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L'invention de la guerre moderne (M. Goya)

jaquette goyaAnalyste fécond sur les conflits récents (on lui doit deux ouvrages sur ce thème parus chez Economica), le colonel Michel Goya dirige le bureau « Recherche » du Centre de doctrine d'emploi des forces de l'Armée de terre. Il est également l'auteur de Sous le feu, expansion d'un article écrit il y a une dizaine d'années et qui, grâce à son édition par Tallandier en 2014, fait sortir les combat studies du cercle restreint des publications spécialisées ou anglo-saxonnes. C'est ici la réédition, toujours par Tallandier, de son précédent livre La chair et l'acier, écrit il y a dix ans et renommé pour l'occasion L'invention de la guerre moderne, du pantalon rouge au char d'assaut, 1871-1918, qui nous occupe.

Une réflexion transdisciplinaire et structurée

Suggérée dans son sous-titre, puis posée et clairement délimitée dès l'avant-propos, la problématique de l'ouvrage est la suivante : comment, en l'espace d'à peine plus de quatre ans, l'armée française est-elle passée d'un mode de fonctionnement rappelant davantage le premier XIXème siècle que la modernité de l'âge industriel, au statut d'armée la plus sophistiquée de la planète ? Bien positionné par rapport à l'historiographie déjà existante sur le sujet, le travail de Michel Goya annonce d'emblée sa transdisciplinarité, avec des références à la sociologie des organisations et, plus loin, aux théories économiques ou à celles de l'innovation technique.

L'auteur commence d'abord par évoquer les différentes sources de l'évolution doctrinale de l'armée française au sortir de la guerre franco-allemande de 1870-71. Celles-ci sont au nombre de cinq : le Conseil supérieur de la Guerre (sorte d'état-major interarmes créé en 1872), les différentes directions d'armes (infanterie, cavalerie, artillerie), l'état-major de l'armée proprement dit, l'École supérieure de guerre (collège de perfectionnement destiné à former les futurs généraux, pendant français de la Kriegsakademie allemande et formé en 1880) et un ensemble informel de publications, souvent via des revues spécialisées qui fleurissent alors, que M. Goya baptise le « Forum » et qui reflète les débats intellectuels sur l'art de la guerre.

Il ressort de ce premier chapitre que l'absence de direction centralisée débouche sur une doctrine erratique et changeante. D'abord marquée par la défaite de 1870-71 et le désir de s'en relever par l'application d'une démarche scientifique et positiviste, la doctrine militaire française est ensuite marquée par une réaction, lancée par le développement des sciences comportementales, et qui dérive jusqu'à l'irrationnel sous l'influence d'un renouveau spiritualiste. Il en résulte la mystique de « l'offensive à outrance » et l'idée, mortelle, que les forces morales suffisent à triompher de tous les obstacles, même lorsqu'ils sont induits par des armes modernes et meurtrières. La dimension nationaliste de ce revirement est mise en évidence : il s'agit d'élaborer une doctrine purement française, qui s'inscrirait en faux vis-à-vis de celle, méthodique et scientifique, des Allemands.

michel goyaLe second chapitre détaille ces errements doctrinaux, par l'analyse des différents règlements édictés par l'armée française. Cette analyse porte sur les trois échelons traditionnels de l'art de la guerre : tactique, opérationnel et stratégique. On passe ainsi de l'admission de la prépondérance du feu (règlement de manœuvre d'infanterie de 1875), qui impose le recours à un ordre dispersé, à un retour aux unités en ligne de bataille attaquant au son des tambours dès 1884. À peine atténuée en 1894, cette réaction est abandonnée en 1904, à la lumière des combats de la guerre des Boers (1899-1902), mais incomplètement car la gestion des feux demeure rigide par crainte d'une consommation excessive de munitions. Ce règlement et le suivant (1914) conservent des formations encore trop denses (un homme par mètre), mais n'en sont pas moins relativement modernes et pragmatiques, dans la mesure où ils mettent l'accent sur l'initiative individuelle et l'importance cruciale du feu pour couvrir la progression.

L'auteur se signale par sa description, mesurée et dépourvue de préjugés, des idées de personnages ayant souvent fait l'objet de controverses, comme Joffre, Pétain ou Grandmaison. Ce dernier, fréquemment présenté comme le responsable des hécatombes inutiles d'août 1914, est loin d'en porter seul la faute. S'il prônait l'offensive de manière délibérément excessive, il ne la concevait pas sans une utilisation maximale du feu. Son défaut majeur était de ne jamais tenir compte des innovations techniques, comme les mitrailleuses, qu'il ne citait jamais dans ses écrits. L'accession de Joffre à la vice-présidence du Conseil supérieur de la Guerre (un poste qui fait de lui, de facto, le commandant en chef de l'armée) marque un tournant. Très ouvert aux expérimentations techniques, qu'il encourage, Joffre se désintéresse en revanche des questions de doctrine. Il laisse dans ce domaine la bride sur le cou aux jeunes officiers de son état-major, entraînant ainsi la mise en place du dogme de l'offensive à outrance.

Les idées de Grandmaison présupposaient que les exécutants sauraient les appliquer avec intelligence et mesure, par le biais de reconnaissances préalables et d'un appui-feu conséquent. Dans la pratique, les errements doctrinaux ont désorienté les officiers et décrédibilisés des règlements changeants. La routine de garnison sclérose l'entraînement et le perfectionnement. À la veille de la Première guerre mondiale, on sait que l'offensive est à la mode, mais la troupe et la majorité des officiers la réduisent à sa plus simple expression : l'attaque frontale massive. Les unités ne sont pas à effectifs complet en temps de paix, ce qui limite la portée d'entraînements pour lesquels moyens et terrains manquent. L'entraînement au tir, au grand désespoir de Grandmaison, est totalement négligé. Enfin, alors que certains corps de troupes sont très dynamiques, d'autres sont complètement apathiques et ont sombré dans la routine. Ce décalage entre la doctrine telle qu'elle est envisagée en haut lieu, et la manière dont l'armée est capable de la comprendre et de l'appliquer, fait l'objet du chapitre 3. Il sera à l'origine de bien des pertes au début de la Grande Guerre – parmi lesquelles Grandmaison lui-même, tué en 1915.

Le chapitre 4 décrit quant à lui les différentes armes, suivant un schéma qui deviendra récurrent au fil de l'ouvrage. Génie et fortifications étant laissés de côté (un choix expliqué en avant-propos par l'auteur), sont abordées infanterie, cavalerie et artillerie, mais également la toute jeune aviation. L'auteur axe principalement ce court chapitre autour de la difficulté de ces armes à concilier les techniques modernes avec leurs traditions et leur culture. Une attention particulière est portée à l'artillerie lourde, dont la déficience constitue la différence la plus visible entre les armées française et allemande en 1914. Le colonel Goya l'explique avant tout par les lenteurs de fonctionnement de l'administration militaire en temps de paix, et surtout par un manque de volonté et de moyens. 

Un livre pointu et dense

Si les onze chapitres du livre ne sont pas séparés en parties distinctes, une césure s'impose d'elle-même avec le chapitre 5, puisqu'il porte sur les premiers combats de 1914. Comme le fait remarquer l'auteur, le temps s'écoule différemment, en matière technique et doctrinale, dès lors que débute la Première guerre mondiale. Le conflit étant encore imaginé comme court, la nécessité d'une évolution n'est pas prise en compte immédiatement, mais la pression des faits en décide autrement. Improvisant d'abord des attaques frontales sans préparation qui échouent dans le sang, les unités de l'armée française font preuve d'une surprenante capacité à s'adapter et à mettre en œuvre d'autres méthodes, parfois en quelques heures seulement. Il s'ensuit le redressement qui, à la fin de 1914, permet la stabilisation du front.

Le chapitre 6, marqué par la transdisciplinarité déjà évoquée, détaille la manière dont, dans un tel contexte, l'innovation – technique et tactique – s'élabore et se diffuse. Par rapport au temps de paix, où les règlements et les nouvelles armes sont élaborés par les échelons supérieurs de l'armée, la guerre impose plutôt une innovation venue d'en bas. Les projets sont mis en forme par des « têtes pensantes » et des individualités à même de les porter, le haut-commandement n'intervenant souvent que pour formaliser et unifier ce qui a déjà été développé et mis en place aux échelons intermédiaires ou inférieurs. Ces changements, bien sûr, ne vont pas sans rencontrer divers freins, tels que les rigidités bureaucratiques, les rivalités de services ou de personnes, ou encore les préjugés culturels en vogue.

Le rôle du GQG (Grand quartier général, l'émanation du Conseil supérieur de la Guerre créée au déclenchement des hostilités) fait l'objet d'un chapitre à part entière. L'auteur se penche plus particulièrement sur l'énorme effort entrepris pour l'entraînement des troupes, qui doivent désormais profiter de leurs périodes loin du front pour se former à une guerre de plus en plus moderne. M. Goya distingue quatre paradigmes qui ont succédé à celui, démenti par les faits en 1914, de l'offensive à outrance, et que le GQG a mis en place : la « percée par attaque brusquée », qui en est une adaptation et vise la rupture du front par un seul assaut massif (1915) ; la « conduite scientifique de la bataille », qui vise le même but, mais par une série d'attaques minutieusement planifiées et conduites avec une grande rigidité (1916) ; « l'école de Verdun », combinaison des deux précédentes qui, sous l'égide de Nivelle, apparaît comme la fusion d'une puissance de feu moderne et de l'élan offensif visant à la percée décisive (1917) ; et enfin le « champ de bataille interarmes », mis en place sous l'égide de Pétain, et qui fera l'objet d'un chapitre ultérieur.

Le huitième chapitre, reprenant la structure précédemment employée, décrit les évolutions de chaque arme face à la guerre de tranchées : alors que l'infanterie traverse plusieurs crises successives et que la cavalerie est réduite à l'impuissance, l'artillerie se développe dans des proportions inédites, et l'aviation se révèle vite indispensable. Le chapitre 9, en revanche, ne paraît pas à sa place dans l'ouvrage puisque, descendant au niveau micro-tactique, il porte sur l'environnement dans lequel la guerre de position plonge les combattants, ainsi que ses effets, physiologiques et psychologiques, sur eux. On pardonne bien facilement à l'auteur ce petit hors-sujet passionnant, antérieur à la parution de Sous le feu. D'autant plus que de tels écrits sont rares en français, les historiens de « l'école de Péronne » s'étant beaucoup penchés sur le quotidien des « Poilus » mais beaucoup moins sur ce qui relevait des études sur le combat proprement dit.

FT17Il est alors temps pour le colonel Goya de procéder à une étude de cas. De façon presque naturelle, son choix se porte sur les chars, le « poing d'acier » de l'armée française. Les différentes étapes et caractéristiques de l'innovation décrites précédemment sont présentes : la création par des « meneurs », au rang desquels figure évidemment le colonel Estienne ; les réticences et les freins, notamment à cause de la rivalité entre les ministères de la Guerre et de l'Armement ; l'intervention de « parrains » bienveillants, tels Joffre ou Pétain ; les premiers tâtonnements tactiques, limités par les caractéristiques techniques des blindés disponibles ; l'apprentissage au combat et l'intégration d'innovations de détails, puis d'une nouvelle génération de chars...

Le dernier chapitre aborde plus en détail la doctrine du « champ de bataille interarmes », qui passe graduellement de la guerre de position à des offensives limitées mais menées avec une débauche de moyens, puis au retour de la guerre de mouvement. L'arrivée de Pétain à la tête du GQG, en mai 1917, consacre la victoire des partisans du feu sur ceux du choc, et lui permet de développer ce nouveau paradigme. Comme précédemment, le rôle et l'évolution de chaque arme face à ce nouveau modèle est détaillé. L'infanterie française, désormais armée d'une pléthore d'armes lourdes, est appuyée par des chars avec le soutien décisif d'une artillerie et d'une aviation omniprésentes. L'armée allemande, passée près de remporter la victoire grâce à ses tactiques d'infiltration, finit par épuiser entièrement ses troupes d'assaut et ne peut plus faire face : l'offensive alliée du 8 août 1918, le « jour de deuil » de Ludendorff, illustre l'efficacité de la nouvelle doctrine.

La conclusion du livre ouvre vers l'Entre-deux-guerres, où le retour aux conditions propres au temps de paix (lenteurs administratives, restrictions budgétaires, auxquelles s'ajoutent le conservatisme des vainqueurs) précipiteront le retour du décalage d'avant 1914 entre une doctrine plus moderne qu'on a bien voulu le dire, et une réalité (entraînement, dotation en matériels modernes) médiocre – avec les conséquences que l'on sait en 1940. Un constat qui met en évidence l'importance des moyens alloués à l'instruction et à l'innovation, dans la lignée des questions d'actualité soulevées par le blog La voie de l'épée qu'anime Michel Goya.

Les différents chapitres sont particulièrement denses et riches en informations, au point que le lecteur, même déjà quelque peu familiarisé avec le sujet, aura parfois des difficultés à suivre. L'ajout, en fin de chapitre, d'un paragraphe en résumant le contenu, s'avère à ce titre bien pensé. L'invention de la guerre moderne est, de fait, un ouvrage pointu et bien rempli, avec 480 pages dont 60 d'annexes, comprenant notamment une bibliographie extensive et un corpus de sources, imprimées comme archivistiques, bien rempli. Les annexes comprennent également un rappel chronologique bien utile, des tableaux de données et des analyses intéressantes, notamment celle portant sur l'évolution de la puissance de feu d'une division d'infanterie française au fil de ses engagements durant la Première guerre mondiale.

On résumera L'invention de la guerre moderne comme un livre dense, parfois difficile à suivre, mais foisonnant d'informations et qui maîtrise son sujet. S'il ne peut évidemment être considéré comme « grand public », il éclairera tous ceux qui cherchent à comprendre comment l'armée française a pu passer de la mystique de l'offensive à outrance à une guerre technologique, méthodique, et finalement victorieuse, entre 1914 et 1918. 

Michel GOYA, L'invention de la guerre moderne, du pantalon rouge au char d'assaut, 1871-1918. Tallandier, collection Texto, 2014.

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