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Un Tsar à Paris (Marie-Pierre Rey)

Un Tsar à ParisAu terme de la campagne de France, Paris est occupé, Napoléon abdique et les Bourbons montent à nouveau sur le trône de France. Le Tsar Alexandre Ier est un acteur majeur de cet épisode déterminant de notre Histoire. Avec ses armées, le Tsar détermine grandement le succès militaire des troupes coalisées et le choix politique de la Restauration. Marie-Pierre Rey, professeur à la Sorbonne et auteur de référence sur le sujet, revient sur ces heures où les Russes écrivaient l'Histoire de France. Un ouvrage majeur, indispensable à tous les passionnés de la période !recommande

 Un auteur de référence sur l'empire d'Alexandre Ier de Russie

Marie-Pierre Rey s'impose aujourd'hui comme l'auteur de référence sur l'empire russe d'Alexandre Ier de Russie, grand rival de Napoléon Ier. Elle participe activement au renouvellement de l'historiographie du Premier Empire en général, et des relations avec la Russie en particulier. Elle n'est d'ailleurs pas la seule à être active dans ce courant d'études russes, notons entre autres les travaux de l'historien russe Oleg Valerievitch Sokolov spécialisé dans l'histoire militaire.

Marie-Pierre Rey est une ancienne élève de l'École normale supérieure, professeur d'Histoire russe à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Elle a déjà écrit plusieurs ouvrages de grande qualité sur le sujet, notamment une biographie d'Alexandre Ier mais aussi un ouvrage de référence sur la campagne de Russie que nous vous avions présenté à sa sortie : L'Effroyable Tragédie. Cet ouvrage avait d'ailleurs été couronné en 2012 par le prix de la célèbre Fondation Napoléon.

Le nouvel ouvrage que nous propose cette historienne est dans la suite chronologique du précédent puisqu'après la défaite de Napoléon dans les neiges russes nous suivons le Tsar victorieux jusqu'à Paris. 

Les Russes, acteurs majeurs de la campagne de France et de la Restauration

« Un Tsar à Paris » est essentiellement consacré à l'année 1814, année où les armées coalisées pénètrent en France et s'emparent de Paris au terme d'une campagne houleuse. Année où Napoléon Ier doit abdiquer et où le Tsar, relativement bien accueilli à Paris, joue un rôle majeur dans le rétablissement des Bourbons sur le trône de France.

Toutefois, l'ouvrage de Marie-Pierre Rey n'est pas qu'un récit d'histoire bataille, retraçant une énième fois le chant du cygne de la Grande Armée. Non, l'histoire des Russes durant cette campagne se veut bien plus globalisante. Certes, et heureusement, l'aspect militaire est traité, mais aussi et surtout l'aspect politique de ce Romanov qui hésite un temps à replacer en France ces Bourbons pleins d'orgueil et de mépris pour cette petite famille de Russes parvenus. C'est aussi une étude de la perception et de l'accueil des Russes que nous propose Marie-Pierre Rey.

Après une longue introduction, l'ouvrage est divisé en trois grandes parties.

La première partie est consacrée pleinement à la campagne de France.

La seconde partie est dédiée quant à elle à l'entrée des Russes dans la capitale de l'Empire napoléonien avec la bataille de Paris du 30 mars 1814 et le rôle d'Alexandre Ier dans la Restauration.

Enfin, la troisième et dernière partie fait état de la présence des troupes d'occupation russes à Paris avec un chapitre consacré à Alexandre Ier « nouveau Marc Aurèle » et un chapitre consacré au comportement des troupes russes dans la capitale et à la réaction des Français. Attardons-nous un peu sur ce dernier point pour vous donner un avant-goût de l'ouvrage.

 Les premiers pas dun jeune officier cosaque au Palais Royal

Paris à l'heure russe

Les troupes russes font leur entrée à Paris dans une explosion de joie, celle de leurs troupes éreintées par la campagne, et une bonhomie parisienne de la part des habitants inquiets qui redoutent les exactions de cette armée venue de l'Est. Il faut dire que les troupes russes, et plus particulièrement les cosaques, sont précédés d'une très mauvaise réputation diffusée par exemple par les chansons de Béranger et les nombreuses images illustrant revues et brochures ou placardées sur les murs de Paris...

Mais le fait est que la volonté d'Alexandre Ier est de faire bonne mesure dans la capitale conquise et de ne pas attiser les tensions. Il nomme au commandement de la place un Français : Louis de Rochechouart. Le gouverneur général, le baron Osten-Sacken, cherche quant à lui à tranquilliser les Parisiens et demande aux boutiques et théâtres de reprendre leur activité normale. Il fait également paraitre dans les journaux un avis rassurant sur la sécurité des personnes. Les troupes russes sont très contrôlées, et finalement seule une poignée d'entre elles, triées sur le volet, peut stationner dans la capitale : les régiments de Grenadiers, la Garde Impériale, les Cosaques de la Garde et, pour les autres régiments, seulement les hauts officiers... Autrement dit, pour préserver son image et éviter les tensions, les Russes sélectionnent véritablement les troupes qu'ils mettent au contact des Parisiens. Finalement, l'écart entre l'image de Barbares que les Parisiens avaient des Russes, et la réalité des troupes qu'ils voient défiler créer un certain sentiment de sympathie pour ces soldats exotiques. Si les Cosaques irréguliers inspirent toujours le dégoût, les réguliers qui bivouaquent aux Champs-Élysées et au Champ de Mars sont l'objet de nombreuses promenades des Parisiens venus les observer. Les marchands parisiens trouvent également en eux des clients pour toute sorte de produits : pommes, harengs, vin, eau-de-vie, les oranges qu'ils semblaient tout particulièrement apprécier à l'inverse de la bière qui leur faisait faire « la plus étrange grimace »... Ils ne rechignent pas à payer, et pour cause, non seulement Alexandre Ier a doublé la solde de 1814, mais ils ont pour beaucoup de faux roubles, ceux-là même que Napoléon avait fait faire pour sa campagne de 1812... Victor Hugo, qui a alors 12 ans, verra ces Cosaques. Il écrira plus tard :

« les Cosaques ne ressemblaient aucunement à leurs images ; ils n'avaient pas de colliers d'oreilles humaines ; ils ne volaient pas les montres et ils ne mettaient pas le feu aux maisons ; ils étaient doux et polis ; ils avaient un profond respect de Paris qui était pour eux une ville sainte ».

Bivouac des troupes russes aux Champs Elysées le 31 mars 1814


Ayant entre les mains une petite fortune, et la vie à Paris leur paraissant très abordable, les soldats et officiers russes courent les restaurants, les cafés, les galeries du Palais-Royal, les établissements de jeu, les maisons galantes... Nombreux sont ceux qui dilapident des fortunes au profit des Parisiens. Ivan Kazakov, porte-drapeau du régiment Semenovski de la Garde Impériale russe, témoigne :


« Rares étaient les jours où je ne me rendais pas au Palais-Royal, un lieu de ralliement où tous les officiers se rassemblaient, comme étant le lieu le plus agréable, le plus gai et en même temps le plus funeste. Le Palais-Royal, c'est une sorte de ville dans la ville de Paris : vous pouvez en un quart d'heure vous habiller avec élégance de la tête aux pieds ; vous pouvez manger de manière excellente, boire, séjourner dans un joli appartement et connaitre tous les plaisirs et toutes les distractions sans sortir du Palais-Royal, dès lors que vous avez de l'argent. Mais vous pouvez aussi à la fin vous ruiner, en ayant joué au n°129, à la roulette, à la banque, au rouge et au noir, où vous trouvez une société remarquable. Combien de fois y ai-je vu nos généraux et le vieux Blücher, en habit civil et en joueur plein d'amertume, perdant de grosses sommes. J'y allais souvent mais je n'avais pas envie de jouer. La roulette c'est l'enfer et le paradis pour beaucoup, celui qui gagne est transporté, mais celui qui perd éprouve les tourments de l'enfer et, devenu fou de désespoir, il se brûle la cervelle ou se jette dans la Seine. »


Paris a véritablement deux visages pour les troupes russes : c'est à la fois pour beaucoup la nouvelle Babylone de tous les vices et plaisirs, mais c'est aussi pour les officiers érudits la ville des Lumières, objet d'une fascination sans bornes. Cette jeunesse instruite visite Paris et découvre ses sociétés, ses loges maçonniques... Certains s'initient aux idées libérales voir démocratiques.

Pour que tout se passe au mieux, les autorités russes gardent un œil sévère sur leurs troupes. On contrôle sévèrement que les officiers résident aux adresses indiquées, on tente, avec plus ou moins de succès, d'éviter toutes formes de pillage (mais les Cosaques, grands amateurs de poisson, vident rapidement tous les étangs privés de leurs carpes...). La question du logement est la première pierre d'achoppement entre les Parisiens et les Russes, si les officiers sont généralement bien accueillis, il n'en est pas de même de la troupe qui multiplie les dégradations et se comporte plus ou moins comme en campagne. Le deuxième point d'achoppement important est l'atteinte à l'Honneur et au sentiment patriotique des militaires français vaincus qui n'acceptent pas l'occupation. Cette frustration est d'autant plus virulente que ces militaires se sentent totalement abandonnés du nouveau régime et survivent dans des conditions de plus en plus précaires. Les heurts violents sont de plus en plus nombreux entre les troupes d'occupation et les anciens de la Grande Armée, à tel point que Sacken doit demander aux officiers russes qui ne sont pas à Paris pour des raisons de service de retourner avec leurs troupes hors de la capitale. De son côté, le pouvoir français charge la Garde Nationale d'arrêter tous ceux qui troubleraient l'ordre public... Vaines mesures qui n'enrayent pas la montée des tensions. Le 4 mai, trois duels ont lieu sur les Champs-Élysées même entre officiers français et russes : un Français et deux Russes sont mortellement blessés... Le 8 mai 1814, le roi passe en revue l'ancienne Garde Impériale, Underwood rapporte dans son journal que le soir:

« les soldats français tombèrent sur des soldats alliés qui dansaient dans un cabaret, près d'une barrière de Paris, et en tuèrent plusieurs, ainsi que des grisettes qui dansaient avec eux... »

Les incidents de ce type se multiplient rapidement. Marie-Pierre Rey rend parfaitement compte de ce climat délétère en citant très régulièrement des sources directes, des deux camps. Autre exemple, ce témoignage de Boris Uxkull, jeune officier d'origine estonienne :


« Les napoléonistes nous taquinaient l'autre jour dans un café, où bientôt s'engagea une lutte aussi formidable que comique, car nous combattîmes avec des chaises et des chandeliers, bouteilles et assiettes. Tout a été saccagé dans ce pauvre hôtel et il en résultat plusieurs duels, dont un me regarda de près et fut funeste, car le Prussien qui était mon second, après que j'eus couché mon adversaire, se battit avec son second et fut tué raide mort ! Mais tout cela se passa en sourdine, à l'insu des autorités. »


Les conditions de paix difficiles et l'exaspération face à la présence physique de l'occupant font qu'une partie de plus en plus importante de la population se rallie aux nostalgiques de l'Empire. L'ensemble de la société française est inquiète : les classes aisées redoutent une réaction nobiliaire (notamment contre les biens nationaux), la bourgeoisie d'affaire qui s'était adaptée au blocus continental redoute la concurrence des produits britanniques, les ouvriers subissent de plein fouet un chômage important...

De leur côté, l'enthousiasme des soldats russes s'estompe également. Ces derniers ont de plus en plus de mal à accepter une discipline de fer alors que la guerre est finie : parades, exercices et gardes s'enchainent sans cesse. Paradoxalement, le ravitaillement quant à lui n'est pas satisfaisant et tous ne mangent pas à leur faim.

Les Cosaques en bonne fortuneLe mois de juin qui voit le départ des troupes russes n'est cependant pas sans entrainer quelque amertume dans les cœurs des hommes du Tsar. Certains officiers qui se sont bien intégrés à la société parisienne ont du mal à quitter ces liens d'amitié et ces relations nouvellement créées. Dans les troupes, plusieurs milliers de soldats russes refusent de rentrer et désertent. Leur côté travailleur et robuste fait que leur main d'œuvre est appréciée dans les campagnes. Toutefois, le gros de la troupe reprend la route de l'Est, ne sachant pas encore que l'année suivante Napoléon fera son grand retour... 

Un ouvrage de référence

Ce petit résumé du chapitre consacré à l'occupation russe de 1814 ne vous donne qu'un piètre aperçu de la richesse de l'ouvrage. Nous n'avons, volontairement, repris ni tous les détails ni toutes les citations. L'ouvrage regorge de citations de textes sources qui permettent une immersion complète. La narration est fluide, claire et accessible. Le travail de recherche est des plus sérieux et s'appuie sur une riche bibliographie et de nombreuses sources archivistiques russes et françaises parfois inédites.

Autrement dit, Marie-Pierre Rey nous offre, une fois encore, un ouvrage de référence indispensable à tout passionné de la période !

Marie-Pierre REY, 1814. Un Tsar à Paris, Édition Flammarion, collection « au fil de l'Histoire », 2014.

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