Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Livres Essais L'invention de l'histoire nationale en France (1789-1848)

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

L'invention de l'histoire nationale en France (1789-1848)

invention histoire nationaleL'historiographie rebute nombre de lecteurs : l'histoire de l'histoire n'est-ce pas un livre d'histoire destiné essentiellement aux historiens ? Si on suit les manuels, de grands courants ou historiens se succèdent qui ont permis de faire avancer la « science historique » pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui dans une perspective fortement téléologique. L'invention de l'histoire nationale en France, 1789-1848 de David Gaussen publié aux éditions Gaussen s'intéresse peu aux grands acteurs de la discipline qu'au contexte et aux acteurs qui gravitent autour des historiens romantiques tels qu'Adolphe Thiers ou Augustin Thierry pour aboutir à de nouvelles conclusions sur l'essor de la discipline en France à rebours de certaines idées largement répandues dans l'hexagone.

 

Une autre façon d'écrire l'histoire

David Gaussen est à la fois éditeur et historien. Il fut l'éditeur de la revue Écrire l'histoire aujourd'hui édité aux éditions du CNRS et qui avait pour sujet l'historiographie et l'épistémologie de la discipline. Mais il est aussi l'auteur d'une thèse sous la direction de François Hartog (EHESS), un grand spécialiste de l'historiographie en France, soutenue en 2014 et intitulée Faire de l'histoire à l'époque romantique. histoire nationale, nouvelle histoire (France, 1789-1848) dont l'ouvrage est largement issu.

Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les grands historiens déclarent qu'on ne peut plus faire de l'histoire comme avant 1789. L'auteur s'est donc intéressé dans le premier chapitre aux réponses des contemporains de la Révolution française. Dès la Révolution française, les acteurs se sont posé un problème majeur : l'histoire des rois a été écrite mais pas celle de la nation ou du tiers état. La réflexion pour l'écriture de cette histoire mais aussi sur l'utilité et les manières de l'enseigner débute au sein des écoles centrales avec des personnalités telles que Volney. Si le sujet de la pédagogie n'est pas abordé dans les autres chapitres, celui-ci a le mérite de faire revivre des débats qui par certains aspects peut paraître très actuel comme la question de la place de l'histoire nationale et de l'histoire des autres pays dans l'enseignement.

Le XIXe siècle est le cœur de l'ouvrage. L'auteur démontre avec succès que les recherches historiques mais aussi la demande de livres historiques est en plein boom dès le début de la Restauration. Une guerre économique fait rage car le marché est en plein essor. Des revues spécialisées apparaissent et de nombreuses collections sont créées destinées à une clientèle toujours plus vaste pour cette nouvelle histoire nationale. Il est nécessaire de définir ce qu'est l'histoire nationale au début du XIXe siècle. L'histoire de la nation comme nous l'avons mentionné devait être réécrite car jusqu'alors elle ne servait que les intérêts des puissants et des monarques. Les sources étaient « cachées » à la nation et il était nécessaire pour que le peuple puisse se saisir de son histoire de les publier. Il faut donc toutes les publier afin que l'histoire puisse apparaître clairement. Les collections de sources sont une réponse à cette demande. La volonté naïve de vouloir toutes les publier aboutit assez vite à une impasse d'autant plus qu'une effervescence historiographique quelque peu oubliée aujourd'hui contrarie et complexifie les projets initiaux.

Armand-Alexis de Monteil, un des personnages phares de l'ouvrage, veut écrire une histoire des différents états et pas seulement du tiers état. Il s'intéresse aux marginaux, aux petites gens et promeut une véritable histoire sociale contre une histoire-bataille qui ne s'intéresse pas aux personnes. Pour y parvenir, il produit de nouvelles sources pour s'intéresser aux personnes délaissées par les chroniques. Il crée une véritable « économie de l'archive » très éloignée des canons actuels : il achète des documents d'archives à bas prix, les traite et les revend ensuite pour s'assurer des revenus. Il collecte des bribes éparses qui lui servent pour écrire une histoire qu'il reconnait fragmentaire. Il est un des exemples de ces historiens-entrepreneurs de la première moitié du XIXe siècle.

Entre romantisme et approche scientifique

Sous la monarchie de juillet, l'État investit le champ de la recherche historique. Guizot crée d'abord une association privée la Société de l'Histoire de France en 1833 disposant de peu de moyens. Mais pour lui, l'État est le seul qui peut publier et éditer toutes les sources de l'histoire de France. C'est de cette volonté qu'émerge le Comité des travaux historiques et scientifiques fondé en 1834. Si ce comité a eu un rôle d'impulsion dans la recherche historique, il est aussi un organe de contrôle. David Gaussen propose une lecture originale de l'action de Guizot en s'intéressant aux projets qui n'ont pas été acceptés par le Comité : on voit que des histoires trop « particulières » pouvant faire revivre des tensions ont été très souvent écartées, mais aussi des projets qui entraient en concurrence avec d'autres déjà en cours par des personnalités installées. L'auteur montre que la volonté de contrôle passe mal auprès d'un milieu déjà largement constitué. L'Institut Historique en est un bon exemple. Cette association fondée en 1834 par une personnalité assez extraordinaire Eugène Garay de Monglave regroupe de nombreux opposants de tous bords au régime. De par son nombre d'adhérents et ses actions comme l'organisation des premiers colloques internationaux, elle constitue une force majeure de la recherche historique bien qu'elle ait au final échouée suite à des problèmes financiers. Il ne faut pas voir dans cette association un simple regroupement d'opposants mais une autre vision de l'histoire plus fédéraliste opposée au projet centralisateur orléaniste.

Les derniers chapitres traitent des héritiers de Jules Michelet et d'Augustin Thierry et de la professionnalisation des historiens. Gabriel Monod a indiqué dans un article de sa revue demeuré célèbre en 1876 «Du progrès des études historiques en France depuis le XVIe siècle » : « Nous y avons gagné peut-être en originalité, du moins au point de vue de la forme littéraire ; nous y avons perdu au point de vue de l'utilité scientifique des travaux de nos historiens. Ils sont presque tous autodidactes ils n'ont point eu de maîtres et ils ne forment pas d'élèves. » L'historien héraut de l'école méthodique nie toute une filiation qui pourtant semble avoir existé. David Gaussen montre qu'il n'en est rien. Il nous fait redécouvrir le parcours et l'œuvre de Félix Bourquelot qui a presque toutes les caractéristiques de l'historien professionnel et qui a été reconnu ouvertement comme disciple d'Augustin Thierry. Il est l'auteur d'un livre sur l'histoire et la perception du suicide et d'une véritable monographie sur les foires de Champagne. Henri Bordier aussi est un historien avec lequel Gabriel Monod pouvait discuter. Or leurs élèves respectifs étaient trop monarchistes pour l'histoire républicaine en cours d'élaboration. Il fallait donc les rejeter en bloc et nier leur filiation directe pour assoir leur pouvoir. L'école des Chartes devient trop particulière en raison des sympathies monarchistes. Ainsi l'histoire universitaire (celle des facultés de lettres) se coupe d'un certain nombre de sujets originaux qui avaient émergé les années précédentes comme l'histoire de l'hygiène et l'histoire économique et qui sont rejetés dans les universités de médecine et de droit. Les perspectives ouvertes sur l'histoire des mentalités sont aussi mises de côté. L'auteur défend une relecture historiographique majeure : la Révolution française a engendré une révolution épistémologique dont nous sommes largement les héritiers dont l'école des Annales ou la Nouvelle Histoire ne sont que le prolongement des perspectives offertes un siècle plus tôt. Nous sommes encore dans la même séquence historiographique.

Notre avis

Au final, cet ouvrage est majeur dans le sens où il propose une relecture originale et passionnante des prémices de la constitution de la recherche historique en France. Sans contredire frontalement les ouvrages précédents, l'auteur nuance fortement le récit historiographique traditionnel. David Gaussen dresse tout au long de l'ouvrage des portraits hauts en couleur d'historiens aujourd'hui oubliés, mais qui sont pour autant très novateurs pour leur temps. Un ouvrage exigeant et intéressant en somme.

L'invention de l'histoire nationale en France, 1789-1848, de David Gaussen, octobre 2015.

acheter-sur-amazon

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire