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Ville de Saint-Pétersbourg : Histoire et patrimoine (1/4)

pierreSaint-Pétersbourg, c’est d’abord l’idée d’un homme, le tsar de Russie Pierre Ier le Grand. Peu d’observateurs auraient déjà cru qu’à peine trois ans après avoir vu son armée détruite à Narva par son ennemi suédois Charles XII, Pierre parviendrait à prendre aux Suédois le contrôle de l’Ingrie. Voilà qu’à présent, en ce 27 mai 1703, le souverain posait la première pierre de ce qu’il entendait devenir le premier port de son empire, sa fenêtre sur le monde et, à terme, sa capitale.

En remontant l'avenue de Moscou


Un marécage insalubre bordant la Neva, tout au fond du golfe de Finlande (pris par les glaces en hiver), entouré de forêts qui ne sont encore qu’un territoire suédois occupé : tel est le site incongru choisi par Pierre. Un choix que d’aucuns auront appelé une folie, mais qui fera entrer malgré tout le tsar au rang des grands bâtisseurs de l’histoire. Car son entreprise va réussir et Saint-Pétersbourg, baptisée volontairement avec un nom à consonance occidentale et non russe, deviendra un des joyaux du patrimoine culturel et architectural mondial, en même temps qu’une métropole chargée d’histoire.

Les rêves de grandeur, toutefois, n’excluent pas le pragmatisme et la première chose à construire est une forteresse, afin d’empêcher les Suédois de reprendre le contrôle de la région. Dédiée aux saints Pierre et Paul, elle sera érigée sur un îlot du delta de la Neva, l’île du Lièvre (Zayachyy ostrov), qu’elle englobe entièrement. Le bois cèdera bientôt place à la pierre dans la construction des remparts – non sans que les fondations ne soient assurées par des pieux profondément enfoncés, pour éviter que le granit ne s’abîme dans le sol meuble du marais.

Ce marais, il faut d’ailleurs l’assécher et ce sont les paysans russes qui vont s’en charger. Réduits au statut de serfs, ceux-ci n’ont de toute façon pas leur mot à dire, et c’est par dizaines de milliers qu’ils sont purement et simplement déportés pour exécuter la volonté de leur maître. Le musée d’histoire de St-Pétersbourg conserve aujourd’hui des états numériques éloquents de ces « relogés », venus de Novgorod ou d’ailleurs, qui seront des milliers à mourir d’épuisement, de malnutrition et de maladie en drainant les marécages.
 
obelisqueLe touriste qui débarque à l’aéroport de Pulkovo ne se doute guère de ces tourments en arrivant dans la deuxième ville de la Russie moderne (4,5 millions d’habitants). Son premier souci est d’arriver vivant à son hôtel après que son taxi ait remonté l’avenue de Moscou à tombeau ouvert – 90 km/h voire plus, les limitations de vitesse ne semblant guère avoir d’effet sur l’enthousiasme des automobilistes, pas plus que la neige ou la pluie lorsqu’il y en a. La course coûte entre 800 et 1200 roubles (20 et 30 euros) : prévoyez d’avoir le compte, car le chauffeur risquerait de vous faire le coup de celui qui n’a pas de monnaie. Bienvenue en Russie !

Néanmoins, la ville est immense et même à cette allure, remonter l’avenue de Moscou prend un bon quart d’heure avant de se retrouver englué dans la circulation de l’hypercentre. Cela laisse le temps au passager de contempler, par exemple, le monument érigé en mémoire de la Seconde guerre mondiale : plusieurs ensembles de statues (ouvriers, soldats, marins, civils) surplombés par un obélisque frappé des dates « 1941-1945 ». Exit, donc, la Pologne, les États baltes ou la Finlande : pas de guerre d’agression pour l’historiographie soviétique !

On retiendra aussi la statue de Lénine – elles n’ont pas toutes été déboulonnées, loin s’en faut – qui trône devant un vaste immeuble d’architecture typiquement stalinienne, ou encore les quelques clochers colorés qui apparaissent entre les arbres d’un vaste parc. Ou bien, plus prosaïquement, les énormes stalactites de glace qui pendent, l’hiver, des toits et des chenaux, menaçant silencieusement les clients des innombrables magasins et autres sushi-bars, devenus très à la mode, qui fleurissent le long de l’avenue. Des stalactites à l’image de la Russie : belles, mais parfois sans pitié.
 

L'île Vassili et le palais Menchikov

Dans l’esprit de Pierre le Grand, le cœur de sa future capitale aurait dû se trouver à l’ouest de la forteresse Pierre-et-Paul (Petropavlovskaya krepost’), sur une autre île du delta de la Neva, l’île Vassili (Vassilievskyy ostrov). À terme, celle-ci était censée renfermer les principaux bâtiments administratifs et être entièrement ceinturée de remparts. Conçue sur le modèle d’Amsterdam, où Pierre avait vécu en 1697-98, elle devait aussi être sillonnée de canaux : trois principaux dans le sens est-ouest, nommés en fonction de leur taille, et coupés à angle droit par des « lignes », plus petites et numérotées par rapport à leurs quais.

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Mais lorsque Pierre mourut en 1725, rien de tout cela n’avait été achevé. Le centre névralgique de la ville allait demeurer là où se trouvaient les palais des tsars, sur la rive sud de la Neva. Jamais mis en eau, les canaux principaux allaient s’y muer en avenues : la Grande (Bolchoï prospekt, prononcer « balchoï praspiekt »), la Moyenne (Srednyy) et, très originalement, la petite (Malyy). Les « lignes » allaient devenir autant de rues, tout en gardant la numérotation qu’elles auraient dû porter en tant que canaux. Ainsi, la Sixième et le Septième ligne, par exemple, sont en fait les deux côtés d’une même rue – une particularité qu’on ne retrouve pas ailleurs dans St-Pétersbourg.

Si l’île Vassili n’allait pas jouer son rôle voulu de centre-ville, elle n’allait pas en être délaissée pour autant, accueillant de nombreux édifices, en particulier à la pointe orientale de l’île, où la Neva, qui mesure à cet endroit près d’un kilomètre de large, donne naissance à ses deux bras principaux. Parmi eux, l’un des tout premiers bâtiments en pierre de la ville, le palais Menchikov. S’il a pu être construit en pierre, d’ailleurs, c’est en premier lieu parce que le tsar avait interdit qu’on construise avec ce matériau ailleurs qu’à St-Pétersbourg, afin d’assurer que le chantier de la nouvelle capitale soit approvisionné tant en pierres qu’en maçons.

Le palais, comme son nom l’indique, fut la demeure d’Alexander Menchikov, compagnon de jeunesse de Pierre le Grand devenu son bras droit. Cet homme aux origines incertaines – on ignore s’il était roturier ou de petite noblesse – devint même régent de fait à la mort de Catherine Ière, la veuve de Pierre le Grand qui lui avait succédé, avant que les grandes familles de la noblesse russe ne parviennent à le renverser. Dépossédé de tous ses biens, Menchikov fut exilé en Sibérie avec sa famille ; il y mourut dans la misère en 1729.

menchikovSon palais, bien restauré après avoir été longtemps négligé, est aujourd’hui un musée. La décoration y est parfois faste, entre carreaux de faïence de Hollande et tapisseries de soie chinoises, mais il reste un palais d’habitation plutôt que d’apparat. De ce fait, il offre un contraste important avec les autres édifices, plus tardifs et plus ostentatoires, qu’on peut trouver sur la rive sud.

Ici, un petit aparté sur les musées russes s’impose. Sachez en effet que, sauf exception, prendre des photos à l’intérieur nécessite de payer un supplément à l’entrée (généralement 200 à 400 roubles, soit entre 5 et 10 euros). Si l’on peut s’en dispenser dans les grands musées, où l’affluence rend tout contrôle impossible, en revanche il vaut mieux ne pas y penser dans les plus petits : chaque salle renferme une surveillante, le plus souvent une dame âgée qui n’est pas là pour son plaisir, mais pour compléter sa maigre retraite (généralement entre 5.000 et 10.000 roubles mensuels). Ces dames veillent au grain avec une sévérité toute russe, qui peut se muer en une amabilité presque désarmante si vous connaissez sa langue et daignez lui adresser quelques mots. Ceci explique pourquoi cette série d’articles sera plus volontiers illustrée de photos d’extérieur que d’intérieur…
 

Musées en série

Un peu plus loin que le palais Menchikov, le square dédié à Mikhaïl Lomonossov (1711-1765) donne le ton. Lomonossov était en effet un polymathe, génial touche-à-tout à l’aise aussi bien en poésie qu’en mathématiques ou en confection de mosaïque. À l’instar de son génie, une grande partie de la pointe de l’île Vassili est dédiée aux sciences et aux arts. Ainsi, les Douze Collèges, qui devaient selon le plan de Pierre le Grand accueillir les ministères, ont finalement hébergé une université – ainsi que, dans un bâtiment contigu et jusqu’en 2009, le Collège universitaire français de St-Pétersbourg.

muses
La continuation du quai, en amont vers la pointe de l’île, n’est qu’une suite de musées : à celui de zoologie succède celui d’anthropologie et d’ethnologie, installé dans la Kounstkamera : l’édifice où Pierre Ier avait implanté, dans la plus pure tradition du XVIIIème siècle, son cabinet de curiosités – parfois morbides, allant du fœtus à deux têtes au squelette de géant. L’édifice est surmonté d’une tour qui abritait un observatoire astronomique. Les deux édifices emplissent le quai jusqu’au pont du Palais (Dvortsovyy most) et la pointe de l’île Vassili proprement dite.

De part et d’autre de cette dernière – aménagée en esplanade – deux colonnes rostrales ont été érigées à la gloire de la marine de guerre russe. Le site offre une vue remarquable sur la rive sud et l’amont de la Neva, avec notamment la forteresse Pierre-et-Paul et le Palais d’Hiver. Il est très prisé des Pétersbourgeois, en particulier lors des mariages, et il n’est pratiquement pas un jour sans qu’on n’y croise, effectivement, un couple de jeunes mariés en train de se faire photographier, Monsieur en costume et Madame en robe blanche – ce quels que soient le temps et la saison. On dit qu’y boire le champagne (ou, faute de mieux, le champanskoyé, vin mousseux excessivement sucré qui en tient généralement lieu en Russie) porte chance, et assure au voyageur de revenir à St-Pétersbourg.

strelkaFace aux colonnes rostrales se trouve l’ancienne Bourse. Achevée en 1811, elle porte le poids de la mode architecturale d’alors : colonnade néo-classique grecque de rigueur, donc. L’ensemble (la Bourse et les colonnes rostrales) a été conçu par un architecte français, Thomas de Thomon. Après la Révolution d’Octobre, le bâtiment a évidemment perdu sa raison d’être, devenant fort originalement un… musée, en l’occurrence (et tout naturellement compte tenu de sa localisation) celui de la Marine de guerre – comme l’indique le pavillon blanc frappé d’une croix de St-André bleue, symbole de la marine russe, qui le surplombe.

À l’intérieur, la grande salle principale vous plonge dans trois siècles d’histoire navale russe, du botik, petit bateau sur lequel Pierre le Grand apprit à naviguer, à la Première guerre mondiale. Bustes et décorations d’amiraux, maquettes de navires et matériels en tous genres s’offrent à vous, tandis qu’au plafond pendent de grands trophées : drapeaux des navires pris aux Suédois à Gangut (aujourd’hui Hankö en Finlande) en 1714, victoire qui allait assurer aux Russes le contrôle de la mer Baltique ; puis plus tard, aux Turcs, lors des innombrables guerres ayant opposé la Russie à l’Empire Ottoman.

marineL’exposition, toutefois, ne s’arrête pas là : une série de salles latérales, plus petites, permet de continuer le voyage dans le temps, de la Révolution d’Octobre à nos jours. Plusieurs d’entre elles sont consacrées aux opérations souvent méconnues menées par la flotte soviétique durant la Seconde guerre mondiale, que ce soit dans la Baltique ou en mer Noire. On verra ainsi un des obus de 305 mm – énorme projectile à la pointe acérée, presque aussi haut que vous – que les cuirassés Marat et Oktyabrskaya Revolutsiya tiraient sur les lignes allemandes durant le siège de Leningrad, ou encore un chasseur Polikarpov I-16 de l’aviation navale pendu au plafond.

L’amateur d’histoire navale, c’est sûr, en aura pour son compte. Tout au plus pourra-t-on lui recommander, pour profiter au mieux de sa visite, d’y aller de bonne heure – le musée ferme à 17 heures – et de ne pas hésiter, contrairement à l’auteur du présent article, à débourser les 350 roubles correspondant à l’autorisation de photographier, quitte à baragouiner les quelques mots de russe qu’il connaîtra ou à se faire comprendre gestes à l’appui.
 

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