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Les mozarabes en Al Andalus (VIIIè-XIè) 1/2

MOZARABESLa conquête de la péninsule Ibérique par les musulmans a évidemment créé un « choc » des cultures. Une rencontre entre les populations mélangées de l’Espagne wisigothique et des musulmans en pleine mutation avec « l’intégration » des Berbères aux déjà très divers Arabes. Comment alors le nouveau pouvoir allait-il gérer son statut de minorité, pour ensuite le transformer en majorité par une arabisation et une islamisation de la société andalouse ? Comment les anciennes minorités allaient-elles réagir ?


 

Le problème le plus important rencontré par les émirs (puis les califes) andalous a été la gestion de la minorité chrétienne. Ils avaient déjà connu cela lors de leurs précédentes conquêtes, mais en Espagne cela ne se passa pas exactement de la même façon qu’en Palestine, en Egypte ou en Syrie. Cette minorité chrétienne (au départ majorité) est plus connue sous le nom de « mozarabes » ; c’est ce que nous allons aborder ici : qui étaient les mozarabes, comment ont-ils réagi à la conquête et à la mutation de la société, quels ont été leurs rapports avec le pouvoir musulman ?

Qui étaient les mozarabes ?

« L’histoire des mozarabes est celle d’un affaiblissement continu » nous dit Pierre Guichard. Mais qui sont les mozarabes, et sur quoi s’appuie l’historien pour affirmer cette thèse ? Nous allons ici nous interroger sur les mozarabes en tant que majorité numérique (mais soumise à un autre pouvoir), puis minorité en pays d’Islam, dans la société d’Al Andalus, et ce du VIIIè au X siècle.

Le mot même de « mozarabe » doit être défini, et il existe différentes interprétations quant à son origine : selon l’Encyclopédie de l’Islam, elle viendrait peut-être du XIIIè siècle, par l’intermédiaire de l’archevêque Rodrigo Ximenez, qui appelait les chrétiens soumis à l’islam : « dicti sunt mixti arabes », avec une connotation péjorative ; on remarque aussi le terme « muzaraves de rex triceros » à propos d’un litige sur des propriétés dans un texte qui date de l’époque d’Alphonse V (999-1028), et qui semble faire une distinction entre les chrétiens sous domination musulmane et ceux des royaumes chrétiens du Nord ; pourtant, plus communément, on s’accorde à dire que le terme mozarabe vient de l’arabe musta’rib : des non-arabes qui voudraient le devenir. Plus généralement, on doit donc préciser que ce terme désigne, pour le sujet qui nous intéresse, les chrétiens de la péninsule ibérique sous domination musulmane (nous l’utiliserons donc ainsi), à partir de la conquête du VIIIè siècle quand elle devient Al Andalus, et d’un point de vue plus culturel que religieux ; de plus, nous devons dire que le terme mozarabe n’est pas utilisé dans la période que nous étudions, il est postérieur : les chrétiens se nomment eux même chrétiens, alors que les musulmans les désignent comme dhimmis, nasara dhimmayûn ou rum al-baladiyyûn, voire agam.

La période qui nous intéresse se situe entre le VIIIè siècle, au moment de la conquête, qui débute dès 711, et le Xè siècle avec en particulier le règne du premier calife d’Al Andalus, Abd Al-Rahman III (calife de 929 à 961).

Les sources sont assez lacunaires : on observe un trou au Xè siècle, et les principaux récits chrétiens contemporains disparaissent dans la seconde moitié du IXè. Tout d’abord, les sources arabes n’évoquent pratiquement pas les chrétiens, si ce n’est par le récit des périodes de tensions et de révoltes, comme Ibn Hayyan (987-1076). Les sources chrétiennes contemporaines sont principalement celles provenant des écrits polémiques d’Alvare et Euloge, sur lesquels nous reviendrons, mais qui par leur nature même sont subjectifs ; les suivantes sont en arabe et principalement des textes religieux n’évoquant pas la situation de la population mozarabe. Nous avons aussi des témoignages indirects chrétiens : celui de l’abbé de Gorze ambassadeur d’Otton au Xè siècle, ou ceux des chrétiens du royaume de Leon par exemple. Enfin, il existe des traces archéologiques et épigraphiques datant surtout du Xè siècle dans le sud de Cordoue et en Bétique.

De l’Espagne wisigothique à Al Andalus

mozarabe1Il faut, pour mieux comprendre la place des mozarabes dans la société d’Al Andalus, s’arrêter sur la situation de la population dans la péninsule ibérique, et plus particulièrement évidemment des chrétiens, la conquête tout juste achevée. Pour ceci, il faut s’appuyer sur le cadre clérical ; en effet, c’est grâce à celui-ci que nous pouvons apprendre où se concentrent les communautés chrétiennes et comment elles fonctionnent. Nous définirons par la suite les deux hiérarchies chargées par le pouvoir musulman d’encadrer cette population.

Avant l’arrivée des musulmans, qui conquièrent la péninsule à partir de 711, le royaume wisigoth est une mosaïque de peuples : des « indigènes » de culture celtique et ibérique, des Romains, des Wisigoths, des juifs mais aussi des Syriens et des Byzantins qui permettent un lien avec l’Orient qui, nous y reviendrons, influence en partie la nature du christianisme wisigothique. Avec la conquête, les Arabes et leurs alliés Berbères sont bien entendus en infériorité numérique, et s’installent surtout dans les villes, en particulier au centre alors que les chrétiens sont vite cantonnés aux faubourgs.

C’est donc le cadre religieux, clérical, qui va permettre de se rendre compte de la situation des mozarabes la conquête terminée. Ainsi, nous pouvons évoquer les principales villes ecclésiastiques et leur influence, pour voir leur dynamisme (et donc en partie celui de la communauté qui dépend d’elles) dans les premiers temps de l’occupation musulmane. La plupart des sièges épiscopaux sont maintenus : Tolède, Séville et Mérida. La première est la plus importante car elle est la plus « rebelle » face à l’invasion, et ce jusqu’au IXè siècle et, également, parce qu’elle est le siège d’Elipand, personnalité religieuse centrale du christianisme wisigothique, qui va instaurer la doctrine de l’adoptianisme sur laquelle nous reviendrons. Séville, quant à elle, bénéficie du prestige de Isidore (560-636) et elle est le siège métropolite de Cordoue et Elvira ; c’est justement dans cette ville qu’est choisi Egila qui, en 777 avec le soutien du légat du pape Adrien Ier (772-795), va être chargé de combattre les hérésies qui frappent le christianisme de la péninsule, comme l’adoptianisme. Cordoue, du fait d’être la ville qui accueille les gouverneurs puis les émirs musulmans, voit son évêque devenir représentant des chrétiens auprès des conquérants. Il est tout de même difficile de se faire une idée plus précise de l’encadrement et du fonctionnement de la communauté mozarabe, au-delà de cette structure cléricale, et encore celle-ci n’étant pas très connue, à part grâce à des sources indirectes comme celles venues de Rome pour vérifier l’orthodoxie du culte et des listes synodales qui ne dépassent pas le IXè. On peut justement dire que le nombre d’évêchés étant de 18 au IXè siècle, il doit en être de même au VIIIè, avec une concentration en Bétique plus particulièrement.

Le cadre clérical est encore plus important dans les relations qu’il exerce avec le pouvoir musulman. En effet, la communauté mozarabe va être dirigée par deux hiérarchies à la fois distinctes et liées : son clergé et le statut de dhimmi ; le premier sert donc de relais avec le conquérant, il est le maillon le plus important entre l’Etat musulman et la « minorité », pas numérique jusqu’au début Xè siècle, mais au statut juridique inférieur. Le statut des régions et des villes dépend tout d’abord de la façon avec laquelle elles ont été conquises, par la force ou par traité. Nous avons ainsi les exemples de Santarem, Coimbra et surtout Tudmir, où le seigneur wisigoth conserve le gouvernement et où demeure la hiérarchie religieuse, ce qui facilite la cohésion de la communauté, au contraire de villes prises par la force. Si l’on prend l’exemple de Cordoue, celle-ci a droit au même traitement que Damas en 636, et doit partager l’église Saint Vincent avec les musulmans. Pourtant, très vite, les évêques se retrouvent avec des difficultés pour élire les leurs et surtout doivent se soumettre au désir des Omeyyades à partir du IXè siècle : ceux-ci nomment ou remplacent des évêques et choisissent donc leurs relais au sein de la communauté mozarabe. Cela provoque des divisions au sein du clergé sur lesquelles nous reviendrons, avec des évêques au service du pouvoir omeyyade et d’autres qui le contestent.

Toutefois, le statut de tout chrétien en Al Andalus est celui de dhimmi ; c’est un statut juridique, qui prend ses racines dans le Coran (en particulier la sourate IX, 29 qui évoque la djizya) et dans la Sunna (les rapports du Prophète avec juifs et chrétiens), mais aussi dans la pratique des califes qui ont succédé à Muhammad, en particulier Umar II (717-720) : il offre la protection des musulmans aux ahl al-kitab (les Gens du Livre, soit juifs et chrétiens) en échange de leur soumission au pouvoir musulman et à l’islam. Ils peuvent pratiquer leur religion avec certaines restrictions, et doivent payer un tribut, la djizya. De plus, ils sont soumis à  différentes obligations dans leur comportement et leur tenue vestimentaire, pour marquer cette infériorité, et qui provoquera des tensions abordées plus loin. L’important, c’est que ce statut juridique est relayé auprès du pouvoir par des chrétiens : est nommé auprès de l’évêque un comte (comes en latin, qûmi en arabe) qui représente les mozarabes auprès du souverain musulman. C’est la même chose dans le domaine judiciaire où est nommé un qadi al-nasara qui applique le droit wisigoth, sauf si un musulman est concerné. Pour la collecte de la djizya, c’est un mustakhridj qui en est chargé. Parmi les personnalités mozarabes qui ont occupé ces postes on peut citer le comes Rabi ‘ibn Teodulfo sous le règne d’Al Hakham Ier (796-825), ou Asbag ibn Abd Allah ibn Nabîl « qadi des chrétiens de Cordoue » sous Al Hakham II (961-976) ; ils ne sont pas nécessairement des clercs, ils peuvent être aussi des laïcs.

La communauté mozarabe est donc regroupée autour d’évêchés encore dynamiques au moment de la conquête. Ces évêques, mais aussi des laïcs, vont servir de relais avec le pouvoir musulman pour appliquer le statut juridique de dhimmi. Mais cette « allégeance » d’une partie du haut clergé et des élites va être l’une des raisons des tensions au sein du christianisme mozarabe, tout comme la dhimma et l’arabisation vont provoquer des réactions de révoltes contre l’Etat omeyyade. C’est ce que nous verrons par la suite.

Bibliographie : voir partie 2.

Lire la suite : Les mozarabes en Al Andalus 2eme partie

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