Rechercher dans le site
Lettre d'information

Découvrez notre lettre hebdomadaire avec toute l'actualité du site, ainsi que des éditions spéciales pour les concours que nous organisons !

S'inscrire à la lettre

Accueil Livres Essais Les barbares (Bruno Dumézil)

Inscrivez-vous à notre lettre hebdomadaire: nouveaux articles, programmes télé, débats ! Lettre hebdo:   |  Ajoutez ce site à vos favoris !  |  HpT sur  |  

Les barbares (Bruno Dumézil)

barbares dumezilLes barbares sont de retour. S'ils n'envahissent pas nos foyers, ils sont présents dans l'actualité littéraire et intellectuelle en France. Les ouvrages sur les invasions barbares ou la chute de l'Empire romain sont très nombreux ces dernières années et reflètent en partie le fruit des inquiétudes contemporaines.recommande

 

Les barbares sont à la fois si éloignés et si proches : la série Vikings, les épopées médiéval-fantastiques, Conan font référence à cette figure charismatique de l'homme presque sauvage mais viril et fort mettant à mal la civilisation. Du barbare grec d'Hérodote, ne maitrisant pas le grec mais souvent cultivé avec une histoire et une culture, au personnage stéréotypé de la culture populaire et vidéoludique, l'histoire de cet archétype est riche et multiple et ses déclinaisons nombreuses. L'ouvrage collectif intitulé Les Barbares dirigé par Bruno Dumézil aux éditions PUF est une somme monumentale et un outil précieux sous forme de dictionnaire qui permet d'en découvrir davantage sur cette notion, sur la réalité historique des barbares et l'image qu'ils véhiculaient.

La genèse des barbares

La copieuse introduction collective nous présente l'histoire et les variations successives autour des Barbares. Le premier chapitre sur les conceptions grecques est particulièrement réussi, approfondi et intéressant. Le barbare est à l'origine celui qui ne maitrise pas le grec et qui prononce un charabia ressemblant à bar-bar. A l'époque classique, cette notion connait de nombreuses évolutions. Les guerres médiques (- 490/- 479) transforment le barbare perse en ennemi esclave d'un despote, ramolli par le luxe et lubrique. L'épopée d'Alexandre le Grand ajoute une couche supplémentaire à ce portrait peu flatteur. Hérodote, le premier ethnographe présente les traits des différentes civilisations mais retransmet ou forge aussi des stéréotypes à la postérité durable. Les Grecs sont curieux depuis longtemps et découvrent de nombreux peuples qu'ils cherchent à comprendre dans le cadre du phénomène de colonisation. A la fin de l'époque classique et à la période hellénistique, la notion connait une nouvelle évolution en lien avec la donne géopolitique : le barbare cesse d'être une personne non issue de la « race des Grecs » (Aristote) mais quelqu'un qui n'est pas hellénisé. L'égyptien ou le perse hellénisé cessent petit à petit d'être un barbare.

Les Romains semblent avoir peu utilisé le concept de barbares aux premiers siècles de leur histoire. Il a été utilisé véritablement qu'à partir du IIIe siècle avant notre ère pour dénigrer les ennemis gaulois, Samnites, étrusques ou puniques avec son lot de stéréotypes. Les Romains connaissant bien la pensée grecque et s'intégrant de plus en plus dans ce monde dans le camp des « civilisés » développe une idéologie originale : ils dépassent l'antagonisme barbare grecque en se situant dans un troisième monde ouvert, civilisé et surpassant les Grecs à tous les niveaux. Avec l'empire, le barbare cesse d'être menaçant et le discours sur celui-ci prend une autre tournure : il devient le miroir inversé de Rome dénonçant les valeurs perdues.

Les grandes migrations, mythes et réalités

Les chapitres suivants écrits largement par Bruno Dumezil sont consacrés à l'Antiquité tardive, aux représentations des barbares à cette période charnière pour l'histoire européenne. Après une réactivation des discours sur les barbares dans le cadre de la crise du IIIe siècle (crise dont l'auteur souligne la maitrise par l'Empire), les barbares au IV et Ve siècles sont petits à petits intégrés dans l'Empire avec des statuts particuliers dans le cadre de la romanité universelle. Il montre notamment que si la peur est bien présente, les barbares sont relativement bien intégrés dans le nouveau système impérial et que le dénigrement qu'ils subissent est lié surtout à une classe sénatoriale qui accepte mal ces nouveaux venus. Le christianisme aussi fournit un discours de soutien à l'Empire contre les envahisseurs (bien loin de celui de non-participation à la chose militaire quelques siècles plus tôt). Mais la frontière entre Rome et le barbare est floue. De nombreux romains déclassés en quête de richesses rejoignent les chefs barbares tandis que les chefs barbares adoptent les usages romains : « Le Goth riche imite le Romain, le Romain pauvre imite le Goth » aurait déclaré Théodoric le Grand au VIe siècle. Il est bien difficile archéologiquement de trouver des peuples barbares bien définis. Les héritiers des barbares francs, les Carolingiens, ont eux-mêmes leurs barbares (notamment Saxons) : ils sont à l'extérieur des frontières et païens. Des prolongements sur la figure du barbare dans le monde byzantin et arabe sont présents et rédigés par des spécialistes de la question.

Des barbares toujours présents

Les barbares perdurent au-delà du Moyen Âge. Montaigne utilise la figure du barbare amérindien pour questionner le degré de civilisation des Occidentaux. Dans le même temps, l'ancien Goth est une figure rejetée car destructeur de l'œuvre classique : le style artistique occidental précédent est qualifié de gothique dans une volonté de dénigrement sans lien avec le peuple germain. L'importance de la figure du barbare dans les discussions sur la nation à l'époque moderne et contemporaine en Europe est développée. En France, la question des ancêtres est le support de revendications politiques majeures au XVIIIe entre la noblesse se revendiquant des Francs et le tiers état descendant des Gallo-Romains. Au XIXe, cette lutte est transformée par Thierry en lutte des races. Les considérations politiques contemporaines viennent modifier le regard porté sur ces anciens peuples, leurs bienfaits et leurs méfaits selon les pays. L'utilisation des Germains par les nazis entraine après-guerre un repositionnement allemand sur la question en lien avec les développements historiographiques internationaux qui ont largement renouvelé et dénationalisé le sujet. Le repli identitaire actuel réactualise le thème du barbare. La présence des barbares au musée et son importance dans la muséalisation contemporaine ainsi que l'image du barbare dans la culture de masse font l'objet d'une synthèse à la fin du chapitre.

La suite est composée des entrées du dictionnaire. Le nombre d'entrées est considérable pour un tel sujet : plus de 500 entrées rédigées par 145 historiens embrassent toutes les périodes et une grande partie des espaces (on saluera la présence d'un article très complet sur la figure du barbare en Chine). Les sujets retenus peuvent être consacrés à des peuples mais aussi des personnalités, des lieux ou des monuments, des découvertes archéologiques comme la tombe de Childéric à Tournai, des thèmes variés comme la pilosité ou la circoncision, etc. De nombreux films et les figures de la culture populaire sont également traités.

Notre avis

Au final, l'ouvrage dirigé par Bruno Dumézil est une somme d'une richesse intellectuelle considérable qui est appelée à être un indispensable sur le sujet. Complet, clair, précis, varié, accessible et pointu, l'ouvrage ravira le lecteur occasionnel comme l'historien. Un des dictionnaires les plus complets et les plus précis de ces dernières années. C'est un grand coup de cœur d'Histoire pour Tous qu'on vous recommande vivement.

Les barbares, de Bruno Dumézil. Editions PUF, septembre 2016.

acheter-sur-amazon

A lire sur le forum



Discuter de cet article sur notre Forum Histoire