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Le génocide des Arméniens, un siècle de recherche

genocide armenien colinLe centenaire du génocide arménien a donné lieu à de nombreuses manifestations à la fin du mois d'avril 2015. Cet anniversaire est l'occasion de faire un bilan sur ce génocide encore nié en Turquie d'un point de vue scientifique. De nombreux ouvrages et colloques ont eu lieu cette année en France. Du 25 au 28 mars a eu lieu à Paris le colloque international le plus important intitulé « Le génocide des Arméniens de l'Empire ottoman dans la Grande Guerre. 1915-2015 : cent ans de recherche » et organisé par le Conseil scientifique international pour l'étude du génocide des Arméniens (CSI). À cette occasion les éditions Armand Colin ont publié avant la tenue du colloque l'ouvrage Le génocide des Arméniens : un siècle de recherche 1915-2015 reprenant les communications qui allaient être prononcées ultérieurement.

 

Un ouvrage qui s'inscrit dans le mouvement des études sur les génocides

Comme tout ouvrage issu de colloques, celui-ci ne propose pas un récit détaillé et précis de l'ensemble du processus génocidaire bien qu'un des articles de Raymond H. Kévorkian « La première phase de la destruction ; déportation, processus et massacres (avril-août 1915) » puisse être considéré comme un résumé de la première phase des massacres. La richesse de cet ouvrage réside dans la diversité et la complémentarité des vingt-trois contributions en français ou en anglais permettant d'insérer cet évènement dans un cadre historique, géographique, culturel plus large. On regrette cependant l'absence de résumés traduits des articles pour les lecteurs non-anglophones.

Nous n'allons pas ici faire un compte rendu détaillé de toutes les contributions tant la densité de leur contenu est importante. La première « L'opposition ottomane, le Comité Union et Progrès et la révolution de 1908 » aborde la place des Arméniens dans ces évènements et également les ambigüités de la pensée politique ottomane et unioniste au tournant du XXe siècle. Le suivant d'Erik-Jan Zürcher s'attarde sur les mécanismes de prise de décision de la direction jeune-turque lors de trois évènements clés le coup d'État de janvier 1913, l'expulsion des orthodoxes des côtes égéennes en juin 1914, l'alliance militaire avec l'Allemagne (aout 1914) et la décision de déclarer la guerre en attaquant la Russie en octobre 1914. L'auteur démontre l'existence de réunions secrètes composées d'un comité restreint excluant ceux qui auraient pu s'opposer aux décisions finales et mettant l'Etat et les autres membres du CUP (Comité Union et Progrès ou les Jeunes-Turcs) devant le fait accompli. La contribution suivante présente l'Organisation spéciale (son établissement, sa structure, ses membres, etc.). Suivent trois articles sur l'entrée en guerre de l'Empire ottoman, sur les témoins occidentaux, et celui déjà évoqué précédemment synthétique de Kévorkian.

La seconde partie de l'ouvrage est consacré aux minorités de l'empire et est composé de deux articles qui permettent de replacer le génocide arménien dans un cadre plus vaste et davantage comparatif. Le premier de David Gaunt intitulé « La complexité du génocide des Assyro-Chaldéens » apporte un éclairage sur ces massacres encore largement méconnus du grand public tandis que Georges Bensoussan propose une synthèse sur la place des juifs dans l'Empire ottoman. Le génocide assyrien en 1915 ou Seyfo connu des autorités européennes a même constitué une ligne rouge pour les Allemands qui ne devait pas être franchie : si la déportation des Arméniens était « acceptée » bien que dénoncée, il n'en était pas de même pour celle des Assyro-Chaldéens. L'auteur montre bien la difficulté à définir le groupe concerné par cette politique qui a pourtant fait environ 250 000 victimes selon les chiffres des délégations lors de la conférence de paix de Paris et de Lausanne. Il aborde aussi les causes de ces massacres qui sont assez similaires à celles du génocide arménien évoqué dans une troisième partie.

Celle-ci s'attarde sur les logiques sous-tendant la politique ottomane contre les Arméniens. La première contribution « Logiques idéologiques, démographiques et économiques du génocide » de Hamit Bozarslan propose en quelque sorte une synthèse des motivations du processus génocidaire qui sera développé de diverses manières dans les trois articles suivants. Le CUP était fortement imprégné par le positivisme et le darwinisme-social qui a en partie légitimé les massacres : la lutte pour la survie crée des victimes mais ceci est l'ordre naturel. « Les microbes » doivent être éliminés du « corps de la nation turque » selon Dr. Mehmed Reşid. Cette pensée est couplée à l'idée que les Jeunes-Turcs ont une « mission historique » de régénérer la nation.». De plus, les unionistes se perçoivent comme dominants et comme victimes. Ils déplorent aussi bien la perte des territoires que la perte du droit à dominer qui est contraire à de nombreuses volontés égalitaires au sein de l'Empire ottoman. Cela permet de conjuguer le droit des maitres à châtier et celui des victimes à se rebeller. L'auteur précise bien que ces explications n'ont pas pour but de justifier mais de comprendre les mécanismes mis en œuvre. Cette politique s'appuie aussi sur une pensée démographique visant à déporter la population arménienne dans certains espaces où celle-ci constituera un résidu pouvant être assimilé (2 à 10%). Si l'Empire ottoman a été dur avec les Arméniens, c'est parce que ces derniers représentaient une minorité territoriale non étatique. La politique génocidaire doit donc parvenir à détruire ses revendications territoriales et à islamiser ces populations. Enfin la politique ottomane était également motivée par des considérations économiques qui aboutissent à une redistribution des richesses en faveur des Turcs. Les spoliations sont davantage développées dans l'article de Mehmet Polatel. Vincent Duclert revient sur la dimension génocidaire des massacres hamidiens (1894-1896) et cite longuement Jaurès comme précurseur de la pensée sur les guerres d'extermination. Cette contribution permet d'ancrer le génocide dans la longue durée. Peter Holquist montre que les massacres ont été perpétrés à l'extérieur de la frontière turque mais également que l'armement des milices « chrétiennes » par les Occidentaux était variable : l'Empire russe était très réservé et ne souhaitait pas créer des conflits avec les musulmans. Les Russes n'étaient pas des défenseurs « aveugles » des chrétiens mais, grâce à leur connaissance du terrain, adoptaient une politique plus mesurée et plus favorable aux musulmans sédentaires. D'ailleurs la peur d'une cinquième colonne au sein de l'Empire ottoman était liée à sa propre politique d'armement des populations du Caucase conte les Russes.

La quatrième partie intitulée « Relations internationales et droit pénal » propose de nombreux articles sur les aspects juridiques de ce génocide. Le premier de Mikaël Nichanian s'attarde sur les procès de Constantinople (1919-1920) et notamment ses conséquences sur la connaissance des évènements avec les nombreuses publications contemporaines sur le sujet à l'époque mais aussi de sources qui demeurent aujourd'hui inaccessibles. Deux autres consacrés à Raphaël Lemkin permettent de prendre conscience de l'importance de ces massacres dans la construction du concept de génocide. Enfin la dernière contribution s'attarde sur les problèmes juridiques liés à l'affaire Perinçek mais qui revient longuement sur la question du droit international dans les années 1920. Il aborde ainsi le négationnisme.
La cinquième partie est plus historiographique. Stephan Astourian dans sa contribution « Réflexions sur l'historiographie ottomane (années 1960-1990) à propos du rôle des non-musulmans et des Arméniens ottomans dans le commerce et l'économie urbaine » propose au-delà du bilan une réflexion plus profonde sur les limites et les biais historiographiques d'un nombre important d'études jusqu'à présent sur le sujet. Il inscrit également la place économique des Arméniens dans l'Empire ottoman dans une histoire plus longue remontant jusqu'au règne de Mehmet II et fait à des travaux anthropologiques. On comprend au final pourquoi ce peuple a pu avoir une position privilégiée en raison de facteurs très divers mais que celle-ci est aussi un préjugé qui mériterait d'être approfondi scientifiquement. Hamit Bozarslan a écrit précédemment qu'à la période du génocide cette domination n'était plus d'actualité en 1915. La contribution suivante est consacrée à l'histoire du discours de la Turquie sur ces évènements. Enfin, les deux dernières parties abordent la mémoire du génocide sous toutes ses formes.

Notre avis

Malgré certaines réserves évoquées précédemment, cet ouvrage est appelé à devenir incontournable dans les années à venir. La précision, la rigueur scientifique et la diversité des articles font le succès du livre. On peut regretter que de certaines contributions du colloque n'aient pas bénéficiées d'une édition similaire. Un ouvrage indispensable et complémentaire aux autres livres plus synthétiques parus sur la question cette année qui milite pour décloisonner le génocide arménien et l'intégrer dans des grilles d'analyse plus larges et au final rendre cet objet moins mémoriel et plus historique. Vous pouvez compléter la lecture avec le visionnage des interventions lors du colloque.

Le génocide des Arméniens: Cent ans de recherche 1915-2015, par Annette Becker, Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond Kévorkian, Gaïdz Minassian, Claire Mouradian, Mikaël Nichanian, Yves Ternon. Editions Colin, mars 2015.

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