Abû-Bakr-As-SiddîqLe 29 juin 2014, Ibrahim Awad Ibrahim al-Badri proclame, du haut du minbar de la mosquée Al Nouri de Mossoul, l'instauration du Califat islamique. Il le fait sous l'identité fabriquée d'Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi revendiquant fictivement une filiation avec le clan al-Qurashi, celui du Prophète et détournant le prénom d'Abû Bakr As Siddîq (573-634) le premier Calife Rashidun (bien guidés). Al-Baghdadi désigne son lieu supposé de naissance, al-Husseini référencie le petit-fils de Mahomet.

 

Ce pseudonyme et le choix de la mise en scène n'est en rien fortuite. Daech prétendit restaurer en pays de Cham une théocratie défaisant la division de l'oumma par la création des Etats modernes du Moyen-Orient lors du Traité de Sèvres du 10 août 1920. Très symboliquement l'EI établit sa capitale religieuse à Mossoul (Irak) et sa capitale administrative à Raqqa (Syrie), effaçant l'infamante ligne tracée dans le désert syro-irakien par les accords Sykes-Picot du 16 mai 2016. Dans une vision eschatologique, le pseudo Califat islamique dénomma son magazine de propagande Dabiq qui en arabe désigne le lieu d'une bataille remportée le 29 mai 1453 par les armées turques mettant fin au califat des Abbasides d'Egypte, lieu qui selon certains hadiths sera celui d'une ultime bataille avant le Jugement dernier, bataille lors de laquelle les musulmans déferont définitivement les armées chrétiennes pour conquérir Byzance puis Rome.

Le Califat, un bref moment de l'histoire musulmane

De l'histoire des califats, bien connue, nous ne retiendrons ici que quelques faits qui font résonnance avec le pseudo-Califat islamique. Le terme Califat (khalîfa) est employé dans le Coran pour désigner Adam et David, deux prophètes. « Les schèmes dérivés de la racine arabe khlf sont laconiques et obscurs, ils renvoient pour la plupart à la notion de « lieutenance » de Dieu sur terre d'où son adoption par les compagnons de Mahomet. En tant que théocratie, le temps cumulé de l'unité de l'Islam, sous les califats successifs, Omeyyades, Abbassides..., se compte en très peu de siècles sur une période de treize siècles, de 632 (Abou Bakr, premier Calife) à 1924 (fin de l'empire ottoman et vaine tentative du chérif de la Mecque Hussein Al-Rachid, ancêtre de la dynastie royale jordanienne.

Théodore Chassériau, « Le Khalife de Constantine Ali Ben Hamet, chef des Karachas, suivi de son escorte », 1845.

Le Califat, un mythe de l'imaginaire arabe

Selon Nabile Mouline, « Une partie non négligeable des musulmans associe le califat à une période archétypale, une sorte d'âge d'or de l'islam. En effet, l'institution califale était au centre de la cité islamique classique. Cette image, qui n'est sans doute pas sans fondement, a été véhiculée, amplifiée, exagérée par des générations de théologiens et de lettrés et ce jusqu'à nos jours. Retrouver ce « paradis perdu » passerait donc nécessairement par la revivification de l'organe suprême de gouvernement de la communauté et symbole de son unité originelle : le califat. Deuxièmement, et en miroir de ce phénomène d'idéalisation, il y a dans le monde arabe une difficulté intellectuelle et politique à imaginer ou adapter des modèles alternatifs, notamment à l'époque contemporaine. Ce qui laisse le champ libre à des mouvements que l'on peut qualifier de « messianiques », qu'ils soient religieux ou sécularistes »

Le pseudo Califat islamique

Abū Bakr al-Baghdadi Selon Henri Laurens, le pseudo Califat « est aussi imaginaire que la façon dont Hollywood représente le Moyen Âge [...] on est en plein imaginaire de seconde zone [...] puisque ça n'a rien à voir avec la réalité historique du califat ».  D'un point de vue historique oui, mais en termes de propagande prosélyte, la référence fut un élément de la très forte attractivité sur une partie de l'oumma.

Une théocratie

Le Calife, successeur légitime du Prophète, incarne une autorité religieuse sur l'oumma, le pseudo Calife al-Baghdadi prétend ainsi être l'autorité d'interprétation de la charia qui s'impose aux assujettis du Califat. Le désaccord historique de l'oumma sur la succession par le sang ou par l'autorité reconnue par l'oumma conduisit, on le sait, à la dissidence chiite. Al-Baghdadi s'auto-proclame au nom de l'autorité que lui aurait reconnu les musulmans rassemblés sous le drapeau frappé de la chahada et du sceau de Mahomet. L'histoire des Califats est marquée non par l'harmonie mais par des luttes, des assassinats, des renversements dynastiques.

Les apparences et les moyens d'un Etat

La capture de Mossoul livre aux sicaires djihadistes les coffres de la banque, abondance d'armements américains. Le trafic des récoltes, du ciment x, du phosphate, du pétrole, des antiquités pillées, se fait par la frontière et avec la complicité corrompue des autorités turques jusqu'à fin 2014 provoquant des attentats de représailles de l'EI. L'EI lève l'impôt, notamment la djizia, la capitation permettant aux dhimmi, chrétiens, juifs et zoroastriens mais non les yézidis jugés par les salafistes adorateurs du Diable, de conserver leur foi. Le califat bat monnaie, un dinar en or est instauré.

L'EI instaure une forme de gouvernement, censure les programmes scolaires, apprend l'algèbre aux enfants en comptant des armes de guerre, supprime les cours de science naturelle. La razzia djihadiste permet la distribution de bonbons aux enfants dans les clips de propagande. Les recrues touchent des soldes confortables, les plus élevées pour celles occidentales. Au son acmé, le pseudo Califat rassembla jusqu'à 200 000 combattants grâce aux défections de soldats des armées régulières et au flux de recrues qui atteint à son plus haut plusieurs milliers par mois. Fin 2017, plus de 90 % de l'espace a été reconquis, les forces djihadistes ne rassemblent plus que 10 à 20 000 sectaires, l'EI ne peut reconstituer ses forces réduites par les pertes et les défections.

Au zénith de l'EI, en 2015, on estimait le budget de l'EI à 2 milliards de $. La reconquête des territoires et surtout l'obstacle mis aux trafics par la fin de la coupable complaisance de la Turquie et les frappes aériennes des convois de camions citernes prive le pseudo-Califat de son opulence. Les rackets ne suffisent plus. Certains soldats de fortune désertent. Des exécutions visent à terrifier les relaps.

Une saga hollywoodienne

Ali-Ben-HametLe ralliement de combattants, notamment occidentaux, experts en communication et internet procurent au pseudo-Califat les armes d'une propagande sophistiquée et massive, d'un cyber-djihad. L'Administration de la sauvagerie d'Abu Bakr al-Nadj donne la marche à suivre : « Pour reconstituer l'unité originelle de la communauté islamique, les leaders djihadistes devront recourir essentiellement à trois ingrédients : la violence extrême, la bonne gestion des territoires soumis et la propagande ». Les magazines de propagande empruntent aux codes occidentaux un maquettage soigné, sont publiés en langue arabe puis en anglais, en français, en russe. L'agence de communication Al-Hayat (la vie) produit clips et vidéo que diffuse de manière virale l'agence de presse Al-Furqan (le discernement) sur les réseaux sociaux publics, YouTube, Twitter, ainsi que par les messageries cryptées comme celle russe Telegram. L'EI a ses blockbusters Flames of war, ses séries TV Le tintement des épées, ses reportages, N'en déplaise aux mécréants met en scène l'égorgement de dix-huit prisonniers, revêtus de la combinaison orange portés par les détenus de Guantanamo, par dix-huit djihadistes, dont un français Maxime Hauchard dit Abu Abdhallah al Faranzi, ses clips publicitaires. Les combats sont filmés en direct, les martyrs portent des caméras qui filment leurs expéditions mortifères jusqu'au clap de fin marqué par l'explosion de leur ceinture explosive ou de leur VBIED. Les images de cadavres de femme et d'enfants, victimes collatérales de bombardements ou de drones, les crimes de guerre de Bahar al Assad lâchant des barils chargés de TNT et du gaz sarin sur des écoles, autant de Guernica qui alimentent le prosélytisme islamiste et l'autoradicalisation de jeunes occidentaux qui partent en Syrie non pour le Coran mais par urgence humanitaire. La musique des bandes sons et le montage des combats reprend les codes de Matrix et d'Apocalypse now. Les nasheeds sont autant de mantras pour les combattants. Le motto de l'EI est « Il n'y a pas de vie sans djihad ».

Vers un califat virtuel

Défait militairement dans des batailles rangées contre le reste du monde, l'EI conserve une capacité terroriste locale et internationale via sa propagande sur internet. Le monde affrontera un califat virtuel. Selon le général américain Joseph Votel, commandant de l'US Central Command : « Vaincre l'EI sur le champ de bataille n'est pas suffisant. Même après une défaite décisive en Irak et en Syrie, l'EI va vraisemblablement trouver refuge dans une refuge virtuel d'où il va continuer de coordonner et d'inspirer des attentats. Cela lui permettra également de continuer à bâtir une base de supporters, une communauté stratifiée de Musulmans dirigés par un Calife, aujourd'hui Abou Bakr al-Baghdadi, qui aspire à faire partie d'un Etat gouverné par la charia et localisé dans le cyberespace ».

Cette prédiction n'est pas nouvelle. En 2002, John Arquilla, avant l'invasion de l'Irak par les EU annonça l'échec de l'approche sécuritaire par la seule force des armes conventionnelles de l'administration Bush : « Dans la guerre sur internet que nous affrontons, les bombardements ont peu d'effet car la plupart des réseaux ne repose pas sur un, ni même plusieurs leaders, pour les animer ... une réponse par le haut est un mauvais outil pour faire face à un réseau agile. Il faut des réseaux internet pour combattre d'autres réseaux internet comme il fallait des tanks pour combattre des tanks dans les guerres d'hier ».

 

L'appel à l'imaginaire musulman par Daech est une manipulation comparable à l'usage fait par l'historiographie nationaliste identitaire française de Clovis, Roland de Roncevaux ou Jeanne d'Arc ou, plus récente, la tentative de captation de la mémoire du général de Gaulle par des populistes de tous bords. L'identité musulmane, l'oumma, l'islam, se nourrit de mythes et de l'hagiographie de quelques personnages, le Prophète en premier lieu mais aussi les Califes Rashidun. Mémorielle transgression de la réalité historique, le Califat islamique est, en cette fin 2017, détruit dans ses institutions ; les villes razziées par lui ont été une par une reprise depuis 2015 ; mais le fantasme d'un Califat islamique n'est pas abattu ; de pseudo Etat, devenu un Califat virtuel, il conserve un pouvoir d'attraction mortifère ; la propagande de Daech se nourrit de la martyrologie des moudjahidin qui ont mérité les houris, les soixante-dix vierges qui les attendent au paradis. Loin d'être éteinte, la flamme de la haine takfiriste brûle, provoquant attentats et désolations, dans une folie apocalyptique d'affrontement avec les impies, musulmans et romains.

conflit-stenerLa rémanence de l'hagiographie du Califat qui connut son apogée culturelle et son déclin avec le Califat de Cordoue (929-1031) au sein de l'oumma dénote, plus qu'une nostalgie, un rejet du modèle occidental et, plus généralement, de la modernité. Comme le formule Nabil Mouline « Par-delà la question de l'avenir de l'organisation de l'État islamique, ce genre de phénomène nous rappelle la crise de conscience profonde qui gangrène une grande partie du monde arabo-musulman. ». Samuel Huntington écrit avec raison que : « La 'désécularisation' du monde est l'un des faits sociaux dominants de la fin du XXe siècle ... La religion prend alors la place de l'idéologie et le nationalisme religieux remplace le nationalisme laïc. ... En tant que mouvement révolutionnaire, le fondamentalisme islamiste rejette l'Etat-nation au profit de l'unité de l'Islam, tout comme le marxisme le rejetait au profit de l'union du prolétariat international ». Deux messianismes, l'un religieux, l'autre athée mais qui ont tous deux semé mort et désolation au nom d'une doctrine eschatologique.

Christophe Stener
Ancien élève de Sc Po Paris et de l'ENA
Professeur de géostratégie à l'Université Catholique de l'Ouest

Christophe Stener et Les Clionautes; Le conflit en Irak et en Syrie, expliqué aux lycéens. édition Novembre 2017