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Choisissez une date pour la fin de l'Empire romain !

Discussions et échanges autour de l'antiquité, de l'invention de l'écriture à la fin de l'Empire Romain d'Occident.

Choisissez une date pour la fin de l'Empire romain !

Messagepar Spalding » 07 Déc 2014, 23:37

Je vais envisager ici un sujet d'envergure : la date et les modalités de la disparition de l'Empire romain. Disons immédiatement que l'Empire romain est pris ici au sens d’État, pas de régime politique. Je n'envisagerai pas non plus les causes de cette disparition : un tout autre sujet que celui-ci, mais complémentaire.

Ce sujet peut paraitre assez formel. On sait aussi que les dates historiques sont passablement conventionnelles. Mais il est par ailleurs difficile de s'en passer, l'histoire étant chronologique par définition. Les dates fixent les limites temporelles du récit, suggèrent aussi des directions de recherche. Mais bien entendu, elles ne se substituent pas à l'explication. Après avoir envisagé la date et les modalités de la disparition de l'Empire romain (au sens d’État), il faudrait traiter les causes de cette disparition.

Mon sujet ainsi défini est par ailleurs moins superficiel qu'il n'y parait, soulevant toute une foule de problèmes. On sait aussi que la date à laquelle disparut l'Empire romain est très débattue entre les historiens. Certains soutiennent même qu'il n'a en fait jamais disparu, s'est seulement transformé.

Une question bien posée étant déjà à moitié résolue, je vais commencer par éclaircir un peu la notion d’État. J'envisagerai ensuite les grandes modalités historiques de la création et de la disparition d'un État. Je ferai enfin un rapide aperçu de l'histoire romaine, surtout dans ses derniers temps. Vous serez alors invités à choisir la meilleure date possible pour fixer la fin de l'Empire romain (comme État), donc la fin de l'histoire romaine.




DÉFINITION THÉORIQUE DE L'ÉTAT



L’État est à priori un gouvernement (sens large) exerçant l'autorité suprême sur la population d'un certain territoire : nationaux et étrangers. Ce gouvernement suit en principe des règles pour l'organisation et la transmission du pouvoir : constitution informelle (France de l'Ancien Régime) ou formelle (le plus courant actuellement), codifiée en recueil (cas général) ou non (Royaume-Uni). Ces règles peuvent bien sûr évoluer. Le gouvernement ne se confond pas avec des individus particuliers. Il doit ainsi faire appliquer les lois votées sous le gouvernement précédent, au moins jusqu'à ce qu'elles soient changées, respecter les traités internationaux déjà conclus. L'État possède donc une personnalité juridique, n'est pas la propriété de l'un ou l'autre. Mais cela n'implique pas que la population forme une nation, qu'il y ait une conscience nationale : cas de l'Autriche-Hongrie. Elle peut aussi ne pas participer à la désignation des gouvernants, ce qui a souvent été le cas dans l'histoire.

Le territoire relevant d'un État est en principe assez stable, avec des frontières bien délimitées. C'est une condition favorable au développement de l'administration, bureaucratie de fonctionnaires. Elle assure la liaison entre le gouvernement et la population, permet aussi la permanence de l'État durant les vacances du pouvoir. C'est par exemple ce qui s'est passé récemment en Belgique, quand les partis belges n'arrivaient pas à former un gouvernement. Et cela arrivera souvent sous l'Empire romain : interrègnes, guerres civiles… L'administration constitue en quelque sorte une force d'inertie, module aussi les injonctions du pouvoir central pour les adapter au terrain.

Tout ce qui précède concerne en fait surtout les peuples sédentaires. Les déplacements permanents des peuples nomades se prêtent en effet difficilement au développement de l'administration. Celle-ci est souvent tellement embryonnaire que les guerres de succession, les scissions et les regroupements sont très fréquents. Ces États nomades n'ont pas vraiment de personnalité juridique, et le gouvernement se distingue alors très peu du clan au pouvoir. Beaucoup considèrent que ce ne sont pas vraiment des États. On peut quand même maintenir cette appellation, mais en ajoutant l'épithète "très instable".

Cela dit, les États sédentaires ne sont pas toujours eux non plus d'une stabilité exemplaire, même si leur bureaucratie amortit les chocs : coups d'État, révolutions, guerres civiles… Les guerres civiles peuvent en particulier compromettre la permanence de l'État. C'est par exemple actuellement le cas de la Chine, avec ses deux entités : Chine communiste sur le continent, république de Chine sur l'île de Taïwan. Cette situation durant maintenant depuis 65 ans, on peut parler de deux États séparés, divergeant souvent du tout au tout. Mais ils continuent à ne former juridiquement qu'un seul État, l'un vis-à-vis de l'autre et par rapport aux autres États.

La permanence de l'État n'est sinon pas affectée par les changements de régime politique. Rome est bien passée de la royauté à la république, puis à l'empire. La France reste aussi toujours le même État au XIXe siècle sous la royauté (Louis-Philippe), l'empire (Napoléon III) et la république (Mac-Mahon). Un État peut même changer de nom, sans que sa continuité soit affectée : le Siam devenant par exemple la Thaïlande.

Les souverains peuvent aussi être étrangers sans que la permanence de l’État soit affectée : ainsi pour Rome sous les rois étrusques, pour l'Espagne sous le règne de Joseph Bonaparte. Un État passé sous protectorat continue aussi d'exister, même si sa souveraineté est limitée aux affaires intérieures : par exemple le Maroc et la Tunisie sous protectorat français.

S'agissant de l'Antiquité, l'Empire romain et l'Empire perse ressemblent beaucoup à des États modernes : législation très importante, tout un appareil bureaucratique… Par contre, les multiples peuples germaniques d'Europe centrale et leurs ligues éphémères ne sont pas assez sédentarisés pour former réellement des États.




LES TYPES D'ÉTAT : MODÈLES THÉORIQUES



On peut distinguer par décentralisation croissante, avec des situations intermédiaires :


1) Les États unitaires : France, Royaume-Uni… Dans les faits, ils sont tous plus ou moins décentralisés, avec une certaine autonomie des collectivités locales : régions, départements, communes… Mais leur degré d'autonomie est déterminé par la constitution ou les lois, peut être augmenté ou diminué sans aucune participation des collectivités locales.


2) Les États fédéraux : États-Unis, Allemagne… Un gouvernement central (fédéral) existe toujours, mais les compétences des États fédérés (Californie, Bavière…) ne peuvent être modifiées sans leur accord. Les États fédérés participent au pouvoir suprême, par l'intermédiaire d'une assemblée spécifique : Sénat aux États-Unis, Bundesrat en Allemagne. L'autre assemblée représente les citoyens eux-mêmes : Chambre des représentants aux États-Unis, Bundestag en Allemagne… Si les États fédérés possèdent des droits intangibles, ils ne peuvent en principe quitter la fédération. On s'explique ainsi la guerre de Sécession américaine (1861-1865).


3) Les confédérations d’États – Ce ne sont pas des États à proprement parler, mais des alliances résultant de traités. Les États signataires conservent chacun leur personnalité juridique. Mais ils mettent en commun leurs compétences dans certains domaines, notamment ceux concernant les relations avec les autres États : affaires étrangères, défense… Les décisions sont en principe prises à l'unanimité, chaque État les appliquant ensuite lui-même. Mentionnons l'ancienne Confédération germanique, les États-Unis à leurs débuts, la Sénégambie (dissoute)… La Confédération suisse est par contre une fédération depuis 1848, malgré son nom. Les confédérations ont été souvent peu efficaces, pour des raisons évidentes. Elles ont généralement fini par éclater ou sont devenues des États fédéraux.


4) Les organisations inter-étatiques – Elles ont un caractère encore moins contraignant que les confédérations. Ces organisations sont des cadres de discussions, pour atteindre des objectifs intéressant tous les États membres. Cela peut être la défense commune (OTAN), la coopération économique (OCDE), culturelle (UNESCO)… Certaines organisations ont par ailleurs une vocation universelle, en particulier l'ONU. D'autres sont plutôt continentales, ainsi l'Union européenne. Celle-ci intègre une organisation fédérale : la Communauté européenne.




LA CONSTITUTION D'UN ÉTAT : MODÈLES THÉORIQUES (A)



A-1) La mutation – Une unité politique territoriale devient progressivement un État, sans qu'il soit souvent possible de fixer une date précise. L'Europe a par exemple évolué dans ce sens tout au long du Moyen Âge.


A-2) La sécession – La sécession ne peut concerner qu'une partie du territoire d'un État, faute de quoi il s'agirait d'un simple changement de régime politique. Une partie de ce territoire devient indépendante : indépendance "de facto", non reconnue par l'autorité centrale ou d'autres États ; indépendance "de jure" (reconnue). Les exemples sont très nombreux : indépendance (de facto) des États-Unis en 1776, reconnue (de jure) par la Grande-Bretagne en 1783 ; indépendance des pays latino-américains au XIXe siècle, des pays asiatiques et africains au XXe siècle, du Bangladesh par rapport au Pakistan… En 1936, la rébellion nationaliste de Franco provoque la sécession de plusieurs régions espagnoles : une sécession "de facto" n'ayant pas vocation à se transformer en sécession "de jure". J'ai déjà mentionné le cas des deux Chines (continentale, Taïwan). L'indépendance du Maroc et de la Tunisie (1956) est par contre un mauvais exemple : ces deux États existaient en effet déjà, même si leur souveraineté était limitée par traité de protectorat avec la France. Quoi qu'il en soit, une sécession peut s'effectuer de manière belliqueuse ou pacifique.


A-3) L'unification – Un État nouveau se constitue, par fusion entre deux ou plusieurs États. Cela a par exemple été le cas de la République arabe unie (RAU), fusion entre 1958 et 1961 de l’Égypte et de la Syrie ; de la Tanzanie, fusion en 1964 du Tanganyika et de Zanzibar ; du Yémen, fusion en 1990 du Sud-Yémen et du Nord-Yémen. Le traité d'unification (1990) entre l'Allemagne de l'Ouest (RFA) et celle de l'Est (RDA) est par contre un mauvais exemple. En effet, il précise bien (article 1) que la RDA adhère à la RFA. Ce traité ne crée donc pas un nouvel État, établit seulement les modalités de l'annexion de la RDA par la RFA.


A-4) La fragmentation – C'est l'inverse de l'unification (A-3). La fragmentation implique les sécessions (A-2) simultanées de toutes les parties du territoire d'un État. Ce seraient les fragments d'un vase cassé ! Deux ou plusieurs États indépendants se constituent sur le territoire de l'État disparu. L'Autriche, la Hongrie, etc, succèdent à l'Autriche-Hongrie (1918) ; la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie, etc, à l'Union soviétique (URSS) en 1991 ; la Tchéquie et la Slovaquie à la Tchécoslovaquie (1993)… Remarquons que tous ces États étaient fédéraux, du moins en principe. Les États successeurs peuvent assumer les traités conclus par l’État défunt. Dans le cas de l'URSS, beaucoup considèrent que la Russie est son véritable successeur, cet État étant de loin le plus puissant. Cela revient à voir l'Ukraine, la Biélorussie et les autres comme des États sécessionnistes (modalité A-2). On s'explique aussi mieux que la Russie a succédé à l'URSS au Conseil de sécurité des Nations unies (ONU).




LA DISPARITION D'UN ÉTAT : MODÈLES THÉORIQUES (B)



B-1) La destruction – Elle peut se produire à la suite de catastrophes : raz-de-marées, guerres dévastatrices… L'administration s'effondre alors complètement. Les exemples historiques sont rares. On peut mentionner l'effondrement de l'administration romaine en Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) entre 450 et 500. Elle se produit après le départ des troupes romaines, suite aux guerres incessantes entre Celtes bretons et Anglo-Saxons débarqués. Cela explique que très peu de mots anglais sont d'origine romaine. La plupart des nombreux mots anglais d'origine latine remontent à la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie (1066). Cela dit, il faut souligner que la (Grande-)Bretagne faisait partie de l'Empire romain et ne constituait pas un État.


B-2) L'annexion – Un État annexe le territoire entier d'un autre État, mettant ainsi fin à son existence. La République romaine annexe ainsi le territoire de Carthage (–146), à la suite de la troisième guerre punique. L'Allemagne annexe l'Autriche en 1938 (Anschluss). L'Allemagne de l'Ouest (RFA) annexe celle de l'Est (RDA) en 1990, avec le plein accord de ses habitants. La France n'a pas annexé par contre le Maroc et la Tunisie, seulement restreint leur souveraineté à la suite des accords de protectorat. Quant aux habitants de l’État annexé, leur sort est très variable : expulsion, statut inférieur, citoyens à part entière, un peu tout cela… L'annexion peut être reconnue (de jure) ou non par les autres États. Dans certains cas, un gouvernement en exil peut se constituer.


B-3) L'unification – Nous retrouvons la modalité A-3. Rajoutons seulement que l'unification peut être considérée comme des annexions complètes (B-2), réciproques et simultanées. Pour ce qui nous intéresse ici, l'unification fait disparaitre les États fusionnés. En reprenant l'un de mes exemples (A-3), ce fut le cas de l’Égypte et de la Syrie de 1958 à 1961. Ces deux États avaient en effet fusionné dans la République arabe unie (RAU).


B-4) La fragmentation – C'est la modalité A-4 déjà vue, mais en considérant la disparition de l’État fragmenté. Pour reprendre mes exemples, l'Autriche-Hongrie disparait en 1918, l'Union soviétique (URSS) en 1991, la Tchécoslovaquie en 1993.


Remarquons enfin que la disparition d'un État est généralement de plus en plus indolore pour un citoyen ordinaire de B-1 à B-4. Avec la destruction (B-1), toutes les lois existantes sont abolies. Dans l'annexion (B-2), celles de l’État annexionniste s'imposent. Dans l'unification (B-3), les lois synthétisent souvent celles des États fusionnés. Enfin, les lois ne changent pas immédiatement avec la fragmentation (B-4), mais s'appliquent à des échelles plus réduites.




CONCLUSION PROVISOIRE SUR LES ÉTATS



J'ai établi des modèles théoriques dans tout ce qui précède, mais les réalités sont souvent plus subtiles. On y verra seulement des repères pour la réflexion.

On distinguera aussi un point de vue strictement étatique et un autre plus global. J'avais donné l'exemple de la Russie, souvent considérée comme l'unique État successeur de l'URSS, alors que plusieurs États y sont juridiquement habilités. Des États sécessionnistes peuvent aussi tellement ressembler à leur ancien État d'appartenance qu'il s'agirait plutôt d'une fragmentation.

J'ai aussi distingué les situations "de facto" et "de jure". Les situations "de jure" n'ont d'intérêt que si elles peuvent influer sur les situations "de facto". C'est par exemple le cas de la Chine continentale et de Taïwan : deux États "de facto", mais un seul "de jure". Cela peut favoriser une réunification le moment venu…

S'agissant des dates, je pense qu'il faut bien distinguer celles importantes pour les contemporains d'une part, celles qui ne le sont en revanche que pour les historiens (intérêt rétrospectif). Par exemple, la découverte de l'Amérique (1492) est très importante pour les historiens, marquant la fin du Moyen Âge et le début de la mondialisation. Mais elle est passée presque inaperçue des contemporains. Christophe Colomb lui-même ne savait pas qu'il avait découvert un nouveau continent !

Je vais maintenant essayer de voir comment les notions précédentes peuvent aider à mieux déterminer la date et les modalités (pas les causes) de la disparition de l'Empire romain comme État. Il faudra en particulier éviter tout anachronisme…




ROME ET SES EMPEREURS JUSQU'AU TROISIÈME SIÈCLE



Commençons par quelques généralités sur l'histoire et les institutions romaines. Comme chacun sait (ou ne sait pas), Rome fut fondée vers le VIIIe siècle avant notre ère : précisément le 21 avril –753 selon la tradition. Rome a connu successivement trois régimes politiques : la royauté (jusqu'en –509), la république (de –509 à –27), l'empire à partir de –27. Le passage de la république à l'empire n'est pas fortuit, même s'il doit beaucoup à César. Avec l'extension de l’État romain autour de la Méditerranée (même au-delà), il fallait en effet une structure étatique plus hiérarchisée et stable, la suprématie de l'exécutif sur le législatif en quelque sorte ! La citoyenneté romaine est par ailleurs accordée à tous les habitants libres de l'Empire par l'empereur Caracalla (212). Son édit a probablement contribué à la crise de l'armée romaine, le service militaire devenant superflu pour acquérir la citoyenneté.

Ces changements de régime politique se sont faits dans la continuité, les institutions essentielles étant maintenues (notamment le Sénat). Dans cette optique, l'empereur n'est que le premier serviteur de la République. Octave-Auguste (premier empereur) cumule ainsi plusieurs magistratures républicaines, se voit aussi accorder de nombreux titres et honneurs, le plus souvent à l'initiative du Sénat. Ayant mis fin aux guerres civiles, on voit en lui le grand restaurateur de la République romaine. Le surnom "Augustus" (Auguste) lui est décerné en –27 par le Sénat. Il sera repris par tous les empereurs romains, –27 marquant donc symboliquement le début de l'Empire romain pour les historiens.

Un véritable culte est rendu à l'empereur dans tout l'Empire, sans qu'il soit divinisé à proprement parler. Il faut le considérer comme un culte civique, destiné à consolider l'unité de l'Empire. On peut en voir une version très atténuée de nos jours, avec le portrait du président français dans toutes les salles des conseils municipaux… Si les chrétiens ont été persécutés à diverses reprises, ce n'est pas en raison de leur religion. Les Romains étaient très tolérants dans ce domaine, allant jusqu'à incorporer des dieux étrangers à leur panthéon pour s'attirer leurs faveurs. Les chrétiens ont été persécutés pour leur refus du culte impérial, étant alors considérés comme des traitres en puissance. On peut aussi penser que l'adoption du christianisme par les empereurs romains du IVe siècle visait à rétablir l'unité morale de l'Empire. Quand on ne peut éradiquer une religion, autant la récupérer à son profit !

Les règles de succession impériale seront par ailleurs toujours peu établies, ce qui favorisera de nombreuses guerres civiles. Mais disons que l'empereur prépare généralement sa succession de son vivant, faisant attribuer par le Sénat de nombreux titres, honneurs et fonctions à son élu. Celui-ci peut même devenir "Augustus" avant le décès de l'empereur, étant alors officiellement son égal. Ce fut ainsi le cas de Commode, trois ans avant la mort de Marc Aurèle. Le futur empereur est enfin choisi généralement dans la famille (au sens large) de l'empereur, bien que cela ne soit pas du tout une obligation.

Ce système bien huilé peut toutefois connaitre des ratés : empereur trop exécré pour que son choix soit accepté à sa mort, succession mal préparée, lignée éteinte… Ainsi s'expliquent les changements dynastiques et des guerres de succession : 68-69, 96, 193-197, après 235… L'armée dénoue alors généralement la situation, mais le Sénat peut aussi jouer un rôle moins passif. Signalons enfin que le métier d'empereur n'est pas une garantie de longévité ! De –27 à 476, environ 65 % ont péri de mort violente : assassinés, contraints au suicide, parfois tués sur le champ de bataille. Plusieurs ont abdiqué sous la menace.

Bien entendu, un empereur ne gouverne pas seul ! Il est assisté sur place par un conseil impérial (composition variable) et des services administratifs (bureaux palatins). Toute une bureaucratie administre les provinces impériales et sénatoriales, issue souvent de l'ordre équestre (chevaliers). L'empereur dispose de moyens financiers importants avec les biens et domaines impériaux, les impôts en nature et en espèces. Les dépenses excèderont toutefois souvent les recettes, d'où une tendance inflationniste et de nombreuses dévaluations monétaires. Bref, on n'est pas trop dépaysés !




LA CRISE DE L'EMPIRE ROMAIN AUX TROISIÈME ET QUATRIÈME SIÈCLES



L'Empire romain connait de sérieux problèmes au IIIe siècle, surtout durant les 50 ans allant de 235 à 285. Ces problèmes sont essentiellement provoqués par des invasions incessantes. La Gaule, l'Italie du Nord et les Balkans sont en particulier dévastés par des hordes germaniques. Au Proche-Orient, l'Empire perse devient très agressif : encerclée, une armée romaine doit capituler et l'empereur Valérien est fait prisonnier (260).

Débordées et se considérant abandonnées par le pouvoir central, les troupes aux frontières prennent la mauvaise habitude de nommer empereurs leurs chefs respectifs. Des empires dissidents se forment aussi, moins pour faire sécession que pour assurer une défense efficace contre les invasions : ainsi l'empire des Gaules (contre les Germains) et l'empire de Palmyre (contre les Perses). Bref, c'est la pagaille générale !

L'empereur Aurélien rétablit l'unité de l'Empire. Après lui, Dioclétien instaure la tétrarchie (293) : une organisation territoriale se voulant efficace. L'Empire romain demeure juridiquement uni, mais son administration est partagée entre deux empereurs : Dioclétien en Orient, Maximien en Occident. Ayant nommé son collègue Maximien, Dioclétien conserve toutefois la suprématie sur lui, un peu comme un frère aîné. Il délègue en quelque sorte ses pouvoirs en Occident à Maximien, mais ne les abandonne pas formellement. Les deux Augustes sont par ailleurs assistés par deux Césars, destinés à leur succéder le moment venu : Galère pour Dioclétien, Constance pour Maximien. En attendant, ils administrent eux aussi certaines parties de l'Empire romain, pour acquérir de l'expérience.

Par la suite, il sera courant de voir deux empereurs (parfois trois) se partager territorialement l'Empire romain, l'empereur unique devenant exceptionnel. Selon les critères de l'époque, un empereur doit être nommé ou reconnu par son co-empereur déjà en fonction. Il sera à défaut considéré comme un usurpateur illégitime. Si un empereur décède ou abdique (rare), son collègue assume aussitôt l'administration de l'Empire tout entier. Il peut alors décider d'en rester là ou nommer un nouveau co-empereur.

Dans tous les cas, il ne s'agit que de partages administratifs, l'Empire restant juridiquement uni. De plus, le co-empereur ayant nommé ou reconnu son collègue possède une certaine suprématie morale sur lui. Si les co-empereurs sont les maîtres absolus dans leurs parties respectives, ils doivent en principe se concerter sur tous les sujets importants, intéressant l'Empire entier. Leurs décisions sont alors prises en commun (collège des empereurs).

Ces temps troublés requièrent par ailleurs des chefs forts et prestigieux ! On s'explique ainsi mieux la surhumanisation croissante des empereurs, devenant en quelque sorte les représentants des dieux romains (ou du dieu chrétien). C'est aussi devant l'armée, protectrice de l'Empire menacé, que les empereurs sont proclamés depuis Dioclétien. Le Sénat n'est qu'informé des choix effectués (par lettre), et encore pas toujours !

Le système tétrarchique fonctionne bien sous Dioclétien, mais dégénère bientôt après lui. La multiplication des partages administratifs facilite en effet les usurpations, chaque co-empereur faisant à peu près ce qu'il veut dans sa partie. Il s'ensuit des guerres civiles assez fréquentes. Dans l'ensemble, on constate une séparation croissante entre les parties occidentale et orientale de l'Empire romain. La fondation en Orient de Constantinople par l'empereur Constantin (330) favorise ce processus. Cette ville apparait en effet vite comme une capitale de substitution à Rome, d'autant qu'elle est aussi pourvue d'un Sénat. Les empereurs, même d'Occident, ne résident plus d'ailleurs qu'exceptionnellement à Rome. Ils préfèrent des capitales itinérantes proches des limites de l'Empire, pour assurer une défense plus rapide contre les incursions ennemies : germaniques ou perses.

Cette séparation croissante entre l'Occident et l'Orient correspond par ailleurs à une division naturelle dans l'Empire romain. La civilisation romaine a surtout marqué l'Occident : diffusion du latin et du droit romain, urbanisme… En Orient, la présence romaine n'a par contre guère été qu'un vernis superficiel. C'étaient des vieilles civilisations : Grèce, Syrie, Égypte… Les pays en question étaient largement urbanisés bien avant l'Empire romain, et le grec y prédominait sur le latin. L'Orient était aussi globalement beaucoup plus prospère que l'Occident. Cela n'excluait bien sûr pas des zones défavorisées en Orient, comme il existait aussi des régions assez dynamiques en Occident.

Pour conclure provisoirement, l'histoire romaine reste globalement intelligible jusqu'à la fin du IVe siècle. Il s'est produit bien sûr de nombreuses guerres civiles, et l'on constate une certaine tendance à la fragmentation. Mais les guerres civiles ne durent pas trop longtemps, et la fragmentation ne dépasse pas généralement celle des États fédéraux actuels. La continuité de l'administration, base réelle de l’État, n'est donc pas réellement affectée.




L'EFFONDREMENT DE L'EMPIRE ROMAIN : UNE FIN TRÈS EMBROUILLÉE !



1) L'empereur Théodose avait fait accorder à son fils aîné Arcadius le titre "Augustus" en 383, ce qui en faisait théoriquement l'égal de son père. Son fils cadet Honorius reçut le même titre en 393. À la mort de Théodose (395), Arcadius devint empereur d'Orient, son frère Honorius empereur d'Occident. Il s'agit en fait d'un partage administratif (non juridique), dans la suite de la tétrarchie. Compte tenu du jeune âge des co-empereurs, un régent leur a été de plus affecté : le généralissime Stilicon, en partie d'origine germanique. Dans les faits, Stilicon ne pourra exercer sa régence qu'en Occident. Mais on ne pouvait le savoir en 395 !


2) Les invasions germaniques déferlent dès la fin du IVe siècle, essentiellement dirigées vers l'Occident. En 378, une armée romaine avait été mise en pièces par la cavalerie des Wisigoths à Andrinople (Balkans), et l'empereur Valens tué au combat. Les Wisigoths passent ensuite en Italie du Nord, avec leur roi Alaric. L'armée romaine est alors victime d'une usure impressionnante, suite aux lourdes pertes déjà subies, surtout dues aux guerres civiles. Il faut engager quantité de mercenaires germaniques pour boucher les trous, et leur valeur est très inégale. Certains sont d'une solidité à toute épreuve, d'autres prêts à déserter à la moindre occasion…

Stilicon ne dispose que de forces très inférieures aux Wisigoths, mais c'est un stratège tout à fait remarquable. Manœuvrant en position centrale et extrêmement mobile, il inflige coup sur coup plusieurs lourdes défaites aux Wisigoths, les forçant à quitter l'Italie en catastrophe ! Le roi goth Radagaise fait alors irruption dans la plaine du Pô, à la tête d'une armée imposante. Mais il est lui aussi lourdement battu par Stilicon, capturé et exécuté. Stilicon sera malheureusement assassiné en 408, victime d'intrigues de palais.

Des pogroms anti-germaniques ont alors lieu dans les villes italiennes. Les foules sanguinaires s'attaquent lâchement aux familles des très nombreux soldats germaniques. Cela les décide bien sûr à déserter en masse l'armée romaine pour rejoindre les Wisigoths. On les comprend !Alaric fait alors un retour en force, s'empare de Rome et la met à sac (410). Les Wisigoths s'installeront par la suite en Aquitaine et en Hispanie (Espagne), où ils créeront un royaume.

Pour arrêter Alaric et Radagaise en Italie, Stilicon avait dû dégarnir la défense du Rhin. Les Vandales, les Suèves et les Alains en profitent pour passer le fleuve gelé fin 406, pillent complètement la Gaule puis passent en Hispanie. Continuant sur leur lancée, les Vandales franchissent les Colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar) en 429, menés par leur roi Genséric. Ils s'empareront de Carthage en 439, privant Rome de son grenier à blé d'Afrique (Tunisie). Une flotte vandale met Rome à sac en 455.

Les dernières troupes romaines ont évacué la (Grande-)Bretagne en 407, laissant les Bretons se défendre seuls contre les Anglo-Saxons débarqués. Comme déjà dit plus haut à propos de la "destruction d'un État" (modalité B-1), les guerres incessantes entre les Bretons et les Anglo-Saxons provoquent la destruction complète de l'administration romaine entre 450 et 500. Une partie des Bretons finit par se réfugier en Armorique, qui prendra alors le nom de Bretagne. La Bretagne romaine deviendra la Grande-Bretagne, pour la distinguer de sa petite sœur !

De leur côté, les Francs et les Burgondes progressent en Gaule, les Alamans en Helvétie (Suisse). Ils sont toutefois arrêtés longtemps par les Romains, usant tour à tour de la force et de la diplomatie. Mais l'empire d'Occident sombre quand même dans le chaos…

Les Huns du roi Attila s'en mêlent à leur tour, faisant irruption en Gaule avec leurs vassaux ostrogoths (451). Ils sont repoussés de justesse aux champs Catalauniques par une armée romaine et wisigothe, commandée par le patrice romain Aetius et le roi wisigoth Théodoric (tué au combat). Les Huns s'attaquent ensuite à l'Italie du Nord (452). Mais ils ne s'y attardent pas, peut-être sous l'effet d'une attaque de diversion menée par l'empereur d'Orient Marcien. L'empire d'Attila s'effondrera très vite après sa mort (453).

Les invasions germaniques relèvent-elles de l'annexion (modalité B-2) ? Pas précisément, puisque les Germains ne forment pas au départ des États. Seuls des États peuvent administrer les territoires qu'ils annexent. Et les Germains, peuples en mouvement, ne savent justement pas ce qu'est l'administration, base de tout État. Mais ils peuvent s'emparer de certaines parties de l'Empire romain, pour mettre l'administration romaine de ces territoires à leur service. Les invasions germaniques provoquent ainsi des sécessions (modalité A-2) par rapport à l'autorité centrale de l'empire d'Occident.

Les Germains ne sont par ailleurs qu'une petite minorité (10 % au plus) de la population des territoires concédés ou conquis. Pour se ménager les bonnes grâces des populations latinisées, ils ont donc intérêt à montrer que rien n'est changé fondamentalement. Les rois germaniques n'hésitent donc pas à prendre des titres romains, peuvent aussi reconnaitre fictivement l'autorité de l'empereur d'Occident, laissent bien sûr en place l'administration et les lois romaines pour les autochtones. Deux sociétés parallèles se constituent ainsi. Elles fusionneront plus ou moins en deux ou trois siècles, sous l'effet des mariages mixtes. La fiscalité est par ailleurs beaucoup moins lourde sous les rois germaniques qu'avec l'Empire romain, ce qui fait mieux accepter les envahisseurs.


3) Comment les deux parties de l'Empire romain ont-elles coopéré face aux invasions germaniques et autres ? Disons tout de suite que cette coopération est très insuffisante. L'empire d'Orient n'envoie en particulier aucun renfort militaire à l'Occident, surtout affecté par les invasions. On peut juste mentionner l'attaque de diversion (supra) menée en 452 par Marcien contre Attila, peut-être aussi la destruction d'une flotte orientale par les Vandales (468).

Il existe par ailleurs une certaine tension entre les deux empires pour le contrôle de l'Illyrie (Balkans). Mais le plus souvent, les relations sont presque inexistantes. L'empereur d'Orient Marcien se passe ainsi de l'accord de l'empereur d'Occident Valentinien III pour être intronisé (450) alors qu'il aurait dû le demander, son co-empereur étant déjà en place (voir supra). Dans l'autre sens, beaucoup des derniers empereurs d'Occident ne sont pas reconnus par l'empereur d'Orient. La dynastie théodosienne s'éteint par ailleurs en Occident (455) et en Orient (457), ce qui distend encore davantage les liens entre les deux parties de l'Empire romain.

Pourquoi l'empire d'Orient s'est-il désolidarisé de son homologue d'Occident ? On peut supposer que les empereurs d'Orient s'étaient enracinés à Constantinople, considéraient aussi l'empire d'Occident comme un poids mort. Ils ne voulaient sans doute pas non plus disperser leurs forces militaires, alors que l'Empire perse représentait toujours une menace réelle.

Durant toute cette période, l'Empire romain est toujours uni juridiquement, du moins en principe. Plusieurs lois sont ainsi promulguées sous le sceau des deux empereurs, quand ils se reconnaissent bien sûr ! Le Code juridique de l'empereur d'Orient Théodose II est ainsi appliqué en Occident début 439, moins d'un an après l'avoir été en Orient. Mais après des décennies d'existence séparée, l'unité de l'Empire romain n'est quand même pas évidente pour un observateur extérieur. En l'absence de toute institution commune, ce ne serait pas une fédération ni même une confédération. Deux États coexistent en fait, avec leurs relations habituelles : parfois amicales, parfois hostiles, souvent neutres.

Dans ces conditions, l'unité de l'Empire romain aurait pris fin "de facto" après 395, sans que l'on puisse fixer une date précise. Mais on pourrait aussi adopter un point de vue plus global, en considérant seulement l'empire d'Occident, continuant mieux l'histoire romaine que l'empire d'Orient pour les raisons déjà indiquées.


4) En 454, l'empereur Valentinien III avait porté un coup d'épée au patrice Aetius, vainqueur d'Attila aux champs Catalauniques, par jalousie infantile. Aetius sera achevé par les courtisans de Valentinien. En représailles, ses deux officiers huns, Optila et Thraustila, poignardent à mort Valentinien et son favori Héraclius sur le Champ de Mars, le 16 mars 455. Comme Valentinien descendait de cheval pour tirer à l'arc, Optila lui a donné un premier coup sur le côté de la tête. Valentinien s'est retourné, et le Hun en a profité pour le travailler au couteau… De son côté, Thraustila s'occupait activement d'Héraclius. Un essaim d'abeilles boira ensuite le sang répandu, sous le regard vide des courtisans [historique].

Optila et Thraustila ont probablement été soudoyés par Pétrone. Cet éminent sénateur voulait en effet se venger de Valentinien, qui avait violé son épouse (elle se suicidera), et devenir empereur par la même occasion. C'est bien en effet ce qui se produira ! Pétrone force aussitôt Eudoxie, la veuve de Valentinien, à l'épouser. En cela, il ne fait que suivre à la lettre le précepte sacré de l'Ancien Testament : "œil pour œil, dent pour dent… viol pour viol !" Déshonorée par l'assassin de son mari, Eudoxie en appelle alors secrètement à l'aide intéressée du roi vandale Genséric, à Carthage. N'écoutant que ses plus nobles sentiments et se voyant déjà dans le rôle du justicier vengeur, Genséric fait aussitôt appareiller une flotte vandale pour délivrer la belle Eudoxie et "vandaliser" Rome par la même occasion !

Au lieu de diriger la défense, l'empereur Pétrone prend alors courageusement la fuite. Mais il est bloqué dans la rue par toute une foule romaine, sanguinaire par définition, et se trouve pris sous une grêle de pierres. Un soldat romain ou germanique lui porta peut-être le coup fatal. Toujours est-il que Pétrone est jeté dans le Tibre sans aucune cérémonie ! Son fils Palladius sera lui aussi sommairement exécuté.

De son côté, Genséric n'a pas perdu son temps. Il a rapporté plein de souvenirs de sa petite escapade touristique à Rome, sans oublier Eudoxie et ses deux filles ! Les trois belles seront bien sûr plus en sécurité à sa cour, très près de lui… Avec ces fous de Romains, on ne sait jamais ce qui pourrait leur arriver !

Vous pouvez voir dans quelle dégénérescence les Romains étaient tombés à l'époque ! Et leur conversion au christianisme n'avait manifestement rien arrangé. D'un autre côté, on peut dire que la décomposition de l’État avait libéré les plus bas instincts. Ces Romains n'avaient en tout cas aucun titre pour se prétendre supérieurs aux "Barbares" germaniques !


5) L'empereur Valentinien III avait régné une trentaine d'années. Après son assassinat, l'empire d'Occident entre dans sa phase finale. De 455 à 476, pas moins de neuf empereurs se succèdent à Ravenne, devenue la capitale occidentale. La durée moyenne de règne n'est que de deux ans. Durant 466, le trône reste même vacant. Sur ces neuf empereurs, trois sont assassinés (Pétrone, Majorien, Anthemius), trois doivent abdiquer sous la menace (Avitus, Glycerius, Romulus), un s'enfuit sans abdiquer (Nepos), deux meurent naturellement (Sévère, Olybrius).

De 456 à 472, le faiseur d'empereurs est le patrice Ricimer, d'origine suève. Comme maître de la milice, il commande l'armée romaine, en fait presque entièrement germanisée (crise du recrutement). Cette armée de mercenaires multiplie les coups d’État pour installer des empereurs marionnettes, susceptibles de lui apporter des avantages. En 472, Rome est même mise à sac par l'armée "romaine", pour la troisième fois du siècle après 410 (par les Wisigoths) et 455 (par les Vandales). L'empereur Anthemius est tiré de l'église où il se cachait, déguisé en mendiant, et bien sûr décapité. Ricimer met alors sur le trône Olybrius. Ce nom inspirera peut-être son homonyme "olibrius" ! Personne n'a en tout cas jugé nécessaire de l'assassiner, et il mourra naturellement quelques mois plus tard, peu après Ricimer.

En 473, Glycerius est proclamé empereur par le patrice burgonde Gondebaud, dans le rôle de Ricimer. Mais Zénon, empereur d'Orient depuis 474, ne le reconnait pas. Il nomme "César" Nepos, gouverneur de la Dalmatie, en fait indépendante depuis 454. Nepos débarque en Italie avec une petite armée, force Glycerius à abdiquer, puis est proclamé empereur (474).

Mais en 475, le patrice Oreste soulève l'armée "romaine" contre Nepos. Celui-ci n'abdique pas, mais regagne précipitamment son fief de Dalmatie. Oreste pense alors habile de faire proclamer empereur son propre fils Romulus, un adolescent. Romulus était illégitime, n'ayant pas été reconnu par son co-empereur d'Orient Zénon. Cela dit, la légalité était pour le moins floue à l'époque, en l'absence de texte "constitutionnel". Zénon n'avait pas lui-même demandé la reconnaissance de Glycerius, son co-empereur d'Occident déjà en place. Et il avait installé Nepos par un coup de force. Nous avons affaire à des situations "de facto" !

L'armée romaine (en fait germanique) exige de toute façon le tiers des terres italiennes, une demande qu'Oreste refuse de satisfaire. Se constituant en peuple, les mercenaires germaniques proclament alors roi Odoacre, l'un des leurs (23 août 476). Après avoir vaincu et fait exécuter Oreste, Odoacre fait signer à Romulus son abdication le 4 septembre 476 : un document communiqué au Sénat romain. Répugnant à faire périr un adolescent, il laisse toutefois la vie sauve à Romulus. Odoacre pousse même la générosité jusqu'à lui attribuer une villa, qu'il habitera avec sa mère, et une confortable pension d'ancien empereur. À cette époque, une telle humanité était excessivement rare. Et elle venait d'un soi-disant "Barbare" !


6) Odoacre ne pouvait légalement devenir empereur d'Occident, n'étant pas citoyen romain. Plutôt que de faire proclamer un empereur potiche, il envoie alors à Constantinople une délégation du Sénat romain. Celle-ci remet à Zénon les insignes impériaux et lui propose de devenir empereur unique de l'Empire romain, avec Constantinople pour capitale. Zénon reconnait Odoacre comme patrice, ce qui en fait pratiquement le régent de l'Italie. Mais il demande que la souveraineté de Nepos soit reconnue en Occident, d'autant qu'il n'avait pas abdiqué.

Odoacre feint d'accepter et ira même jusqu'à faire circuler des pièces de monnaie à l'effigie de Nepos. Dans les faits, il ne lui permettra même pas de regagner l'Italie, et l'autorité de Nepos ne dépassera pas la Dalmatie. Il est assassiné en 480 dans des conditions obscures, peut-être à l'instigation de son ex-rival Glycerius réfugié lui aussi en Dalmatie. Odoacre en profite pour annexer la Dalmatie en 482.

Nepos fut-il donc le dernier empereur d'Occident plutôt que Romulus ? Cela dépend de la date à laquelle on fixe la fin de l'empire d'Occident : 476, 480 ou après. Le terme "Occident" ou "Orient" ne figurait de toute façon pas dans la titulature officielle des empereurs romains. En effet, l'Empire romain était toujours uni juridiquement. Certains choisissent en tout cas 476 pour sa valeur symbolique. Ils veulent ainsi que l'histoire romaine s'achève avec un empereur portant le même nom que le fondateur légendaire de Rome !

En 480, l'empereur d'Orient devient en tout cas empereur de tout l'Empire romain, selon les sources occidentales et orientales. Odoacre fait ainsi circuler des pièces de monnaie à l'effigie de Zénon. Inutile de rajouter que l'autorité de Zénon est symbolique en Italie ! Mais Odoacre respecte sinon parfaitement les institutions romaines. Le rôle du Sénat est même revalorisé.

Cet arrangement avec l'empereur d'Orient profitait aux deux parties. Odoacre se faisait ainsi mieux accepter des Italiens, qu'il gouvernait au nom d'un empereur romain. Il conservait aussi de bonnes relations avec l'empire d'Orient, ce qui pouvait être utile. De son côté, l'empereur ne devait pas être mécontent de régner sur ce qui restait de l'empire d'Occident, même fictivement. Cela lui donnait aussi un droit de regard sur l'évolution de l'Italie, même s'il dépendait de la bonne volonté de son roi germanique "de facto" (Odoacre).

L'empereur Zénon redoutait toutefois la puissance grandissante d'Odoacre, sur qui son autorité était inexistante. Il détourne ainsi les ambitions du roi ostrogoth Théodoric sur l'Italie. De fait, Théodoric parvient à vaincre Odoacre après trois ans de guerre (493) et le tue lui-même au cours du banquet de réconciliation ! Par rapport à Odoacre, la rupture est beaucoup plus nette, Théodoric amenant en Italie tout son peuple. Mais il respecte autant les institutions romaines. Bien entendu, l'armée "romaine" est devenue entièrement germanique, mais elle l'était déjà presque complètement. Et le "patrice" Théodoric reconnait comme Odoacre la souveraineté de l'empereur d'Orient, de manière tout aussi fictive bien sûr !

Signalons en passant la disparition du "domaine gallo-romain" de Syragius, en Gaule du Nord, conquis par le roi franc Clovis (486). Isolé par les avancées germaniques, il avait pratiquement fait sécession, d'autant que Syragius ne reconnaissait pas la souveraineté de Romulus, puis l'autorité d'Odoacre. D'autres enclaves romaines ont sans doute perduré, mais nous sommes assez mal renseignés. On peut juste mentionner divers royaumes britto-romains en (Grande-)Bretagne, dont celui du légendaire roi Arthur, et les deux royaumes berbéro-latins d'Altava et d'Aurès (Maghreb).


7) Lassé de son autorité fictive sur l'Occident, l'empereur romain (byzantin) Justinien décide d'entreprendre directement sa reconquête. Le royaume vandale de Carthage est occupé assez facilement. Par contre, les Ostrogoths opposent une résistance acharnée en Italie. Il ne faut pas moins de 18 ans pour les vaincre, leur dernier roi étant tué en 553 au pied du Vésuve. Bien entendu, l'Italie en sort complètement ruinée, Justinien achevant ainsi la destruction de la civilisation antique. Prise et reprise cinq fois, Rome est presque vidée de ses habitants. C'est de toute façon une victoire éphémère, les Lombards germaniques arrivant dès 568 et reprenant sans coup férir la moitié de l'Italie. Signalons aussi que les Byzantins se sont fait détester des Italiens par leur fiscalité écrasante.

Au VIIe siècle, les conquêtes arabes au Proche-Orient et en Afrique du Nord réduisent pratiquement l'empire romain d'Orient aux Balkans et à l'Asie Mineure (Turquie). Abandonnant sa vocation universelle, il s'hellénise alors complètement, le latin y perdant ses dernières positions au profit du grec. Les historiens le qualifieront rétrospectivement d'Empire byzantin, du nom de la cité grecque (Byzance) ayant précédé Constantinople.

Signalons ici que les Grecs détestaient profondément les Occidentaux, même ceux parlant des langues issues du latin. On s'explique ainsi mieux le schisme de l’Église orthodoxe par rapport au pape romain (1054) et le "massacre des Latins de Constantinople" (1182). Mais cela ne les empêchait pas d'être éventuellement fiers que leur empereur soit en principe le successeur du lointain Octave-Auguste.

En 1204, les Croisés (quatrième croisade) prennent Constantinople et fondent l'Empire latin du même nom. Ce qui reste de l'Empire byzantin se fragmente alors en trois entités : despotat d’Épire, empire de Trébizonde, empire de Nicée. Ce dernier reprend Constantinople en 1261.

Les fragments de l'Empire byzantin sont finalement conquis par les Turcs au XVe siècle : Constantinople en 1453, Trébizonde en dernier (1461).

Signalons par ailleurs que l'Empire russe s'inspirait fortement de l'Empire byzantin, notamment par la sujétion de l’Église orthodoxe à l’État. Le titre "tsar" vient aussi de "César".


8) L'Empire romain existait toujours juridiquement en Occident, personne ne l'ayant dissous officiellement. Cela favorisera diverses tentatives de restauration. La plus connue est celle de Charlemagne, couronné empereur romain d'Occident par le pape (Rome, 800). Il sera reconnu tardivement (813) par l'empereur romain d'Orient (byzantin) à Constantinople. Bien entendu, l'Empire romain n'est pas réunifié pour autant !

Cet empire d'Occident ne rappelle que de loin son illustre prédécesseur. Il comprend la Gaule, mais seulement en partie l'Italie, presque pas l'Hispanie, pas du tout la (Grande-)Bretagne ni le Maghreb, recouvre par contre la Germanie. Sa structure administrative était aussi beaucoup plus lâche. Il ne tardera pas à se désagréger après Charlemagne.

En 962, est encore fondé le Saint Empire romain germanique : une sorte de confédération très lâche en Europe centrale. Elle sera finalement dissoute en 1806 par Napoléon, dans l'indifférence générale. Les empereurs de l'Allemagne unifiée (1871-1918) porteront toutefois le titre "kaiser", venant de "César".

Napoléon s'inspire lui-même beaucoup de l'Empire romain pour l'Empire français : symboles impériaux, création du Sénat… Le pape a dû toutefois venir à Paris pour le couronner, alors que Charlemagne (un autre imitateur) s'était déplacé à Rome. Napoléon établit ainsi la suprématie du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel.




QUELLE DATE CHOISISSEZ-VOUS POUR LA FIN DE L'EMPIRE ROMAIN ?



Compte tenu de ce qui a été dit plus haut (théorie et histoire), veuillez choisir la meilleure date possible pour fixer la fin de l'Empire romain comme État, pas comme régime politique. Ne prenez donc pas en compte le nom officiel de l’État, pouvant changer. Cela revient à fixer la fin de l'histoire romaine, commencée en –753 selon la date traditionnelle. Expliquez de préférence vos raisons, en considérant les quatre modes de disparition des États déjà envisagés : destruction, annexion, unification, fragmentation.

Vous pouvez choisir divers points de vue. Pour ma part, je recommande plutôt :

1) Une optique globale et historique, plutôt que strictement étatique. Il faut alors se demander si tel ou tel État (sens large) peut vraiment prétendre continuer l'Empire romain, quel que soit par ailleurs son nom officiel. Cela revient à envisager non seulement les institutions, mais aussi les données culturelles, sociales, économiques… Par exemple, l'empire romain d'Occident créé par Charlemagne continue vraiment l'Empire romain d'un point de vue strictement étatique, d'autant qu'il fut reconnu par l'empereur romain d'Orient (byzantin). Mais d'un point de vue plus global, cette continuité n'est vraiment pas évidente pour les historiens…

2) Prendre en compte les situations "de facto" plutôt que "de jure". Comme déjà dit, les situations "de jure" n'ont d'intérêt que si elles influent sur les situations "de facto". Par exemple, le fait que l'Empire romain n'a pas disparu juridiquement au Ve siècle favorisera plus tard des tentatives de restauration, notamment celle de Charlemagne. Mais cela ne signifie pas que son empire romain d'Occident continuait vraiment l'Empire romain de l'Antiquité !

3) Choisir plutôt une date significative pour les contemporains, autant qu'on puisse le savoir ou le deviner bien sûr ! Cela vaut beaucoup mieux qu'une autre purement rétrospective, valable seulement pour les historiens connaissant la suite…


Pour fixer les idées et ratisser large, voici dix dates possibles (dont une à votre convenance), par ordre chronologique :


395 – Partage administratif (non juridique) de l'Empire romain entre deux co-empereurs : Honorius pour l'Occident, Arcadius pour l'Orient.


476 – Déposition de l'empereur d'Occident Romulus par le chef germanique Odoacre, proclamé auparavant roi par l'armée romaine (en fait germanique).


480 – Réunification administrative (mais fictive) de l'Empire romain, avec un seul empereur siégeant à Constantinople.


486 – Le roi franc Clovis conquiert le "domaine gallo-romain" de Syragius (Gaule du Nord), peut-être la dernière enclave purement romaine en Occident.


493 – Conquête de l'Italie par le roi ostrogoth Théodoric, sous la souveraineté fictive de l'Empire romain (byzantin).


553 – L'Empire romain (byzantin) détruit le royaume ostrogoth-romain d'Italie, pourtant théoriquement sous sa souveraineté.


1204 – Fragmentation de l'Empire romain (byzantin), suite à la création de l'Empire latin de Constantinople par les Croisés.


1453 – Prise de Constantinople par les Turcs, marquant la fin d'un fragment symbolique très important de l'Empire romain (byzantin).


1461 – Les Turcs prennent Trébizonde, dernier fragment de l'Empire romain (byzantin).


XXX – Une autre date à votre convenance !
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Messagepar Spalding » 14 Déc 2014, 13:49

Voilà une semaine que j'ai lancé ce sujet. Il a été vu une centaine de fois, mais aucune réponse n'a été faite. C'est dommage, car je pense avoir fait une synthèse intéressante. Je l'avais aussi conçue comme un jeu, avec une date à choisir parmi les dix proposées (dont une libre). Mais on ne peut forcer personne à participer !

Je vais donc exprimer mon point de vue, en envisageant les neuf dates déjà indiquées, susceptibles d'être choisies pour la fin de l'Empire romain (comme État) :


395 : partage administratif (non juridique) de l'Empire romain entre deux co-empereurs : Honorius pour l'Occident, Arcadius pour l'Orient – Cette date pourrait faire l'affaire, l'Empire romain n'ayant plus été réellement unifié après. Nous aurions ainsi une fragmentation étatique (modalité B-4). Mais d'un point de vue global, on peut aussi considérer que l'histoire romaine se continue mieux dans l'empire d'Occident. En effet, Rome a bien plus influencé l'Occident que l'Orient, comme déjà signalé : langue, droit, urbanisme… L'empire d'Orient aurait alors fait sécession (modalité A-2), ce qui n'implique pas la fin de l'Empire romain, seulement son amputation. De toute façon, personne ne pouvait interpréter le partage administratif de 395 comme une fragmentation ou une sécession, ce type de partage ayant déjà été fréquent.


476 : déposition de l'empereur d'Occident Romulus par le chef germanique Odoacre, proclamé auparavant roi par l'armée romaine (en fait germanique) – Un roi germanique prend alors le pouvoir dans ce qui reste de l'empire d'Occident (Italie). Nous pouvons y voir un coup d’État, provoquant un changement de régime politique. En soi, cela ne marque pas la fin de l’État romain. Je rappelle ici que Rome a déjà vécu sous la royauté, et que trois de ses rois ont été étrangers (étrusques).

Mais cela apparait aussi comme une sécession étatique (modalité A-2) de l'Italie par rapport à l'Empire romain, comme pour les autres royaumes germaniques d'Occident. Cette sécession sera toutefois dissimulée par Odoacre, puisqu'il reconnaitra la souveraineté de l'empereur d'Occident Nepos (en Dalmatie) puis d'Orient Zénon : une reconnaissance bien sûr fictive ! En tout cas, l'histoire romaine continuerait en dehors de l'Italie, ne finirait donc pas en 476.

D'un point de vue plus global, nous intéressant ici, il s'agit toutefois d'une fragmentation (modalité B-4). Elle marquerait alors bien la fin de l'histoire romaine, comme objet d'étude historique. En effet, le choix n'est pas évident pour un historien entre : plusieurs royaumes germano-romains en Occident, avec maintien de l'administration romaine, du droit romain et du latin ; des petites enclaves romaines, comme la Dalmatie et la Gaule du Nord ; un empire d'Orient gréco-romain, surtout redevable aux civilisations préexistant à l'Empire romain.

On peut sinon penser que la portée de 476 a été perçue par les contemporains bien informés, mais faiblement. La fragmentation est de toute façon peu ressentie, comme déjà dit. Les lois ne changent pas en effet dans l'immédiat, mais s'appliquent à des échelles plus réduites.


480 : réunification administrative (mais fictive) de l'Empire romain, avec un seul empereur siégeant à Constantinople – Après l'assassinat de l'empereur Nepos en Dalmatie, l'empereur d'Orient règne à présent aussi sur l'Occident. Mais c'est tout aussi symbolique qu'avec Nepos, comme on pouvait déjà le prévoir ! Bref, on ne voit pas très bien ce que cette date de 480 apporte par rapport à 476. Par ailleurs, il est certain que plus on s'éloigne dans le temps, plus la fin de l'histoire romaine devient évidente pour tous. En ce sens, 480 est une meilleure date que 476, mais 2014 le serait encore davantage !


486 : le roi franc Clovis conquiert le "domaine gallo-romain" de Syragius (Gaule du Nord), peut-être la dernière enclave purement romaine en Occident – Continuer l'histoire romaine dans cette petite enclave n'a guère de sens, d'autant qu'elle avait pratiquement fait sécession de l'Empire romain. Sinon, elle reconnaitrait l'autorité du roi Odoacre, "patrice" romain.


493 : conquête de l'Italie par le roi ostrogoth Théodoric, sous la souveraineté fictive de l'Empire romain (byzantin) – Le roi Théodoric reprend le rôle d'Odoacre à son compte, également comme "patrice" romain sous l'autorité symbolique de l'empereur sis à Constantinople. Rien de très nouveau par rapport à 480 !


553 : l'Empire romain (byzantin) détruit le royaume ostrogoth-romain d'Italie, pourtant théoriquement sous sa souveraineté – D'un point de vue global, pas strictement étatique, choisir cette date revient à considérer que le royaume ostrogoth-romain d'Italie continuait mieux l'histoire romaine que l'empire gréco-romain d'Orient. Même si les Ostrogoths ont bien respecté les institutions romaines, c'est leur faire un peu trop d'honneur !


1204 : fragmentation de l'Empire romain (byzantin), suite à la création de l'Empire latin de Constantinople par les Croisés – En suivant le même genre de raisonnement que pour 553, il faudrait considérer que l'empire gréco-romain d'Orient continuait mieux l'histoire romaine que le royaume ostrogoth-romain d'Italie, même que l'un quelconque des royaumes germaniques d'Occident. C'était déjà très douteux au VIe siècle, encore davantage en 1204 avec un empire d'Orient complètement hellénisé !

Par contre, 1204 est une excellente date pour fixer la fin de l'empire d'Orient (byzantin), par fragmentation (modalité B-4) comme déjà signalé. En conjonction avec 476 (déjà envisagé), l'histoire byzantine irait par conséquent de 476 à 1204. De 330 (fondation de Constantinople) à 476, nous aurions un prologue. De 1204 à 1461 (chute de Trébizonde), ce serait l'épilogue !


1453 : prise de Constantinople par les Turcs, marquant la fin d'un fragment symbolique très important de l'Empire romain (byzantin) – Si la date de 1204 n'avait pas été retenue, ce sera encore moins le cas de 1453 !


1461 : les Turcs prennent Trébizonde, dernier fragment de l'Empire romain (byzantin) – Nous raisonnerons alors comme pour 1453. Par conséquent, 1461 doit être écarté sans hésitation !


Pour conclure, la meilleure date semble donc 476 : fragmentation globale "de facto", sans doute faiblement perçue par les contemporains. Mais sur la longue durée, on peut dire que la désintégration du monde romain va du IIIe au VIIe siècle. Les invasions germaniques déferlent pendant presque toute cette période, arabes vers la fin. L'empire d'Orient (byzantin) s'hellénise complètement. Cette période de crise profonde voit un certain déclin démographique, le recul de l'économie monétaire et des villes, une ruralisation croissante. Le christianisme devient par ailleurs la religion dominante, mais l'islam apparait vers la fin. Bref, cette période est vraiment charnière à tous points de vue !

Dans cette perspective, 476 peut être seulement considéré comme une date repère. La désintégration du monde romain continuera ensuite, mais atteint un point de non-retour en 476. Après cette date, il n'y aura plus que des tentatives de restauration – Justinien, Charlemagne et d'autres – signifiant que le fil de l'histoire romaine s'était bien rompu !

Mais cela ne concerne pas la civilisation romaine, dont les composantes ont pris souvent une grande extension par la suite : villes d'origine romaine, influence du droit romain, langues d'origine latine... Sur tous ces plans, Rome ne s'est jamais aussi bien portée !
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Messagepar Diviacus » 17 Déc 2014, 11:01

La question que vous soulevez est sans doute celle qui est la plus posée sur les forums d'histoire concernant la période romaine. L'envie de répondre est donc très émoussée par les discussions sans fin qui en résultent. Mais vous résumez bien ce qu'on peut en dire : la disparition est graduelle, et la date la plus "symboliquement simple" est -476. L'autre réponse tout aussi simple et souvent formulée est de dire que l'empire romain n'a pas eu de vraie fin quand on considère tous les prolongements qu'il a eus, en Orient et en Occident.
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Messagepar Spalding » 17 Déc 2014, 12:29

Petite rectification dans le message précédent : la date est 476, pas -476 ! J'ai bien compris que c'était une distraction...

Sinon, ce sujet m'intéressait parce que j'ai toujours aimé les casse-têtes ! Et il est loin d'être inintéressant comme vous avez pu voir, soulevant beaucoup de questions annexes : nature d'un État, ses modes d'apparition et de disparition, situations "de facto" et "de jure", points de vue contemporain et rétrospectif... Je pense avoir fait une revue exhaustive de la question, passablement complexe !

Il faudrait ensuite envisager les causes de la fragmentation de l'Empire romain, au sens d’État (pas comme régime politique). Mais c'est un autre sujet, et il a été souvent traité par les historiens. Personnellement, j'ai "La chute de Rome" par Bryan Ward-Perkins (éditions Alma), et "Le déclin de Rome et la corruption du pouvoir" par Ramsay MacMullen (éditions Perrin). Un article Wikipédia fait le point : - Pour le moment en tout cas, je n'ai rien d'original à dire là-dessus !

Sinon, je signale la parution récente d'un très bon livre : "Les derniers jours", par Michel De Jaeghere, éditions Les Belles Lettres. Nous avions déjà eu l'essai de Morin, aux éditions du Rocher, mais prenant beaucoup de libertés avec la rigueur historique. Rien de tel avec celui-ci ! Les sources sont citées à toutes les pages, la bibliographie est de premier ordre, sans compter un index et 22 cartes couleurs. Par ailleurs, ce livre se lit très agréablement, ne sacrifiant ni l'histoire évènementielle ni les réflexions de fond. L'auteur retient la date traditionnelle de 476 pour la fin de l'histoire romaine, tout en soulignant que la désagrégation du monde romain s'est faite sur plusieurs siècles, ce en quoi il a parfaitement raison ! De Jaeghere poursuit d'ailleurs jusqu'au VIIe siècle. ;)
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Messagepar Diviacus » 17 Déc 2014, 23:44

Oui évidemment, -476 est une distraction. Comme je suis plus intéressé par la période avant notre ère, j'ai tendance à mettre des - en plus ;)
Quand au sujet, je ne dirais pas qu'il est complexe. Il est posé de façon imprécise et suivant l'acception du mot "fin" on peut y donner valablement des réponses différentes. Mais il est toujours posé comme cela.
Une question est vraiment complexe quand il est difficile d'y répondre même si la question est très précise et n'admet qu'une seule interprétation.
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Messagepar Spalding » 18 Déc 2014, 09:19

Je pense justement avoir posé le sujet de manière très précise, en envisageant la nature de l’État, ses modes d'apparition et de disparition. J'ai aussi expliqué pourquoi il fallait plutôt un point de vue global, "de facto" et contemporain plutôt que strictement étatique, "de jure" et rétrospectif.

En retenant ces critères, la date de 476 est alors la meilleure pour la fin de l'Empire romain comme État, pour les raisons déjà indiquées : fragmentation globale "de facto", sans doute faiblement perçue par les contemporains. Mais cela n'exclut pas que la désintégration du monde romain a été très progressive, du IIIe au VIIe siècle comme déjà dit. La date de 476 marque seulement un point de non-retour. Il ne pourra plus y avoir après que des tentatives de restauration (Justinien, Charlemagne...) montrant bien que le fil de l'histoire romaine s'était interrompu ! :roll:
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Messagepar Publicola » 16 Jan 2015, 23:50

390 : L'empereur Théodose Ier se soumet au Pape suite au massacre de Thessalonique. (Lucien Jerphagnon)
"Voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l'avenir, du fait qu'ils mettront en jeu eux aussi des hommes, présenteront des similitudes." (Thucydide)
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Messagepar Lucien » 24 Jan 2015, 16:56

S'il faut une ''date scolaire'', c'est la fin de l'été 476..., mais - et toujours pour moi, l'empire romain avait pris le premier grand uppercut avec la partition Occident / Orient au IIème siècle, puis la mise en place définitive de la nouvelle religion chrétienne sous Théodose fut le deuxième uppercut. Après, c'est une lente désagrégation ; du moins cela y ressemble. Rome groggy au IIIème siècle, rendant l'âme au Vème.

Si l'historiographie antique de la fin de Rome est abondante, ce n'est par contre pas la même donne avec sa naissance. Dommage !

Félicitation en tout cas pour votre question argumentée.
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Messagepar Lucien » 24 Jan 2015, 17:06

Je viens d'envoyer un post en oubliant la politesse du bonjour :oops:... Mille excuses !
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Messagepar Spalding » 26 Jan 2015, 14:37

Les difficultés sérieuses commencent en effet au IIIe siècle pour l'Empire romain. Mais sa séparation en empires d'Occident et d'Orient est très progressive. Elle se veut d'ailleurs purement administrative, non juridique. L'empire d'Occident apparait aussi mieux dans la continuité de l'histoire romaine. En effet, Rome a beaucoup plus marqué l'Occident que l'Orient : langue latine, droit romain, urbanisme... L'Occident était en fait sous-développé par rapport à l'Orient, alors que celui-ci abritait des civilisations très évoluées beaucoup plus anciennes que l'Empire romain : Grèce, Syrie, Égypte...

Mais à partir du moment où l'Occident n'est plus constitué que de royaumes germaniques (en fait germano-romains), il n'existe plus aucune raison de continuer l'histoire romaine en Occident plutôt qu'en Orient. Cette évolution s'achève globalement en 476, avec la déposition de Romulus (empereur d'Occident) par le roi germanique Odoacre. Il est alors temps de mettre fin à l'histoire romaine comme objet d'étude intelligible. Les contemporains bien informés ont dû s'en rendre compte, mais faiblement.

Sinon, ce n'est pas la conversion au IVe siècle de l'Empire romain au christianisme qui a provoqué sa fragmentation. Les empires d'Occident et d'Orient étaient en principe chrétiens, comme aussi les royaumes germano-romains créés en Occident (Ve siècle).

Je mentionne par ailleurs deux très bons livres sur la question (venant de paraitre ou réédités), surtout le premier :
"Les derniers jours", par Michel De Jaeghere, éd. Les Belles Lettres (26 €)
"La fin de l'Empire romain d'Occident", par Georges-André Morin, éditions du Rocher (23 €)
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