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L'offensive du Têt (Stéphane Mantoux)

offensive mantouxLa collection « L'histoire en batailles » des éditions Tallandier, désormais forte de vingt-deux ouvrages parus ces deux dernières années, s'est enrichie en août dernier d'un ouvrage consacré à un conflit souvent délaissé en France, et pourtant omniprésent, mondialisation culturelle et cinéma hollywoodien obligent : la guerre du Viêt-Nam. Stéphane Mantoux aborde plus précisément l'affrontement décisif entre tous de cette guerre, l'offensive du Têt.

  

Un sujet rarement abordé

L'ouvrage se distingue en premier lieu par son thème pour le moins original. Alors que la majeure partie de la littérature grand public traitant d'histoire militaire concerne la Seconde guerre mondiale ou les batailles ayant concerné directement la France et les Français, l'auteur a choisi le Viêt-Nam. Certes, le lien avec la France n'est pas inexistant, puisque cette guerre n'est que l'un des conflits engendrés par la décolonisation de l'Indochine française. De celle-ci, le public français retient plus volontiers la bataille de Diên Biên Phu, également traitée dans la même collection par Ivan Cadeau, que les confrontations du conflit suivant.

L'offensive du Têt hante pourtant la culture populaire occidentale, puisque le réalisateur Stanley Kubrick en a fait la trame de fond de son désormais classique Full Metal Jacket en 1987. Lancée le 30 janvier 1968 par l'armée nord-vietnamienne et son bras armée au Sud-Viêt-Nam, le Viêt Cong, elle avait pour but d'entraîner la population sudiste dans un soulèvement généralisé, qui renverserait le régime pro-américain, précipiterait la fin de la guerre et permettrait la réunification du pays. Bénéficiant d'abord de l'effet de surprise, les troupes communistes sont ensuite confrontées à l'écrasante puissance de feu des Américains et de leurs alliés. En dépit de nouvelles attaques en mai 1968, l'offensive est un échec : Viêt Cong et Nord-Viêt-Nam n'ont pas atteint leurs objectifs.

Et pourtant, cette défaite militaire va se muer en victoire politique et stratégique décisive. Alors que le général Westmoreland, qui commande l'énorme corps expéditionnaire américain au Viêt-Nam, ne cesse de répéter au président Lyndon Johnson que l'ennemi est à bout de souffle et que la victoire est proche, l'offensive du Têt montre au monde entier que les communistes, loin d'être aux abois, sont de plus en plus entreprenants. Johnson, qui a relayé complaisamment le discours de Westmoreland dans les médias de masse américains, y perd la crédibilité qui lui aurait permis de recevoir l'investiture du parti démocrate pour l'élection présidentielle de novembre 1968. Restés sans candidat d'envergure après l'assassinat de Robert Kennedy, les démocrates sont battus à plates coutures par le républicain Richard Nixon, qui amorce la politique de retrait progressif des troupes américaines au Viêt-Nam – un processus qui aboutira à un cessez-le-feu en 1973, et à la chute du régime de Saïgon en 1975.

C'est cette défaite décisive des États-Unis dans la guerre qu'ils livrent contre le Viêt-Nam communiste – et par procuration contre l'Union Soviétique – que Stéphane Mantoux a choisi de traiter. Son livre, court (224 pages), est de bonne facture, clair et bien écrit. Si les cartes ne sont guère nombreuses (il y en a cinq en tout et pour tout), elles sont intelligibles et suffisent le plus souvent à suivre le propos de l'auteur. Un de ses intérêts majeurs réside dans sa bibliographie, regroupant des ouvrages forcément anglophones pour la plupart, mais qui a le grand mérite de répertorier des sources autrement peu connues sur la guerre du Viêt-Nam. 

Récit d'une faillite stratégique

L'auteur entame son récit par un événement hautement symbolique : l'attaque des sapeurs nord-vietnamiens, le premier jour de l'offensive, contre l'ambassade des États-Unis à Saïgon. La conférence de presse qui s'ensuit, donnée par Westmoreland dans les décombres encore fumants de l'ambassade, montre comment les Américains ont déjà perdu la bataille du Têt, alors même qu'elle vient tout juste de commencer. Enfermé dans son estimation erronée de la situation, Westmoreland continue de s'y accrocher, alors même que tout autour de lui démontre son erreur.

Stéphane Mantoux revient alors aux sources de la guerre du Viêt-Nam, une présentation du contexte qui est la bienvenue et facile à assimiler. On comprend mieux la logique de l'intervention américaine et la stratégie qui en découle, celle d'une guerre d'attrition où les Américains n'ont qu'une obsession : pousser la guérilla communiste du Sud-Viêt-Nam à livrer un affrontement conventionnel où ils pourront l'écraser sous les obus de leur artillerie et les bombes de leur aviation, afin de tuer le plus d'ennemis possible. Ainsi, pense le haut-commandement américain, le Viêt Cong finira par être anéanti. Le décompte des cadavres ennemis après chaque accrochage devient ainsi, aux yeux de l'administration Johnson, le symbole d'une victoire proche.

En réalité, cette stratégie est inefficace. Soutenu par des unités de l'armée régulière nord-vietnamienne infiltrées au Sud par la fameuse piste Ho Chi Minh, le Viêt Cong demeure élusif et répond aux opérations américaines par des actions de guérilla. La décision de sortir de ce schéma de conflit par une grande offensive finale demeure un objet de controverse dans l'historiographie, l'auteur signalant au passage la difficulté posée par la rareté et la complexité des sources vietnamiennes. Quels que soient ses objectifs et ses motivations, l'offensive est arrêtée pour le 30 janvier 1968. Un jour qui correspond au début de la fête du Têt, le Nouvel An vietnamien, traditionnellement une période de trêve depuis le début du conflit. Les dirigeants nord-vietnamiens espèrent ainsi maximiser l'effet de surprise.

Avant d'entrer dans le récit des événements, Stéphane Mantoux revient sur les forces qui s'apprêtent à livrer bataille. L'occasion pour lui de dissiper quelques mythes sur l'engagement américain au Viêt-Nam, ou sur l'équipement des troupes communistes, pour ne citer que quelques exemples. Le principal allié des États-Unis, le Sud-Viêt-Nam, souvent négligé, se voit remis à sa vraie place dans la guerre qu'il livre sur son propre sol. De même, on (ré)apprendra avec intérêt qu'on trouvait, dans le Viêt-Nam de 1968, des troupes australiennes, sud-coréennes et thaïlandaises opérant aux côtés des Américains et des Sud-Vietnamiens.

Le chapitre 4 est particulièrement intéressant dans la mesure où il montre comment les Nord-Vietnamiens ont réussi à abuser le commandement américain. Pour en détourner l'attention, l'armée nord-vietnamienne multiplie, à la fin de 1967, les attaques contre les régions frontalières, notamment autour du 17ème parallèle qui marque la frontière entre le Nord et le Sud. Westmoreland, qui désire plus que tout affronter son ennemi dans une grande bataille traditionnelle où la puissance de feu américaine lui infligerait des pertes susceptibles de l'amener à la table des négociations en position de faiblesse. Il se persuade ainsi que les Nord-Vietnamiens jouent, contre toute logique, son propre jeu. Focalisé sur le poste de Khé Sanh, autour duquel les communistes se font de plus en plus pressants, il déplace d'énormes forces vers le nord du pays, laissant l'intérieur presque sans défenses.

Aussi la surprise est-elle totale lorsque l'offensive est lancée, en dépit d'un décalage d'une journée qui n'a pas été annoncé à temps à toutes les unités communistes concernées, certaines attaquant ainsi un jour trop tôt. Viêt Cong et réguliers nord-vietnamiens frappent des dizaines de villes à travers tout le pays. Leurs succès initiaux sont fulgurants, mais de courte durée, notamment parce que la préparation de l'offensive a souvent été très imparfaite. Le soulèvement espéré ne se produit pas, Américains et Sud-Vietnamiens contre-attaquent et reprennent le terrain perdu, infligeant aux communistes des pertes effroyables. Le chapitre 5 est consacré à l'offensive dans son ensemble, notamment à Saïgon ; le suivant, pour sa part, se focalise sur ceux de la ville de Hué, reprise aux communistes après cinq semaines de combat sanglants. Quant au chapitre 7, il aborde la bataille de Khé Sanh, généralement considérée comme une diversion, mais que Westmoreland continue à voir et à présenter comme la bataille décisive qui va lui permettre de remporter la guerre.

Cependant, les jeux sont faits, comme le huitième et dernier chapitre le montre. Les combats renouvelés du mois de mai (le « Mini-Têt »), ajoutés aux précédents, achèvent de décourager l'opinion publique américaine, qui approuve de moins en moins l'engagement de son armée au Viêt-Nam. Lorsque Westmoreland, qui dispose pourtant de plus de 500.000 hommes, réclame encore d'autres, Johnson décide d'arrêter l'escalade dans un effort pour préserver sa crédibilité : il remplace Westmoreland par le général Abrams, ordonne l'arrêt des bombardements au Nord-Viêt-Nam et invite ce dernier à négocier. Cet effort de dernière minute est vain, puisque Nixon remporte l'élection présidentielle, grâce notamment à son programme de « vietnamisation » du conflit.

En dépit de quelques coquilles, L'offensive du Têt se lit facilement, même si quelques notations décourageront peut-être le lecteur néophyte, peu habitué à la nomenclature de désignation d'un bataillon ou d'une compagnie – le récit des combats étant parfois très détaillé voire micro-tactique. Il n'en reste pas moins que l'ouvrage atteint son but : celui d'apporter une information claire et accessible sur un sujet rarement traité, sur lequel la littérature francophone est peu abondante.

 

Stéphane Mantoux, L'offensive du Têt, 30 janvier – mai 1968, Paris, Tallandier, 2013.

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