h1Après « Indigènes », Rachid Bouchareb revient avec un film encore plus polémique, « Hors-la-loi ». Alors qu’il y avait eu débat pour son précédent, sur le film lui-même mais aussi sur les déclarations de l’équipe durant la promotion, il semblerait que pour « Hors-la-loi » le malaise soit encore plus profond. Il fallait donc attendre sa sortie pour juger sur pièce : « Hors-la-loi » est-il un film historique, dans tous les sens du terme ?

 

 

Une famille dans l’Histoire

 

Avant d’aborder la façon avec laquelle Rachid Bouchareb traite des événements de la guerre d’Algérie, il faut résumer l’intrigue du film. C’est l’histoire d’une famille, qui commence en 1925, avec l’expropriation de sa terre par des colons français, se poursuit avec le massacre de Sétif en 1945, puis avec le départ des trois frères pour la France et l’Indochine, avant des retrouvailles en pleine guerre d’Algérie ; trois frères aux caractères et aux choix différents, l’un devenu cadre du FLN, l’autre caïd de Pigalle, le dernier, vétéran désabusé de la guerre d’Indochine. Pour une mère courage et pour leur pays, ils vont devoir faire des choix et des sacrifices.

 

Le film est donc avant tout centré sur cette fratrie, l’Histoire (la grande) n’étant qu’une toile de fond. A partir de là, peut-on parler de film historique ? Ou alors, le récit du destin de cette fratrie n’est-il qu’un prétexte pour faire « œuvre d’Histoire » ?

 

Une ambition cinématographique trop peu modeste

 

« Hors-la-loi » étant un film de cinéma, au moins dans son intention, il faut donc rapidement parler de cinéma avant d’aborder ce qui nous intéresse le plus, à savoir son rapport à l’Histoire.

 

Avec son film précédent, « Indigènes », Rachid Bouchareb nous avait servi une sorte de « Il faut sauver le soldat Ryan » à la française, et il faut bien dire que la comparaison n’était pas à son avantage, en particulier en terme de mise en scène, et pas seulement des combats. Les personnages étaient relativement caricaturaux, l’interprétation un peu gênante, et la progression narrative assez lourde. Pour « Hors-la-loi », Bouchareb vise encore plus haut ! Il ne cache pas que ses principales références sont le Melville de « L’Armée des ombres » et le Leone de « Il était une fois en Amérique ». Au-delà d’une certaine présomption à tenter de s’élever aussi haut dans les sphères du cinéma, c’est le résultat qui laisse songeur : l’académisme de la mise en scène, les personnages archétypaux et sans nuances, une reconstitution de l’époque qui fait plus penser à un mélange de carton-pâte et de numérique (on pense parfois à « La Rafle »),…rien ne fonctionne ! Tout fait à la fois trop et faux, simpliste et bancal. L’interprétation est au diapason : on peut sauver Roshdy Zem (comme dans « Indigènes ») et Chafia Boudraa (la mère), mais pour le reste, on est presque gêné pour eux, en particulier Sami Bouajila (qui parvient à faire encore plus dans l’outrance que pour le précédent film) et Jamel Debbouze, aussi peu crédible en petit parrain qu’en soldat. Et tout ça dure plus de deux heures, ce qui est vraiment très long…La fresque voulue ressemble finalement plus à un téléfilm qui cacherait ses limites derrière la sincérité (très appuyée) de ses interprètes et réalisateur, et un budget qui doit se voir à l’écran (pour montrer que c’est un film important).

 

Le double-discours et « une héroïsation douteuse »

 

La polémique autour du film a été lancée, on a tendance à l’oublier, par une interview de Rachid Bouchareb au journal algérien El Watan. En juin 2009 : il y présente le film comme une production « algéro-franco-belge soutenue par Son Excellence le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, et Mme Khalida Toumi, ministre de la Culture. ». Pourtant, le film est produit à 70% par des deniers français (dont une partie par le CNC). Il est lui-même présenté dans l’article comme un réalisateur algérien ; or, il est franco-algérien. Le réalisateur parle d’un film qui « va sans doute rétablir une vérité historique confinée dans les coffres » ; même s’il dit que ce n’est pas un documentaire, il insiste une nouvelle fois sur son rôle pour lui, en tant que cinéaste, « de rétablir la vérité historique qu’on ne doit en aucune manière occulter ». Il enfonce le clou : « on va tout déballer à travers ce film ! ». On le voit, c’était assez clair. Face à la polémique à Cannes, Bouchareb a « oublié » son interview à El Watan, et déclaré en France qu’il avait réalisé « un film de fiction avec [sa] sensibilité personnelle ». Ce qui est une définition du cinéma. Depuis, pourtant, il n’a cessé d’en rajouter dans le double-discours, alternant selon les questions et les publics entre l’affirmation d’une nécessité d’aborder ces sujets, la réalité de ce qu’il présente dans son film, et une vision personnelle et une envie de débat serein quand on pointait les « simplifications » (voire les erreurs, pour rester poli) de son œuvre. Le double-discours concerne aussi la relation entre la France et l’Algérie, et la nationalité du film…et du réalisateur. Bouchareb affirme dans certaines interviews, comme pour « Indigènes », que c’est un film sur les Français et les Algériens, pour une histoire commune ; certes, mais pourquoi dans ce cas avoir voulu que « Indigènes » soit un « film algérien » (en particulier aux Oscars) et présenter « Hors-la-loi » en Algérie comme un film algérien, avec projection en avant-première devant des officiels, et louanges au soutien de « Son Excellence le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, et Mme Khalida Toumi, ministre de la Culture » ? Le financement est une nouvelle fois à majorité français, comme l’équipe du film, c’est donc un film français, ou franco-algérien. Et l'on peut penser que le message serait bien moins ambigu si Bouchareb le considérait comme tel, plutôt que de jouer sur les deux tableaux.

h2

Il faut alors se souvenir de la période « Indigènes ». Si le film lui-même ne choquait pas spécialement par ses erreurs historiques (sauf à présenter les troupes coloniales majoritairement composées de Maghrébins et d’Africains noirs, « oubliant » les Pieds-Noirs ou les mettant uniquement à des postes de gradés), la campagne de promotion avait vu l’équipe enchaîner les contre-vérités historiques (comme celle affirmant que les troupes africaines n’avaient jamais défilé sur les Champs, ni leurs soldats décorés). Pour « Hors-la-loi », c’est encore pire, puisque c’est le traitement de l’Histoire dans le film lui-même qui est plus que douteuse ! Il ne s’agit pas ici de relever toutes les erreurs factuelles, mais de dénoncer l’angle choisi et les défauts de contextualisation. L’un des meilleurs exemples est le massacre de Sétif, rapidement expédié sans que l’on ne sache grand-chose du contexte (un peu plus large que la manifestation), et où les massacres d’Européens sont pour le moins traités de façon étrange ; de plus, il va dans le même sens que la version qui laisse entendre que ces massacres se sont déroulés sur une seule journée, ce qui est loin d’être le cas (et ce qui change pas mal de choses, sans justifier la violence de la répression française) ! « Hors-la-loi » traite par la suite l’Histoire de la même façon : partisane, simpliste, tronquée, sans parler des raccourcis et des anachronismes. Bouchareb n’hésite pas à comparer le FLN aux résistants français, et ainsi la France à l’Allemagne nazie. Certes, il tente de montrer que servir la cause rend sale, on commet des meurtres horribles (y compris contre les rivaux nationalistes), des sacrifices, on a du sang sur les mains, mais on n’a guère l’impression finalement que cela change quoi que ce soit. L’important, c’est quand même la cause, et cela semble être le cas autant pour les personnages que pour Bouchareb lui-même. Même Benjamin Stora, qui a défendu le film (certes avant de l’avoir vu), est gêné par ce qu’il appelle une « héroïsation douteuse », et le choix du mythologique, du sensationnalisme et de la « distorsion discrète de la vérité historique ». Il reproche aussi au film son traitement bancal de la guerre entre FLN et MNA, et surtout le choix de montrer une France monolithique, où Bouchareb « oublie » les Français qui ont soutenu les indépendantistes algériens, ne les présentant que par le biais d’une jeune femme blonde qui aide la cause par amour pour l’un des personnages !

 

Quand on met alors Bouchareb face à ces contre-vérités, il écarte la réflexion d’un revers de main (on se demande alors où est le débat qu’il prétend ouvrir), et on entend un Jamel Debbouze affirmer tranquillement que chacun a son point de vue sur l’Histoire. Une confusion de plus avec la Mémoire…Le pire étant qu’à la fin du film, on se rend compte qu’on n'en sait pas plus sur la guerre d’Algérie. On peut même affirmer que quelqu’un qui n’y connaîtrait rien n’en saurait guère plus en sortant, sur le contexte et les enjeux de cette guerre, au sens large.

 

Une question de responsabilité, l'Histoire et le cinéma

 

Les critiques à la sortie du film ont été mitigées. La plupart ont surtout insisté sur sa faiblesse en termes cinématographiques, mais ont estimé que la polémique n’avait pas lieu d’être. Ce n’est pas notre avis. Evidemment, à la moindre critique on est suspecté d’être un suppôt de l’OAS, comme auparavant pour « Indigènes » on était obligatoirement un nostalgique de l’Empire quand on émettait des réserves. Peu importe. On s’étonne que certaines critiques ne voient pas de manichéisme dans ce film, ou qu’elles n’en soient pas gênées, car l’important est l’intention et le point de vue du metteur en scène disent-elles, et que ses intentions sont évidemment positives (pourquoi ?). Elles sous-estiment le pouvoir du cinéma.

 

On dit Rachid Bouchareb sincère, il l’est sans doute. Il affirme vouloir ouvrir le débat pour refermer les cicatrices, et là on se dit qu’il y a un problème. Car « Hors-la-loi », malgré quelques essais pour ne pas nous le faire croire (par exemple le dégoût des personnages à tuer) est bien un film qui adopte le point de vue du FLN, et on peut même dire du gouvernement algérien actuel. Cela explique le bon accueil et le financement des autorités algériennes, évidemment. Quand on sait comment le FLN a traité ses opposants (et on ne parle même pas des harkis), et comment il a ensuite gouverné l’Algérie jusqu’à aujourd’hui, on peut être gêné sans être « Algérie française ».h3

 

Se pose alors la responsabilité de l’artiste qui affirme, même en louvoyant, qu’il veut faire œuvre d’Histoire. Il faudrait avant tout ne pas confondre Histoire et Mémoire, mais aussi Histoire, Mémoire et Propagande. Car il y a un public. Quand on est fortement médiatisé, défendu par des stars, et que l’on passe un message de ce type, on a des responsabilités. Le cinéma est de l’art, on ne peut pas lui demander de faire de l’Histoire, seulement à la limite de  participer à la Mémoire et ouvrir le débat. Si Bouchareb avait seulement voulu faire un film personnel, ayant pour cadre la guerre d’Algérie, sans revendiquer « rétablir la vérité historique », cela aurait été bien moins gênant. Ce n’est pas le cas, il prend l’Histoire en otage, au service d’une cause. Certains spectateurs disent avoir entendu des réflexions de jeunes gens dans la salle qui faisaient froid dans le dos. Et le public a aujourd’hui tendance à prendre pour la vérité ce qu’il voit au cinéma, surtout quand c’est présenté de la sorte.

Un film de propagande

 

Avec « Hors-la-loi », Rachid Bouchareb n’a donc pas seulement fait un mauvais film, mais aussi un film de propagande douteux, qui laisse un goût amer dans la bouche. Et pas celui de la repentance comme il semble l’avoir souhaité. On conseillera donc plutôt un film au spectateur : « L’Ennemi intime », de Florent Emilio-Siri, pour le même contexte mais un traitement bien moins partisan. Film qui n'a malheureusement pas été autant médiatisé...

.