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Histoire de l'islamisme : les Frères musulmans

Un double contexte favorise l’émergence des Frères musulmans en Egypte à la fin des années 1920 : d’abord le contexte politique, avec les critiques de plus en plus vives sur la présence britannique, mais aussi une certaine instabilité avec la tentative d'installation d’un gouvernement de tendance libérale ; puis le contexte idéologique, au niveau religieux, avec l’héritage des salafistes du XIXe siècle, mais surtout l’influence de Rachid Rida et la controverse autour des idées d’Abderazziq.

 

 

 

 

 

Le rôle d’Hassan al-Banna

 

Les Frères musulmans ne sont d’abord pas vraiment une confrérie mais plutôt une association, en arabe Jama’iyya al-ikhwan al-muslimin. Ils sont créés en 1928-29 par Hassan al-Banna ; celui-ci est né en 1906 près du Caire, d’un père ‘alim (docteur de la Loi islamique) régional, imam d’une mosquée locale. Al-Banna lui-même n’est pas un ‘alim, il ne fait pas d’études religieuses mais devient instituteur après être passé par l’université Dar al-ulûm. Il enseigne alors dans la région du Canal de Suez et créé à cette époque les FM.

 

En 1936, l’association s’implique pour la première fois politiquement par un soutien actif, et militaire, à la révolte des Arabes de Palestine. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, ils s’opposent à la présence britannique en Egypte, et l’après-guerre peut être considéré comme l’apogée du mouvement qui recrute à tours de bras. Mais en 1948, ils sont dissous après que l’un de leurs membres ait assassiné le premier ministre Nuqrashi, sans l’accord d’al-Banna ! Celui-ci est affaibli et, accusé par le pouvoir qui voit d’un mauvais œil son influence grandissante, il est lui aussi assassiné le 12 février 1949 !

 

Dès 1951, c’est Hudaybi le nouveau Guide d’une association qui rejette à présent la violence ; elle soutient le coup d’Etat de 1952 qui amène Nasser au pouvoir. Mais celui-ci se retourne bientôt contre ses encombrants alliés, et les dissous à nouveau en 1954, après de très violentes purges !

 

L’Egypte à la croisée des chemins

 

Le contexte égyptien est ainsi fondamental pour comprendre les Frères. Ceux-ci reprennent le constat réformiste de la décadence, en lien avec Rachid Rida ; ainsi la revue Majallat al-Fath succède-t-elle au Manar de Rida en 1935.

 

Les Frères musulmans luttent aussi activement contre la présence étrangère, en particulier britannique, et l’alliance des pouvoirs égyptiens avec elle. Ils l’accusent d’être responsable de l’aliénation culturelle et de l’érosion des valeurs morales en Egypte. La jeunesse s’éloignerait du « mode de vie islamique »…De plus, la période est aussi marquée par un fort prosélytisme des missionnaires chrétiens, Français pour beaucoup, qui menacent encore plus l’islam sur ses terres même. Pour les Frères, l’Egypte est à un tournant et doit faire un choix entre la « voie de l’Occident » et la « voie de l’islam ». Mais il faut de suite préciser que les Frères musulmans ne rejettent pas en bloc l’Occident, même s’ils y sont moins ouverts que leurs prédécesseurs salafistes comme Abduh et El-Afghani ; ils sont d’accord avec certains aspects positifs comme « l’esprit social », mais rejettent en revanche le matérialisme et l’individualisme. Il ne faut pas oublier enfin qu’Al-Banna pense sa doctrine dans le contexte de l’émergence des fascismes en Europe, et il ne cache pas son intérêt pour Mussolini…

 

Deux priorités s’imposent pour les Frères : l’éducation et la guidance de la société. Il faut mobiliser la jeunesse dans la mosquée mais aussi l’école, les associations, les cafés,…Leur position est ambiguë au sujet des oulémas (pluriel de ‘alim) ; ils critiquent al-Azhar (grande mosquée du Caire), alors que Banna est proche du recteur al-Maraghi (1935-42). Mais ils leur reprochent surtout une trop grande allégeance à des pouvoirs pas assez islamiques et trop dépendants de l’étranger.

 

A la grande différence des salafistes, y compris Rida, les Frères musulmans ont une implication politique agressive. En 1947-48, ils envoient des combattants en Palestine ; en 1946, ils écrivent à l’ONU un document en lettres de sang pour exiger indépendance de l’Egypte ; en 1951, ils participent à la guérilla contre les Anglais autour du Canal (sans doute avec parmi eux un certain Yasser Arafat). Mais toutes ces actions ne les empêchent pas de se poser de vraies questions sur leur engagement : l’association doit-elle devenir un parti politique, et l’utilisation de la violence est-elle légitime ?

 

Un idéal de « musulman total »

 

L’islam, pour les Frères, doit être pris comme une totalité ; il doit mobiliser l’individu (le « régénérer »), mobiliser tous les registres de la vie : spirituel, moral, intellectuel, corporel,…et former des « soldats de Dieu » dont l’engagement serait total pour un système global. L’islam serait ainsi la solution à tous les maux des sociétés arabes face à la domination coloniale, économique, militaire, technologique,…de l’Occident.

 

Leur structure interne est rigoureuse dans les années 40 : un Guide (murchid) est élu à vie sur ses qualités personnelles. Un bureau d’orientation de douze membres l’aide, ainsi que des sections et des comités spécialisés, des mouvements de jeunesse, une section féminine et même un plus obscur groupe « militaire ».

 

Citons al-Banna : « l’islam dans lequel croient les Frères voit dans le pouvoir politique l’un de ses piliers ». Pourtant, les Frères musulmans de la première heure ne militent pas pour un Etat islamique, mais pour une régénération de la société : un ordre social et une restauration de la charia. Mais comme chez Rida, il ne faut pas confondre charia et fiqh (droit « courant »), la première n’étant qu’une sorte d’horizon idéal ; pour exemple, les peines indiquées par la charia ne seraient pas des objectifs ni des injonctions, mais des frontières à ne pas dépasser…ainsi, le droit peut changer selon le contexte, mais dans le cadre de la charia.

 

Les Frères musulmans attachent une très grande importance à la morale, ils peuvent ainsi s’accommoder des régimes politiques tant que la société est elle morale et islamique. Ils rejettent la théocratie, le pouvoir venant de la umma (communauté), pas de Dieu directement (on verra que ça dépend des Frères par la suite) ; ainsi, pas de dictature, de monarchie ni de régime clérical. Les critères moraux et la vertu doivent suffire. En revanche, ils s’opposent au multipartisme, car celui-ci créé un risque de fitna (catastrophe car division de l’umma).

 

Selon Mitchell : « [les Frères musulmans sont] le premier effort organisé et de masse, à base surtout urbaine, pour affronter le destin de l’Islam dans le monde moderne ».

 

On verra que, par la suite, face à la répression et aux mutations de l’Egypte, l’idéologie des Frères musulmans évolue, et ce jusqu’à nos jours…

 

 

 

Bibliographie

 

-          O. Carré, M. Seurat, Les Frères musulmans (1928-1982), L’Harmattan, 2005.

 

-          R.P. Mitchell, The Society of the Muslim Brothers, Oxford University Press, 1968.

 

-          O. Roy, L’échec de l’Islam politique, Esprit/Seuil, 1992.

 

-          N. Picaudou, L’islam entre religion et idéologie (Essai sur la modernité musulmane), Gallimard, 2010.

 

-          H. Laurens, L’Orient arabe (Arabisme et islamisme de 1798 à 1945), A. Colin, 2004.

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