Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Livres Essais L'érotisme au Moyen-Age (A. de la Croix)

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

L'érotisme au Moyen-Age (A. de la Croix)

erotisme moyen ageVoici un livre surprenant et fort instructif publié dans la collection Texto des éditions Tallandier. Déjà, des sourcils pointilleux se dressent, des moues se dessinent, des doigts tapotent nerveusement, irrités, sur la table basse : oui, le titre fait sursauter. Comme le rappelle l'auteur, parler d'érotisme au sujet du Moyen-âge (période s'étalant du Vème au XVème siècle) est commettre un anachronisme linguistique.

 

Eros ou l'anachronisme voulu

Le mot, dérivé du grec Eros, apparaît au milieu du XVIème et ne prend son sens contemporain qu'à la fin du XVIIIème. Mais, quel autre terme choisir pour évoquer les évolutions gigantesques, durant ces 10 siècles qui s'étalent de la chute de l'Empire romain d'Occident (476) à la chute de Constantinople (1453) , dans les domaines du désir et de la sexualité ? De la vision du couple et de l'amour ? Il est d'autant plus pertinent qu'il casse d'emblée, dans la psyché du lecteur, l'image obscurantiste généralement admise de la période médiévale. Il rappelle aussi ainsi subtilement que les jeux sensuels ont toujours été, ont toujours fouetté les imaginations et la créativité et les corps troublés de tous temps, même durant cette époque communément dépeinte comme ténébreuse ou ennuyeuse et peu encline aux jeux des sens. Grande erreur. Bien sûr, cette longue période est dominée par l'influence de l'église catholique qui diabolise les corps pour mieux en appeler à la spiritualité. Pour autant, entre la théorie et la pratique, le fossé est large et de véritables 'contre-cultures', via les trobadors surtout puis les rites populaires carnavalesques fort peu chrétiens, les sculptures obscènes, voient le jour et s'épanouissent, révélant, de par leur écho, les préoccupations des hommes et des femmes d'alors. Le style de l'auteur n'est pas ampoulé et il se permet parfois des clins d'œil amusants et forcément coquins sans rien enlever au sérieux de son étude chronologique. Quelles sont donc les grandes lignes de cette évolution des mentalités à travers le prisme de l'érotisme ?

De l'Antiquité masculine au Moyen-Âge religieux

dieu erosL'auteur part de l'influence de l'Antiquité, de la culture gréco-romaine en s'appuyant sur le plus fameux philosophe grec : Platon. L'essai de ce dernier, consacré à l'amour et au désir, 'Le Banquet', semble opportun pour démarrer. L'amour y est ici surtout masculin et homosexuel. Les femmes sont renvoyées dans la partie de la maison qui leur est réservée. " L'amant et l'aimé sont différenciés. Tout d'abord par l'âge : l'amant est un homme mûr, son favori est jeune et imberbe. Leurs sentiments ne sont pas identiques : l'un a fait le choix de l'autre. On retrouvera cette inégalité du sentiment, inchangée, dans la relation de l'amant et de son bien-aimé telle que la décrira au XIème siècle l'Arabe espagnol Ibn Hazm dans son traité 'De l'Amour' qui anticipe sur la conception de l'amour courtois qui se développera au Moyen-Âge en Provence puis à travers toute l'Europe Chrétienne. " Le Christianisme, franchement hétérosexuel, ne modifiera pas (d'où l'importance de l'évoquer) cette approche amoureuse dans le couple où la réciprocité amoureuse n'est pas requise. Une autre ligne commune entre l'Antiquité et le Moyen-Âge : la distinction entre un 'bel amour', dont on devine qu'il est réservé à une élite, sensible à la beauté de l'âme surtout, et un amour plus méprisable, seulement charnel et explicitement qualifié de populaire. Dante (1265-1325), représentant illustre de l'amour courtois, parle ainsi d'un amour 'digne de la cour', différencié de la pulsion brute, réservée aux vilains de la plèbe.

L'Amour courtois ou la découverte de la femme

la belle rafaellaNé dans les cours des forteresses féodales au cœur de l'Occitanie, au XIème siècle, l'amour courtois est porté par ces troubadours poètes musiciens et souvent seigneurs (des femmes - nobles, forcément - même) qui vont connaître un immense succès dans toute l'Europe. L'auteur nous explique leur art, souvent répétitif à nos yeux désormais gourmands d'innovations incessantes, qui s'appuie sur les mêmes thèmes traités (l'amour, la nature) mais, " à la façon des jazzmen ", en jouant sur d'infimes variations et donc ici double sens des mots, exemples à l'appui. Pourquoi considérer l'amour courtois comme si important ? Car il va révolutionner l'approche du couple. Et de citer André le Chapelain, à la fin du XIIème siècle : " rien de ce que l'amant obtient de sa bien aimée ne peut avoir de charme si celle-ci ne le lui a pas accordé de sa libre volonté. " La réciprocité : enfin ! Les troubadours appellent à rendre hommage à la dame désormais souvent comparée à un seigneur dont ils seraient l'homme-lige. Les tensions qui agitent la période et les mentalités, surtout la dualité permanente entre le goût du beau et du plaisir et la peur du pêché de luxure, amènent beaucoup d'approches différentes chez bien des poètes. Par exemple 'Tristan et Yseut', de Chrétien de Troyes, qui révèle plus une passion des amants pour la mort que pour l'amour. Intéressants comparaisons et recoupements de l'auteur. Laissons lui d'ailleurs la parole ici (toujours à propos de Chrétien de Troyes mais, pour son ouvrage 'Cligès') : " (son) propos n'est rien de moins que la réconciliation de l'amour et du couple. Qu'on mesure le chemin parcouru en peu de temps : de la découverte en Occitanie à la fin du XIème siècle du sentiment amoureux pour la femme, sentiment jusque-là réservé à l'amitié virile et qui exige la réciprocité du désir, à l'éloge de la passion adultère, voici à la fin du XIIème siècle, qu'un écrivain propose un modèle amoureux novateur, égalitaire. Une relation amoureuse et désirante vécue au fil de périlleuses épreuves initiatiques et non au terme d'une quelconque cérémonie. "

L'Annonce de la Renaissance cynique

Au XIIIème siècle cependant, " le succès du 'Roman de la Rose' de Guillaume de Lorris va signer avec éclat la fin du grand rêve courtois " et ouvrir un nouveau chapitre. L'impact de ces 17.000 vers fut immense à l'époque. La perversité féminine, l'inanité des espérances amoureuses qui fait dire à son héros : " j'accorde plus de prix à mes deux petits marteaux et à ma besace qu'à ma citole et à ma harpe. " Pas besoin de sous-titres, je pense. Un scepticisme cynique qui annonce la Renaissance. Arnaud de la Croix poursuit en décrivant les carnavals populaires 'expressifs' et les jeux sensuels avec les vêtements du temps, pleins de transparence. Décidément, quelle que soit la période, que les jeux amoureux sont compliqués (et influencés) ! Mais ce livre se dévore et nous éclaire de façon à la fois savante et joyeuse. Il nous donne même envie d'aimer un peu plus encore et de relire les classiques cités !

- 'L'érotisme au Moyen-Âge (le corps, le désir, l'amour), d'Arnaud de la Croix, collection Texto éditions Tallandier, avril 2013.

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire