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sparte richerSparte est une ville singulière dans l’imaginaire occidental. Des discours révolutionnaires au film 300, la ville est à l’origine de nombreux récits et images plus ou moins informés. Les institutions politiques, sociales et militaires fascinent et inspirent de nombreux politiques ou artistes. Or cette singularité est de plus en plus remise en question par les travaux récents des historiens. Grâce aux découvertes archéologiques mais aussi aux relectures des textes anciens, Sparte devient petit à petit une cité grecque plus similaire aux autres. Nicolas Richer dans son ouvrage intitulé Sparte, Cité des arts, des armes et des lois et publié aux éditions Perrin propose une riche synthèse actualisée sur l’histoire de la cité qui déconstruit un récit singulier construit dès l’époque hellénistique, à la fin de l’indépendance de la cité. Pour les besoins de cet article, toutes les dates indiquées sont avant J.-C.

Une « cité coloniale »

Après avoir présenté la géographie de la Laconie, l’auteur débute par les origines de la ville. Si un peuplement de cet espace dès le XVIe siècle à l’époque mycénienne est attesté et que la cité est mentionnée dans l’œuvre homérique, il faut cependant attendre l’établissement des Doriens dans la péninsule pour qu’elle entre véritablement dans l’Histoire. La cité dorienne semble être issue d’une entreprise coloniale thébaine comme le raconte le mythe du retour des Héraclides : les enfants d’Héraclès, originaire de Thèbes se seraient à nouveau emparés de la région perdue par leurs ancêtres. Les rois spartiates se proclamaient ainsi descendants d’Héraclès. Mais la fondation de Sparte est aussi le fruit d’un synœcisme vers 770-760 et résulte aussi de l’annexion ultérieure d’Amyclées, soutenue par la tribu des Égides d’origine thébaine. L’établissement d’une double monarchie pourrait ainsi être le fruit de cette histoire complexe ou alors d’une répartition des fonctions politiques (les Agiades aux affaires étrangères et les Eurypontides à la politique interne). Les catégories sociales et juridiques telles que les Hilotes (esclaves attachés à une terre spartiate) et les Périèques (habitants de la Laconie ayant un statut inférieur aux Spartiates) trouveraient aussi leurs origines dans ce VIIIe siècle si obscur pour nous.

La cité archaïque, une cité en expansion

Sparta territoryAu VIIe siècle, les Spartiates conquièrent après de nombreux combats et non sans difficulté le sud du Péloponnèse : les deux guerres de Messénie en particulier ont duré chacune une vingtaine d’années et ont eu des conséquences politiques nombreuses. De nombreux spartiates essaiment outre-mer et fondent parfois des colonies dans les Cyclades (Théra, Mélos), ou au sud de l’Italie (Tarente) ou s’installent dans d’autres cités en particulier en Crête. Mais la puissance « continentale » de Sparte est assurée grâce à « la laborieuse annexion de la Messénie » qui permet à la cité de disposer des richesses foncières importantes à la base de sa prospérité.

LycurgusDans son chapitre intitulé « La mise en ordre intérieure de Sparte au VIIe et au VIe siècle », l’auteur revient sur la figure du grand législateur spartiate Lycurgue. Celui-ci aurait vécu à la haute époque archaïque et aurait doté la cité de toute une législation encore en vigueur à l’époque classique. Son action serait le résultat d’un désordre et de tensions issus de l’expansion de la cité au VIIème siècle. Pour les historiens, cette œuvre est plus disparate, certaines lois sont postérieures à son existence supposée. Les auteurs antiques reconnaissaient le caractère collectif de cette législation. La Grande Rhètra est rédigée par Lycurgue sur les indications d'Apollon de Delphes : celle-ci fixe les grands traits de l’organisation de la cité avec trois tribus, une gérousie, les éphores et une assemblée des citoyens. La constitution de Lycurgue permet donc l'eunomia, le bon ordre et le bon gouvernement. Cette réforme s’inscrit largement dans ce que l’on appelle la révolution hoplitique, qui a bouleversé l’ordre militaire et politique dans les cités grecques. Les banquets nombreux sont une résultante de la volonté de renforcer la cohésion entre les citoyens. L’auteur conclut sur le conservatisme supposé des Spartiates. Celui-ci est appuyé sur un sentiment constaté par les auteurs mais bien postérieur à l’œuvre de Lycurgue.

Le VIe siècle spartiate : l’austérité et la consolidation politique

Sparte n’a pas toujours été une cité rétive aux arts. Au VIe siècle, la cité a une importante activité artistique. Elle produit des sculptures et des céramiques qui s’exportent considérablement. Les artisans locaux ont travaillé l’ivoire et le bronze avec succès. Les bâtiments publics ne sont pas si éloignés de ceux des cités voisines. Dans un autre domaine, on peut citer l'oeuvre du poète Tyrtée. Mais l’austérité artistique s’installe dans la seconde moitié du VIe siècle, créant un décalage de plus en plus important avec les autres cités, ce qui se reflète dans les récits des auteurs antiques. La question de l’austérité artistique est liée à celle des inégalités dans la cité que l’auteur développe longuement : Sparte n’était pas une cité égalitaire (au niveau des richesses, familiales, des statuts) mais elle souhaitait s’affichait comme telle. L’éphorat de Chilon (556/555) semble avoir constitué une impulsion décisive en ce sens et est à mettre en lien avec les réformes politiques alors en cours qui donnent plus de pouvoirs et aux citoyens et aux éphores contre les élites.

Coupe laconienne Zeus et son aigleSparte s’affirme de plus en plus sur la scène internationale. Elle défend ses intérêts en soutenant des régimes oligarchiques favorables à la cité et en nouant des alliances avec les cités voisines. La consolidation de sa puissance et la neutralisation des potentielles menaces sont les clés de sa diplomatie moins conquérante. Cependant, grâce à sa puissance militaire, elle apparait de plus en plus comme un recours et un défenseur des intérêts grecs. La ligue du Péloponnèse établie vers 525 est une manifestation de cette politique extérieure. Au tournant du VIe siècle, Cléomène Ier (520-488) a une politique extérieure plus ambitieuse. Sparte intervient plus volontiers hors du Péloponnèse comme à Athènes pour tenter de rétablir les Pisistratides mais aussi à Égine car ses habitants avaient accepté la domination perse. Cette dernière expédition se révèle un échec et conduit à la chute de Cléomène Ier. Mais des troubles à l’intérieur du Péloponnèse conduits par des Messéniens, Arcadiens et Argiens persistent. Sparte écrase Argos en 494. Cependant, les troubles en Messénie persistent jusqu’aux années 460. Pour autant, Sparte, conscient des limites de sa puissance, refuse les expéditions lointaines. Après les refus des précédentes demandes d’aide de Platées en 579 ou de Samos en 516 contre un ennemi extérieur, Sparte accepte d’aider Athènes en 490 dans la première guerre médique bien qu’elle ne puisse pas intervenir militairement.

Une cité grecque pas si différente des autres

Degas cryptieL’auteur propose une description approfondie de la vie de la cité spartiate dans tous ses aspects. Les premiers chapitres abordent les questions sociales dans la cité. Les Hilotes producteurs et dominés sont essentiels pour l’économie et le fonctionnement de la cité, ils permettent de décharger les citoyens des taches productives. Les Spartiates mettent en avant leur égalité bien que l’on décèle de nombreuses sources d’inégalités (économiques, sociale et familiale). Ce système social connait de nombreuses fragilités. Selon Aristote, la place des femmes dans la cité spartiate est un problème. Avec la forte mortalité masculine liée aux guerres, les femmes pouvaient être en possession d’héritages conséquents. C’est surtout l’oliganthropie (le manque d’hommes) qui est un véritable problème que Nicolas Richer analyse. C’est avec de nombreuses sources et de nombreux calculs qu’il démêle la réalité et ses causes. La guerre conduit à la concentration des richesses aux mains de quelques familles ce qui a conduit à des mesures pour freiner ces inégalités bien réelles. L’usage de la monnaie à Sparte a été limité jusqu’au Ve siècle. On privilégie le troc mais aussi la monnaie de fer comme dans de nombreuses autres cités. L’auteur explique les raisons pour lesquelles Sparte n’avait pas besoin de frapper une monnaie d’or ou d’argent. La guerre du Péloponnèse bouleverse cette situation à cause d’un afflux de métaux précieux suite à la victoire : une interdiction temporaire de l’usage de la monnaie a été mise en place pour limiter l’utilisation par certains des richesses accumulées à l’étranger. L’auteur conclut que le système social spartiate n’a finalement pu se stabiliser qu’avec la perte de la Messénie en 370/369. Le territoire spartiate est alors mieux contrôlé par une communauté réduite de spartiates, qui n’ouvrait pas ses rangs aux périèques et aux Hilotes malgré leur faiblesse numérique.

Question au cœur de nombreux discours et représentations, l’éducation à Sparte bénéficie d’un chapitre. Les différentes étapes de ce système éducatif contraignant sont abordées y compris la cryptie réservée à une élite (épreuve de l'initiation spartiate où l’initié doit survivre par ses propres moyens). L’éducation spartiate, en plus des aspects physiques bien connus, consacre une large part aux activités intellectuelles comme la lecture, l’écriture, la musique, le théâtre, l’histoire mais aussi l’art oratoire avec la « brachylogie » qui est l’utilisation d’expressions courtes. L’éducation spartiate se poursuit tout au long de la vie. L’ensemble éducatif et normatif crée une société hiérarchisée avec les hippeis (fantassins d’élite) mais aussi les agathoergoi qui sont les hippeis les plus âgés et les plus méritants « qui doivent sans répit aller en mission chacun de son côté pour le service de la communauté des Spartiates » comme nous l’indique Hérodote. La discipline forte et omniprésente est renforcée par le culte des pathèmata (les sentiments que les spartiates devaient pleinement maitriser). Bien que les hommes constituent le cœur de la cité, Sparte ne délaissait pas l’éducation des filles. Cette dernière avait ses propres normes notamment dans un but eugénique.

Sparta EphoresLes chapitres suivants abordent d’autres aspects de la cité comme la vie politique, le panthéon et les fêtes religieuses spartiates mais aussi l’armée. Les différentes institutions politiques sont présentées (éphores, gérontes et rois) et constituent un « régime de constitution mixte » combinant éléments démocratiques, oligarchiques et monarchiques. On salue l’organigramme de la cité réalisée par l’auteur qui est une bonne synthèse de la vie politique à Sparte. Le chapitre sur la religion montre, au-delà des dieux honorés, les multitudes fêtes et rituels qui ponctuaient l’année. Une partie de la religion est liée aux affaires militaires : le culte des héros, des morts et des pathèmata permet aux spartiates de s’assurer la victoire. Les succès militaires s’expliquent aussi selon les anciens par leur piété et leur rigueur en matière religieuse. Bien entendu, l’auteur développe de manière approfondie les aspects militaires dans plusieurs chapitres (formation militaire et physique, encadrement, organisation, composition militaire). Si les vaincus sont historiquement fortement dépréciés dans la cité, l’auteur montre que l’oliganthropie a conduit Sparte à la fin de l’époque classique à négocier la paix plusieurs fois pour récupérer ses hommes. Preuve que l’opprobre était moins fort et que les prisonniers relâchés étaient destinés à réinvestir la cité.

Gloire et déclin de Sparte à l’époque classique

Helmed Hoplite SpartaLes deux derniers chapitres dressent une synthèse de l’histoire politique de la cité à l’époque classique. Le Ve siècle est celui de la grandeur. Suite à la seconde guerre médique (480-479) et la fameuse bataille des Thermopyles (480), Sparte apparait comme le défenseur des Grecs. Mais une autre cité rivale peut contester ce titre : Athènes. Entre les guerres médiques et la guerre du Péloponnèse (431-404), de nombreuses frictions éclatent entre les deux cités. L’auteur tout comme Thucydide montre bien que les hostilités viennent des initiatives athéniennes. La guerre du Péloponnèse permet à Sparte d’affirmer sa suprématie et d’anéantir les ambitions athéniennes. Paradoxalement, la victoire spartiate advint avec la mise en place d’une marine soutenue financièrement par l’Empire perse. Ceci pose un certain nombre de problèmes politiques pour la cité qui finalement se détache vite de son ancien allié. Après des renoncements en Asie Mineure et une relative victoire contre Corinthe (395-386), la fragile hégémonie spartiate est balayée par les Thébains avec la bataille de Leuctres en 371. Celle-ci entraine la perte de la Messénie vers 365 et l’établissement de nouvelles villes rivales comme Messène, Mégalopolis ou Mantinée dans le Péloponnèse. Philippe II de Macédoine poursuit l’affaiblissement de Sparte en aidant ses rivaux. Sparte réagit une ultime fois en 330 avec le siège de Mégalopolis. L’échec militaire scelle le déclin de Sparte qui devint selon Paul Cartledge « une communauté de troisième niveau et sans importance ».

L’ensemble de l’ouvrage dégage le portrait d’une cité qui a évolué lentement mais qui en conservant des traits archaïques s’est singularisée partiellement des autres cités grecques. Les multiples tensions internes ont conduit à prendre des mesures qui ont contribué à singulariser la cité pour tenter de conserver une apparente égalité entre les citoyens. Au fil de la démonstration, l’auteur montre que, par bien des aspects, Sparte n’était pas si différent des autres cités grecques. Indirectement, l’ouvrage nous invite à sortir du prisme athénien pour mieux comprendre un monde vaste et complexe où Athènes ne serait pas le modèle. L’auteur s’appuie sur une documentation riche qu’il expose et explique à chaque étape de sa démonstration. Les nombreuses illustrations permettent une plongée dans la culture matérielle spartiate. Les cartes sont précises et très claires. Au final, l’ouvrage est une synthèse complète et réussie sur l’histoire de cette cité qui a fait couler tant d’encre jusqu’à nos jours.

Sparte, cité des arts, des armes et des lois, de Nicolas Richer. Perrin, mars 2018.