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Europa, notre histoire: L'Héritage européen depuis Homère

europa-notre-histoireQu'est-ce que l'Europe ? Cette question complexe n'a pas fini de susciter débats polémiques et controverses. À l'heure du Brexit et d'un nouvel essor des nationalismes et des replis identitaires, se poser la question de ce que sont les Européens semble plus que jamais d'actualité. Les historiens esquissent depuis longtemps des histoires culturelles, économiques, politiques mais aucun ouvrage de l'ampleur d'Europa notre histoire aux éditions Arènes et dirigé par Étienne François et Thomas Serrier avait abordé la question de la mémoire et des mémoires européennes. Le pari est-il tenu ?

 

Lieux de mémoire

Les Lieux de mémoire de Pierre Nora sont incontestablement une référence historiographique qu'il est nécessaire de convoquer pour comprendre ce projet. Les déclinaisons nationales et les ouvrages sur la mémoire ont par la suite fleuri. Étienne François et Thomas Serrier avaient déjà esquissé dans la Documentation photographique une réponse dont l'avant-propos était d'ailleurs signé par Pierre Nora. Le chantier éditorial d'Europa notre histoire, soutenu par Hélène de Virieu, approfondit le sujet et est lancé en 2014. La question centrale à laquelle souhaite répondre cet ouvrage est d'ailleurs posée par les directeurs dans son introduction : « Les mémoires européennes sont-elles davantage que la somme des mémoires nationales ? » Le résultat final est composé de 1 392 pages, 149 contributions rédigées par 109 auteurs esquissant un véritable « millefeuille mémoriel » européen.

L'émission La fabrique de l'histoire a proposé un reportage très intéressant sur le symposium lié à l'ouvrage où un certain nombre d'articles ont été débattus. Le documentaire revenait aussi sur la conception du projet. La diversité des contributeurs permet des éclairages originaux et singuliers sur tel ou tel lieu de mémoire. Les directeurs ont souhaité que des auteurs non européens participent à l'ouvrage et qu'ils questionnent ces lieux de mémoire dans une perspective globale. S'ils sont issus du monde entier, on peut noter la prédominance des auteurs franco-allemands (la moitié, dont moins d'un tiers français). Ont également été conviés au projet de nombreux auteurs d'Europe de l'Est. Les directeurs ont veillé néanmoins à ce que cet ouvrage ne représente pas trop une vision occidentale de l'Europe. La diversité n'est pas seulement géographique, de nombreux auteurs ne sont pas des historiens : « politistes, philosophes et professeurs de littérature comparée » comme le note le site France Culture ont participé à cette entreprise. Le documentaire relate les nombreux débats passionnants suscités par ce projet et ses articles. Les discussions n'ont cependant pas été retranscrites.

L'œuvre initialement destinée à être publiée en trois volumes est divisée en trois parties. La première intitulée « Présences du passé » interroge l'actualité de l'histoire dans nos imaginaires. La première section intitulée « Brûlures » retrace un certain nombre de lieux de mémoire, surtout du XXe siècle, et donne à voir un « passé qui ne passe pas » dans un certain nombre de cas. Les fractures de l'Europe s'esquissent dans un passé commun : si les guerres mondiales ont concerné l'essentiel des européens, l'interprétation de ces évènements et leurs conséquences sont loin d'être partagées en particulier entre Européens de l'Ouest et Européens de l'Est. Ces brûlures restent bien vives. Dans la section « Récits » sont abordés les grands concepts qui font l'Europe actuelle tels que la démocratie, les droits de l'homme, la Raison ou les Lumières ; mais on notera certaines contributions plus originales sur « l'aura de l'image » en Europe ou la « citoyenneté sociale ». « Berceaux » nous emmène dans le champ des diverses racines de l'Europe : le mythe d'Europa, Homère, les religions, Jérusalem, Athènes et Rome mais aussi le droit. Cette section consacre une large part aux voisins qui ont influencé l'Europe formée dans la confrontation et les relations avec les barbares ou les musulmans. « Corps à Corps » nous emmène dans le monde des luttes révolutionnaires, des grèves mais aussi des « minorités » homosexuelles, contre-révolutionnaires et des femmes. L'Union européenne fait l'objet d'un article qui montre les divers projets, ambitions et mémoires successives qui s'entremêlent et expliquent le relatif échec de celui-ci.

Les Europes

La seconde partie « Les Europe » fait l'inventaire non exhaustif des personnalités, des paysages, des imaginaires, passions et peurs qui ont animé et font vibrer les Européens. La section sur les paysages et imaginaires européens est particulièrement réussie. Certains articles particulièrement originaux ont retenu notre attention comme celui intitulé « La peste et le loup » de Gábor Klanicszay mais aussi « Empire et nation » de Jakob Vogel qui nous invite à dépasser l'opposition binaire de ces idées. D'autres contributions sur les lieux de vie des Européens répondent pleinement aux interrogations portées par le projet. La deuxième moitié de « Les Europe » est composée d'articles traitant des frontières, échanges, mouvements qui hantent les mémoires européennes. La question de l'Europe de l'Est est particulièrement présente dans un certain nombre d'articles : « les remparts de la chrétienté » ou « Europe(s) centrale(s) » dévoilent les sentiments et les ressentiments de ces Européens de la « périphérie ». Ces mémoires de l'Est sont particulièrement bien mises en lumière. L'objectif des directeurs sur ce point nous semble pleinement atteint. Les langues et la production sont aussi des lieux de mémoires évoqués à la fin de cette partie.

La dernière partie intitulée « Mémoires-Monde » aborde les nombreuses mémoires liées aux relations au monde. L'Amérique tient une place de choix : que ce soit la découverte, l'imaginaire, la nomenclature ou les productions états-uniennes, cette partie du monde est intégrée à la mémoire européenne. Les explorateurs et voyageurs ont une place de choix. L'héritage de la colonisation et n'est pas délaissé comme l'illustrent les nombreuses contributions à ce sujet. Cette section intègre pleinement toutes les remises en question historiographiques de ces dernières décennies. Les mythes sont déconstruits, remis en cause et la domination européenne multiforme éclairée. Les articles consacrés aux diverses sciences sont particulièrement bienvenus et enrichissants à cet égard : Kapil Raj montre comment le récit sur l'histoire de la science européenne minimise, dans le contexte de la guerre froide, les apports extérieurs pourtant si déterminants déjà éclairés par John Tolan et Rémi Brague dans cet ouvrage. Si la géographie comme science coloniale est connue et traitée depuis un certain moment, l'archéologie doit également être questionnée. Les restes de la domination européenne sont multiformes et bien réels.

Chaque lecteur pourra regretter l'absence ou la pertinence de tel ou tel article. Certaines contributions répondent mieux aux questions posées par le projet que d'autres. La taille variable des articles peut interroger également. L'absence d'index et le caractère peu explicite de certains titres d'articles pourront nuire à certains usages. On peut également regretter la faible présence des historiens issus du sud et du nord de l'Europe qui auraient certainement apporté d'autres éclairages singuliers sur ces questions. Ces critiques ne doivent pas masquer la réussite d'ensemble du projet et de l'œuvre qui marquera indéniablement un jalon historiographique incontournable. Les profils de lecteurs potentiellement intéressés par ce livre sont nombreux et dépassent largement le public historien. Nous espérons au livre un succès à la mesure du risque et du pari éditorial pris et une réception qui suscitera un débat qui dépassera le seul champ historique.

Mosaïque mémorielle

Le « mille-feuille mémoriel » est mis en partie en lumière dans cet ouvrage. L'exhaustivité se serait de toute manière révélée une chimère. Une mosaïque mémorielle de laquelle émerge par moment une unité. Le livre porte la marque des incertitudes contemporaines européennes issues du Brexit mais plus globalement du contexte européen. Certains articles sont particulièrement critiques sur les orientations politiques prises par les Européens. D'autres reflètent le pessimisme de leurs auteurs à l'image de « 1989 » de György Dalos. Si le lecteur peut trouver un écho à cette citation de Pierre Nora « à l'instar de Verdun et Auschwitz, les souvenirs partagés à l'échelle européenne sont essentiellement négatifs », des mémoires positives émergent néanmoins au fil de l'ouvrage. A l'image des mémoires nationales, les mémoires européennes sont loin d'être univoques et rechercher une unité reviendrait à mettre un ordre ou un récit sur une pluralité d'expériences. Comme le souligne Akiyoshi Nishiyama, la « vieille Europe » a encore des choses à dire au monde. L'ouvrage illustre merveilleusement les doutes mais aussi les potentiels européens.

Europa, notre histoire: L'Héritage européen depuis Homère. Sous la direction d'Étienne François et Thomas Serrier, avec Pierre Monnet, Akiyoshi Nishiyama, Olaf B. Rader, Valérie Rosoux et Jakob Vogel. Les Arènes, septembre 2017.

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