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Les dhimmis dans l'Islam médiéval (1/2)

verset du coranLe statut de dhimmi charrie avec lui nombre de fantasmes opposés : certains y voient la preuve d’une grande tolérance des musulmans envers les non-musulmans, allant jusqu’à une idéalisation transposée à la période tout aussi fantasmée d’Al Andalus ; d’autres y voient la preuve d’une volonté des musulmans d’assimiler petit à petit les non-musulmans, les poussant à se convertir pour sortir de ce statut de minorité. Evidemment, c’est bien plus complexe.

Les origines, du Coran à la Sunna


La dhimma est « un contrat indéfiniment reconduit par lequel la communauté musulmane accorde hospitalité et protection aux membres des autres religions révélées, s’ils respectent la domination de l’islam » (cf Encyclopédie de l’Islam).

Le Coran est la base (avec la Sunna) des dispositions juridiques qui vont mener à la shari’a (Loi islamique) et donc entre autres au statut de dhimmi. Dans le Coran, pour définir les chrétiens et les juifs, il ne faut pas perdre de vue que l’avis dépend et varie selon les circonstances et les événements vécus par le Prophète, c’est-à-dire ses relations avec les uns et les autres au fil de la Révélation. Le Coran s’avère relativement tolérant (ou selon les interprétations « résigné » devant ce qui l’a précédé) envers le pluralisme religieux, comme l’atteste la sourate II, 256 : « Pas de contrainte en religion ! » ou la sourate CIX, 6 : « A vous votre religion ; à moi ma religion ». Mais cette attitude ne s’applique qu’aux Gens du Livre, les ahl al-Kitab, c’est-à-dire chrétiens, juifs et les mystérieux sabéens. Nous le voyons à la sourate II, 62 : « Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui sont Chrétiens ou Sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour, ceux qui font le bien : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n’éprouveront plus alors aucune crainte, ils ne seront pas affligés ». Bien sûr, ce point de vue évolue avec les rencontres de Mahomet et ses contacts de plus en plus fréquents et conflictuels avec les chrétiens et surtout les juifs ; ainsi, entre autres sourates hostiles, la V, 51 : « Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas pour amis les Juifs et les Chrétiens ; ils sont amis les uns des autres. Celui qui, parmi vous, les prend pour amis est des leurs. –Dieu ne dirige pas le peuple injuste- » et surtout la sourate IX, 29 : « Combattez […] ceux qui, parmi les Gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie Religion. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils payent directement le tribut (djizya) après s’être humiliés ». En effet, c’est cette dernière sourate qui va être directement à l’origine de la dhimma et de sa base, le paiement de l’impôt de capitation, la djizya, sur lequel nous reviendrons.

Les actes du prophète sont eux aussi décisifs. Après l’Hégire, Mahomet tente de convertir les juifs de Médine ; les trois tribus sont vaincues, deux ont le choix entre conversion et exil, une troisième (les Banu Quraysa) entre conversion et mort. Il y a ensuite, et surtout, la conquête en l’an 7 de l’Hégire (629) de l’oasis de Khaybar, avec le premier cas de soumission d’une tribu juive à l’islam : les juifs seront « protégés » (dhimmis) par les Musulmans, mais doivent leur verser la moitié de leur récolte. C’est sans doute le premier cas de « tribut » (référence à IX, 29) et donc aussi l’une des sources de la dhimma. Pour les chrétiens, les relations sont moins nombreuses et moins conflictuelles, ils sont ainsi mieux vus que les juifs, comme le montre la sourate V, 82 : « Tu constateras que les hommes les plus hostiles aux croyants sont les Juifs et les polythéistes. Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l’amitié sont ceux qui disent : « Oui, nous sommes Chrétiens » […] ». Mahomet passe par exemple des accords avec les chrétiens de Nadjran. Pourtant, il nous faut noter que par la suite, la distinction entre les deux ne sera plus de mise au sujet de la dhimma, et que même la vision qu’auront les Musulmans vis-à-vis des juifs et des chrétiens aura tendance à s’inverser, à cause des affrontements entre Islam et Occident chrétien.

On le voit, le point de vue du Coran et de la Sunna sur chrétiens et juifs est contrasté : ils sont plus respectés que les polythéistes, les païens ou les athées, car considérés comme des « Gens du Livre », mais ils le sont également comme hérétiques, indignes de confiance et dans l’erreur, qu’il faut soumettre absolument.

L’évolution juridique de la dhimma

Il existe d’autres sources qui ont contribué à mettre en forme le statut de dhimmi ; on doit citer le « Pacte d’Umar » pour commencer. La tradition en fait l’origine de la dhimma, à partir d’un événement qui aurait concerné le deuxième calife, Umar (634-644), et des chrétiens de Syrie. Ceux-ci lui auraient adressé une lettre où ils donnaient les conditions de leur soumission ! Ce document est sans doute apocryphe, car on voit mal les vaincus imposer leurs conditions...D’ailleurs, la trace de ce pacte n’intervient qu’au XIè siècle. Plus véridique sans doute sont les dispositions à l’égard des dhimmis prises par l’omeyyade Umar II (717-720) : celui-ci aurait introduit les différences au niveau vestimentaire, ou encore la défense de monter un cheval, de porter des armes,…Des mesures qui prirent par la suite valeur de Loi. On peut citer aussi le mystérieux Edit du Prophète aux Chrétiens, qui fait sans doute référence aux accords avec les chrétiens de Nadjran.

Quoiqu’il en soit, les différentes versions et applications nous permettent de définir les modalités de la dhimma. Il faut d’abord insister sur la symbolique : nous l’avons vu plus haut, l’une des sourates ayant inspiré le contrat (IX, 29) insiste sur le caractère humiliant de la dhimma et du paiement du tribut. Selon l’exégète Mahmud ibn ‘Umar al-Zamakhshari (1075-1144), « le recouvrement de la djizya doit s’accompagner de mépris et d’humiliation. [Le dhimmi] viendra en personne, à pied et non à cheval. Pour payer, il se tiendra debout, tandis que le percepteur restera assis. Le percepteur l’empoignera par le collet et le secouera en lui disant : « Acquitte-toi de la djizya ! » ; et quand il aura payé, il lui donnera une tape sur la nuque. » D’autres sources exigent que le dhimmi se présente dos courbé, que le percepteur le traite avec dédain et mépris, ou que la main du dhimmi se trouve en dessous de celle du percepteur au moment de l’échange.

Pourtant, cette interprétation ne fait pas l’unanimité, en particulier au sein des juristes. Ceux-ci sont avant tout intéressés par le paiement de la djizya ; ainsi, Abu ‘Ubayd (770-838) dans son Traité sur les impôts (Kitab al-Amwal) affirme qu’on ne doit « pas imposer les dhimmis au-delà de leurs capacités, ni leur infliger des souffrances. » De même Abu Yusuf (731-808), qadi d’Harûn al-Rashîd (786-809) dans son Kitab al-Kharaj : « Aucun ressortissant de la dhimma ne sera battu afin d’exiger de lui le paiement de la djizya ; on ne le fera pas attendre sous la chaleur ardente du soleil, on ne lui infligera pas de châtiments corporels haïssables, ni d’autres sévices du même genre. Il convient, au contraire, de le traiter avec clémence. » En revanche, un dhimmi qui n’aura pas payé la djizya sera bien sûr sévèrement puni, et devra la payer. Ce même Abu Yusuf insiste sur l’interdiction de traiter le dhimmi comme du butin, mais pour des raisons plus pragmatiques qu’humanistes : « Dès lors [quand ils ont payé le tribut], tu n’as plus aucun titre ni aucun droit sur eux. Pense donc ! Si nous les prenons et les distribuons, que restera-t-il aux musulmans qui viendront après nous ? » L’impôt de capitation est, on le voit, primordial. D’origine coranique (IX, 29), la djizya est un impôt de capitation qui s’ajoute au kharadj (impôt foncier).

D’après la source juive de la Geniza du Caire (XIè), c’est un impôt qui peut être lourd, surtout pour les classes les plus pauvres. Elle est supprimée en cas de conversion. Elle est perçue régulièrement depuis les Abbassides et s’applique sur les mâles, valides, libres, capables et donc pas aux femmes (sauf veuves propriétaires sous les Ottomans) ni aux vieillards. Les moines sont exemptés pendant longtemps. Elle doit être versée en argent, de la main à la main, chaque année lunaire.

Quelles sont les autres principales dispositions juridiques ? Un musulman peut épouser une dhimmie, mais un dhimmi ne peut épouser une musulmane ; un dhimmi ne peut posséder d’esclave musulman, mais un musulman peut posséder un esclave dhimmi. En ce qui concerne la justice, le dhimmi peut être jugé par les siens (droit interne) sauf si un musulman est concerné ; il peut aussi demander l’arbitrage d’un juge musulman, mais ce sera bien sûr la Loi islamique qui sera appliquée. Dans ce cas, le témoignage d’un dhimmi n’était pas recevable et le prix du sang (diya) d’un dhimmi était inférieur à celui des musulmans (sauf pour l’école hanafite). Pour les droits de succession : un musulman ne peut hériter d’un dhimmi, ni l’inverse (même si sur le premier point, les sources divergent) ; une disposition critiquée par certains oulémas et surtout par les chiites, qui veulent insister sur l’inégalité entre musulman et dhimmi. Le dhimmi doit aussi respecter l’islam, ne pas faire de prosélytisme, ne pas être ostentatoire dans la pratique de son culte (cloches, processions,…).

Enfin, nous l’avons déjà évoqué, certaines différences vestimentaires et de comportement étaient imposées. Etant plus liées au contexte qu’à une base juridique, nous le verrons dans la partie suivante.

La dhimma, qui prend donc son origine dans le Coran, la Sunna et les interprétations d’exégètes et juristes, est pour résumer un contrat basé sur une inégalité face à l’impôt et au droit, chose que l’on retrouve tout au long de l’Histoire, à la différence de ce que nous allons voir par la suite.

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