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Fascination du djihad (G. Martinez-Gros)

9782130750130 v100En conclusion de son ouvrage précédent, « Brève histoire des empires », l'historien Gabriel Martinez-Gros se posait une question : « L'islamisme est-il le vrai danger ? ». Depuis, à travers différents articles, et à présent dans un ouvrage (« Fascination du djihad », PUF), ce spécialiste reconnu de l'Islam médiéval et d'Ibn Khaldoun tente de répondre à cette question, et d'expliquer l'impuissance de l'Occident face au danger djihadiste. Une prise de position dans le débat public qui commence à provoquer quelques remous. En effet, son approche semble quelque peu curieuse de la part d'un historien.

 

La guerre des « spécialistes »

Le contexte international, puis les attentats qui ont frappé la France, ont conduit des spécialistes plus ou moins sérieux à prendre la parole dans les médias pour tenter d'expliquer le phénomène djihadiste. Les chaines infos et les réseaux sociaux ont mis d'abord en avant ce que certains appellent –souvent avec mépris- les « djihadologues », pratiques pour « expliquer » en quelques mots l'idéologie de l'Etat islamique, sans véritablement de recul, mais presque uniquement par la connaissance des réseaux sociaux djihadistes, parfois de quelques djihadistes en personne, et parfois aussi sans même être arabisants...Idéal pour le format des chaines infos en continu et les réseaux sociaux, un peu juste si l'on recherche de la profondeur et une compréhension plus complexe et à plus long terme.
Si l'on n'entend un peu moins les djihadologues aujourd'hui (mais on peut être sûr qu'ils réapparaîtront au premier attentat), une véritable guerre s'est (re)déclenchée entre des spécialistes plus reconnus sur ces questions : Gilles Kepel, Olivier Roy, François Burgat et à un degré moindre, Jean-Pierre Filiu, voire Pierre-Jean Luizard. Pour les détails des différences de fond entre ces spécialistes, nous renvoyons à l'article de Leyla Dahkli, « L'islamologie est un sport de combat », dans le numéro 3 de la Revue du Crieur (mars 2016). Ce qui nous intéresse ici est qu'aucun d'entre eux n'est historien, et que pour la plupart d'entre eux les références historiques s'arrêtent aux rapports coloniaux et postcoloniaux entre le monde musulman et l'Occident (deux blocs à la fois contestés pour leur monolithisme caricatural, et pourtant systématiquement utilisés, y compris par ceux-là même qui critiquent cet essentialisme). Plus simplement, pour expliquer les phénomènes actuels, notamment le djihadisme, pas besoin de remonter au-delà de la colonisation. L'Empire ottoman, quant à lui, n'est quasiment jamais mentionné, autrement que par le sort qui lui a été réservé par l'Occident.

Alors quand un historien de l'Islam médiéval, Gabriel Martinez-Gros, a décidé de s'intéresser à l'actualité et de tenter de l'expliquer, notamment par le prisme d'un savant musulman du Moyen Âge (Ibn Khaldoun), on pouvait espérer y voir un peu plus clair...

S'inspirer d'Ibn Khaldûn pour expliquer le présent ?

Gabriel Martinez-Gros étudie depuis de nombreuses années le grand érudit du XIVe siècle, mais c'est dans son ouvrage « Brève histoire des empires » qu'il a tenté de faire une « histoire universelle » en s'appuyant sur les théories d'Ibn Khaldoun. Résumons-les en quelques mots, en nous appuyant sur ce qu'en dit Martinez-Gros: Ibn Khaldoun mêle politique et économie, et pense que l'Etat sédentaire (« l'empire ») a pour but d'accumuler les richesses et de prélever l'impôt, c'est même sa « tâche fondamentale et fondatrice ». La guerre coûte cher, et donc l'empire est « pacifique et pacifiant », les populations sont désarmées et « civilisées » : l'empire leur refuse la violence, mais aussi la solidarité, en échange de la protection. Ainsi, « les sujets de l'empire sont exclusivement assignés aux fonctions de production économique et intellectuelle ». Gabriel Martinez-Gros, interprétant Ibn Khaldoun, explique que l'empire opère une « division du travail » entre sédentaires, chargés de la productio, et bédouins (ici pas nécessairement nomades), en charge de la violence. La conséquence est qu'à terme ce sont ces bédouins qui prennent/possèdent le pouvoir, « parce qu'ils ont les armes ». N'oublions pas qu'Ibn Khaldoun vit notamment à l'époque des Mamelouks. Par la suite, les bédouins se sédentarisent en se pacifiant, et l'Etat est alors affaibli car la distinction entre sédentaires et bédouins n'est plus claire. Martinez-Gros résume ainsi ce processus : « l'empire tue ceux qui le font ». La violence est ainsi au cœur de la théorie des empires d'Ibn Khaldoun, elle « décuple avec l'empire ».
L'histoire universelle proposée par l'historien, en s'appuyant sur les théories de son prestigieux prédécesseur, a divisé et pas totalement convaincue. Qu'en est-il alors pour le djihadisme, sujet de son dernier ouvrage ?

« Retour » et « crise » de l'empire

Gabriel Martinez-Gros explique qu'aujourd'hui l'empire, selon toujours son interprétation d'Ibn Khaldoun, serait « le monde dans sa globalité », un monde caractérisé par « la sédentarisation, le progrès de la non-violence », un phénomène qu'il résume dans une « triade de la civilisation mondialisée : l'urbanisation, la scolarisation et la baisse de fécondité des couples ». Toutefois, selon l'historien, « ces indéniables avancées de la civilisation laissent subsister des poches de résistance », qui sont caractérisées par leur violence. Une violence facilitée et encouragée par la richesse des sédentaires et l'idéologie même de l'empire : la paix. L'historien insiste tout au long de son ouvrage sur l'impuissance et la fragilité de l'empire dues à ce refus de la violence et au « désarmement des peuples ». Le tout est aggravé par « la crise » qui n'est pas, pour Martinez-Gros, le souci du système lui-même, mais plus simplement le ralentissement de l'économie, conjugué à l'allongement de la durée de vie, un « triomphe fatal ». L'historien estime que, contrairement à l'Empire romain ou abbasside, ce n'est plus le poids des dépenses militaires qui provoque la crise de l'empire, mais le poids des dépenses sociales. Ainsi affaibli, désarmé idéologiquement, l'empire est-il à la merci des marges violentes, notamment des « fureurs islamistes » ?

Les djihadistes : une « élite de guerriers »

Ce désarmement et cette idéologie de la paix des « masses » de l'empire favoriserait donc, selon Gabriel Martinez-Gros, l'émergence de groupes violents, parmi lesquels les djihadistes seraient les plus efficaces car portés par une idéologie cohérente, basée notamment sur le rejet de « la morale des masses ». Les djihadistes se verraient ainsi en « élite de guerriers », en « aristocratie », indifférents « aux souffrances du troupeau reproducteur appauvri ».
C'est le moment que l'historien choisit pour évoquer les banlieues, dans une partie au titre surprenant : « Un contresens : la victimisation des banlieues ». En effet, Martinez-Gros voit dans les banlieues pas uniquement des lieux pauvres et déshérités, mais des « dissidences ». Le discours est ici un peu confus, surtout que l'historien s'éloigne un temps des djihadistes pour évoquer la violence en Amérique Latine. Mais on comprend qu'une fois de plus, l'auteur estime que l'empire se trompe, ne comprend pas, ne donne pas les bonnes réponses en choisissant « les armes de la paix – aujourd'hui, des subventions, des dispensaires, des écoles – à des sociétés bédouines dont la morale et la raison d'être sont guerrières, solidaires [...] et volontiers méprisantes envers notre refus de la violence qu'elles tiennent pour une lâcheté ».

Islamisation de la violence des banlieues et faute du tiers-mondisme

Dans le prolongement de cette idée, et avec des accents de plus en plus politiques, Gabriel Martinez-Gros s'attaque à la théorie de « l'islamisation de la radicalité », développée par Olivier Roy, et critiquée tant par Kepel que par Burgat. Il estime que ceux qui soutiennent cette thèse veulent d'abord « disculper l'Islam, et surtout la religion musulmane, de toute implication dans la violence du djihadisme ». Selon lui, le djihadisme « a pleine conscience de l'unité de son combat », et est bien un phénomène mondial. Le « choix de l'Islam » par ces « militants » n'aurait rien de « fortuit, ni de superficiel ». Evoquer le nihilisme serait ne pas comprendre que le djihadisme est un « projet politique et historique très clair, et ancien ».

Pour expliquer ce qu'il considère comme un aveuglement et une incapacité à comprendre le phénomène, Martinez-Gros invoque les fautes du « tiers-mondisme », ce que d'autres appellent « la repentance coloniale ». C'est l'axe principal qu'il défend dans certains articles récents, de la revue Qantara à Libération (repris sur le site « Egalité et Réconciliation ») ou Le Point. Il dénonce explicitement la dichotomie entre base sociale et discours idéologique, « vieille distinction marxiste de l'infrastructure et de la superstructure, aussi vénérable qu'inopérante ». N'hésitant pas à caricaturer certaines positions qu'il ne partage pas, l'historien dénonce ceux qui pensent « qu'il n'est pas d'histoire hors de celle de l'Occident », celui-ci étant coupable de tous les maux passés et surtout présents. D'après lui, « cet étrange impérialisme de la culpabilité » trouverait son origine dans la décolonisation. Martinez-Gros va jusqu'à affirmer que ce tiers-mondisme servirait en fait à perpétuer le monopole de l'Occident sur l'histoire, « en le maquillant de repentance » ! Il dénonce de même l'idée qui voudrait que, tant la violence djihadiste que des revendications religieuses ou identitaires, ne soient finalement que des réactions de rejet du modèle occidental. Il rejoint ici les prises de position de Gilles Kepel sur les « islamogauchistes », en prenant toujours autant des accents caricaturaux, continuant de faire glisser peu à peu ce qu'on aurait pu penser être un essai historique vers un pamphlet politique.

La violence consubstantielle à la religion musulmane ?

gabriel martinez-gros 3cemmanuelle marchadourDans sa dernière partie, l'auteur revient à Ibn Khaldoun. Selon son interprétation de la théorie de l'érudit musulman, « l'Islam, dans son principe et ses premiers développements historiques, est inséparable du djihad », comprendre ici que religion/civilisation islamique sont intimement liés à la guerre religieuse (car ici, le terme djihad n'est employé que dans ce sens) depuis les origines.

Comme les autres auteurs médiévaux, Ibn Khaldoun ne sépare pas la religion du politique, mais estime que l'Islam est une exception dans les trois monothéismes, car c'est une « religion née conquérante ». Le christianisme serait né pacifique car sédentaire (au sein de l'Empire romain), l'Islam violent car bédouin, « un empire à naître ». Si la mise en place de l'empire islamique a « apaisé la religion », la violence serait toujours là, dans les « marges violentes » qui, elles, auraient accaparé le djihad. Or, selon l'auteur (se réclamant toujours d'Ibn Khaldoun), le djihad serait une obligation. Il y a dans ces lignes une forme d'essentialisation qui étonne de la part d'un historien, surtout que l'idée que l'Islam serait violent par nature est très répandue chez nombre de polémistes qui font leur beurre de la peur et surtout de l'ignorance.

Faut-il comprendre alors que le « vrai » islam serait celui des djihadistes ? Martinez-Gros n'est pas aussi catégorique, mais le doute est là quand il affirme que le djihadisme « a choisi la part la plus historique » dans la « nébuleuse de la religion musulmane ». Ceux qui n'auraient pas compris ceux-là, notamment en Occident, seraient « sortis de l'Histoire ».

La conclusion de l'ouvrage est plutôt floue. Si à certains moments, sans craindre d'être caricatural, l'auteur va droit au but, on ne comprend pas trop, finalement, ce qu'il souhaite pour l'avenir, à part « empêcher l'émergence de la dichotomie impériale entre bédouins et sédentaires ». Que veut-il dire quand il affirme dans une interview qu'il faut « faire un appel au peuple » ? Ou quand il écrit qu'il nous faudra, « de nouveau, prendre ces risques qu'on aurait crus ensevelis avec les vies lointaines de nos pères et de nos grands-pères »?
Plus globalement, si l'on peut parfois partager ses critiques sur le manichéisme ou le simplisme de certaines analyses, on regrette que finalement Gabriel Martinez-Gros tombe souvent dans les mêmes travers, avec le risque de donner une légitimité scientifique à des théories politiques incendiaires. On n'est guère convaincu par ses explications au seul prisme de son interprétation d'Ibn Khaldoun. Ce n'est pas en tout cas avec cet ouvrage, qui n'est finalement pas véritablement un ouvrage d'histoire, que l'on va mieux expliquer le présent en comprenant le passé.

Gabriel Martinez-Gros, « Fascination du djihad. Fureurs islamistes et défaite de la paix », PUF, 101 pages.

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