soutenus ouvertement. Nous n’allons pas détailler (ce n’est pas vraiment le but d’un site d’histoire) le diagnostic présenté par l’auteur : la violence de ce dernier appuyé sur une documentation importante et diversifiée dresse le portrait d'une Europe et des États européens qui n’a rien à envier à un livre d'Eric Zemmour. Ainsi dans son développement (p. 64-65) sur le cosmopolitisme européen, l'auteur indique qu’en Allemagne, les immigrés bénéficient davantage des allocations familiales, 22,8% des crimes sont produits par des étrangers ne possédant pas la nationalité allemande alors qu’il ne représente que 8,8 % de la population de l’époque.. Si cette vision de l’Europe est très pessimiste, elle n’est pas pour autant eurosceptique.

Un livre prophétique

L'auteur fait des prospectives et on peut dire que le livre devient très dérangeant : le visage de l’Europe et de son avenir esquissé par l’auteur est apocalyptique. L’Europe doit survivre ou mourir et pour cela elle doit se réformer et se reformer car sans Europe point de salut. Le propos est original : il défend l’Europe non pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle n’est pas encore et ce qu’elle peut être. L’auteur explique que l’Europe est la seule possibilité envisageable permettant aux Européens de pouvoir rester maitres de leur destin dans les années à venir. Les propos tenus sur les différents sujets montrent à quel point pourtant l’Europe actuelle ne fonctionne pas et se détruit derrière des valeurs universalistes creuses qui ne créent pas une véritable solidarité. La postface va plus loin et propose « un pronostic basé sur l’hypothèse fondamentale que les problèmes structurels et identitaires énumérés au cours de cet ouvrage trouveraient une solution politique concrète analogue aux réformes réalisées par le système impérial d’Auguste et son programme de restauration ou de révolution » (p. 270). Les historiens encore sceptiques peuvent s’offusquer d’une telle proposition mais ils étaient prévenus : cette partie du livre n’est pas adressée à eux mais à « l’autre partie des lecteurs » (ni d’ailleurs les politiciens pragmatiques). Dressons un résumé de ce pronostic : un empire européen centralisé devrait émerger intégrant (de manière plus ou moins directe) l’Asie centrale et les pays méditerranéens riverains. Il sera gouverné par un empereur aidé d’une administration toujours plus étoffée et performante où les libertés seraient réduites pour promouvoir la sécurité. La démocratie serait limitée à de simples plébiscites. Les restrictions au niveau des libertés seraient compensées par une sécurité matérielle plus importante. Enfin cet empire serait plus religieux, plus conservateur, plus multiculturel, fier de son histoire et de sa culture contrairement à l’Europe d’aujourd’hui. Ceci n’est qu’un résumé partiel du diagnostic. Et s’il ne se réalise pas, l’auteur a prévu un plan B : nous serons dominés par d’autres puissances et nous suivrons un sort analogue aux cités grecques et notre destin se jouera ailleurs ! Même si on suit la logique de l’auteur, des problèmes persistent. Comment l’Europe pourrait à l’avenir devenir un empire confédéral, voire fédéral centralisé alors qu’aucun centre n’émerge réellement ? Quel profil aurait le nouvel Auguste ? Ces questions sans réponses dans le livre nous semblent être la faille importante de ces prévisions. Rome a toujours été le centre politique de l’Empire romain en formation. Cette place était incontestée. Il est peu probable que Bruxelles ou Strasbourg ait un destin analogue (en tout cas pas à moyen terme). Les nationalismes encore bien vivaces aujourd’hui semblent contradictoires avec l’émergence d’un homme fort qui proviendrait nécessairement d’un état européen. Il suffit de voir les protestations et les manifestations teintées d’un sentiment anti-allemand qui ont cours actuellement en Europe ou même les résultats du scrutin législatif italien pour avoir de sérieux doutes sur une unification politique totale du continent.

Conclusion

Ce livre est très intéressant intellectuellement et a le mérite de faire réfléchir le lecteur sur l’Europe d’aujourd’hui et la crise du Ier siècle avant notre ère de la République romaine. Malgré des parallèles et des conclusions qui peuvent être discutées, ce livre nous permet de découvrir une Rome hantée par des problèmes qui sont bien contemporains des nôtres. Les sources traduites permettent une plus grande immersion dans ce monde qui peut être pas certains aspects assez proches du nôtre. C'est au final un livre intéressant qui pose de nombreux problèmes mais qui a le mérite d'être rédigé dans une langue claire et accessible pour le plaisir de tous.

 

ENGELS David, Le déclin. La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine, analogies historiques. Paris, éditions du Toucan, 2013

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