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Les dhimmis dans l'Islam médiéval (2/2)

Les bases coraniques et juridiques de la dhimma posées, il faut insister à présent sur le contexte de son application. En effet, c'est ce dernier qui a le plus conditionné les relations entre musulmans et Gens du Livre, en particulier dans les périodes de persécutions, souvent apparues durant des temps où l'Islam se sentait en danger. Nous pourrons peut-être ainsi, après avoir abordé tant les bases que l'application de la dhimma, sortir des clichés "positifs" ou "négatifs" sur ce statut original à plus d'un titre.

 

 

Dhimmis et Musulmans : du temps du Prophète aux conquêtes

On a déjà parlé des relations du Prophète avec les juifs et les chrétiens, et vu qu’elles avaient été de plus en plus conflictuelles au fur et à mesure que Mahomet étendait son influence et tentait de convertir ceux qu’il rencontrait. Il en va différemment de ses successeurs, à l’exception d’Umar qui aurait voulu appliqué la Sunna : le Prophète avait ainsi, selon elle, déclarer sur son lit de mort : « Deux religions ne doivent pas coexister dans la péninsule arabique ». Umar décide alors d’expulser juifs et chrétiens du Hedjaz. Mais, dans les faits, il y aura encore une présence de ces deux confessions dans la péninsule : ainsi, c’est un chrétien qui assassine Umar ; la police de Mu’awiya (fondateur de la dynastie omeyyade) est constituée de chrétiens ; et il y aura encore longtemps des juifs jusqu’au Yémen…En revanche, leur présence (juifs comme chrétiens) sera strictement interdite dans les Lieux Saints d’Arabie.

La conquête s’avère relativement facile ; en effet, les peuples conquis, en particulier chrétiens, ne voient pas les musulmans comme une menace et parfois se trouvent libérés du joug byzantin ! On assiste même à des vagues de conversion. Mais les conquérants sont toujours très minoritaires, et s’impose alors la nécessité d’une occupation et d’une attitude souples vis-à-vis des peuples conquis. C’est ici que germe le contrat de la dhimma. Aidé par le préjugé favorable des autochtones, il est lié au début à des obligations de logement, de ravitaillement, parfois d’espionnage ; c’est d’ailleurs l’une des premières raisons de l’interdiction pour les dhimmis de s’habiller comme les Arabes. Les musulmans ont aussi une difficulté à surmonter : la gestion de l’immense territoire conquis.

C’est pourquoi ils n’hésitent pas à conserver à leur poste ou à employer des dhimmis dans l’administration, y compris à des niveaux élevés (même si c’est relativement rare) ; on peut voir un vizir dhimmi, même si cela doit être à des tâches d’exécution et pas de décision. Mais le fait d’employer des dhimmis provoque un débat au sein des musulmans, et ce dès Umar, en tout cas selon la tradition. Celui-ci aurait déclaré : « Garde-toi de nommer un juif ou un chrétien à une charge publique car, par leur religion, ce sont des gens de corruption. ». Mais le débat montre justement l’importance et la nécessité de ces dhimmis, avec une anecdote encore liée à Umar : celui-ci rend visite au gouverneur de Kufa, Abu Musa qui dit à son calife que son secrétaire est chrétien ; Umar s’en offusque alors en citant le Coran (V, 51) : « Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens », ce à quoi Abu Musa répond : « Sa religion est à lui, son secrétariat est à moi ». En revanche, les dhimmis n’ont pas d’interdiction pour pratiquer d’autres métiers. On les retrouve ainsi en masse dans le commerce, la finance et dans les métiers mal considérés par les musulmans, comme la tannerie, la boucherie, le métier de bourreau…Ils sont aussi présents dans des domaines qui nécessitent des contacts avec des étrangers : la diplomatie, le courtage, la banque.

Pourtant, les premières tensions et discriminations réelles vont débuter dès le VIIIè siècle. A cette époque, l’Islam voit sa conquête stoppée. C’est sans doute l’échec de son prédécesseur devant Constantinople en 717 qui conduit Umar II (717-720) à adopter les premières vraies mesures discriminatoires envers les dhimmis. En effet, et ce sera encore plus le cas par la suite, la situation des dhimmis sera difficile à chaque fois que l’Islam sera en difficulté et qu’il y aura nécessité de « purifier » l’Empire musulman. Si les juristes et la pratique générale seront plutôt « laxistes », les théologiens et les califes les plus piétistes seront toujours plus violents envers leurs sujets non musulmans, et toujours à cause du contexte.

Des disparités nombreuses et variées

Le VIIIè siècle est déjà un tournant, en particulier en Orient. Umar II impose des vêtements différents aux dhimmis, l’interdiction de monter à cheval et de porter une arme. Il impose également le port de signes distinctifs comme la ceinture zunnâr, et l’interdiction de porter de beaux tissus. A la nécessité de distinguer musulmans et dhimmis pour des raisons de sécurité s’ajoute la volonté d’humilier les non musulmans. Il renforce également les contraintes fiscales. Ce durcissement continue sous certains de ses successeurs et aux siècles suivants : sous Yazid II (720-724), puis Harûn al-Rashid (786-809) qui lui aussi insiste sur les vêtements différents, par peur d’une tentative d’influence de l’Empire de Charlemagne…Al Mutawakkil (847-861) exclut les chrétiens de l’administration, et les oblige à porter des capuchons et des ceintures couleur de miel ; il rase aussi les églises nouvellement construites. Le point d’orgue est la persécution par al-Hakim (996-1021), qui va jusqu’à détruire le Saint Sépulcre à Jérusalem.

En Occident, on assiste à une période de tolérance, en particulier en Al Andalus où les chrétiens dits « mozarabes » cohabitent avec les Musulmans pour une période de vrai échange culturel, surtout sous le règne d’Abd al-Rahman III (912-961). Mais la persécution des juifs de Grenade en 1066 annonce ici aussi un durcissement des rapports entre dhimmis et musulmans.

En fait, on note que les persécutions des dhimmis interviennent dans des contextes précis (et surtout en zone urbaine) : on l’a dit pour Umar II (échec devant Constantinople) et c’est le cas pour quelques-uns de ses successeurs, mais c’est à la fois le danger sur l’Islam et le basculement démographique qui l’expliquent. En danger, les Musulmans reviennent aux bases de leur religion et « purifient » le dar al-Islam ; il est donc logique que ce soit les dhimmis qui souffrent en premier. Ensuite, dès les IXè et Xè siècles, par le biais des conversions ou de la démographie, les musulmans se retrouvent majoritaires et ont donc moins besoin, et moins de crainte vis-à-vis des non musulmans.

Enfin, pour aggraver le tout, il y a les relations avec les ennemis extérieurs de l’Islam : c’est en Occident la Reconquista espagnole, et en Orient les Croisades ; à cela s’ajoute une crise économique qu’il ne faut pas négliger. C’est à ce moment que, globalement, l’attitude des musulmans vis-à-vis des juifs et des chrétiens s’inverse. Alors que dans le Coran, les juifs -on l’a vu- sont moins considérés que les chrétiens, les événements à partir du XIè (prise de Tolède en 1085, et Première Croisade en 1095) vont faire de ces derniers les ennemis potentiels des musulmans, y compris dans le dar al-Islam. En Orient, les chrétiens de rite non latin demeurent relativement tolérés, à l’exception des coptes et des Arméniens qui commencent à subir des persécutions.

En Occident, les mozarabes sont soupçonnés de complicité avec les royaumes espagnols du Nord. C’est sous les dynasties Almoravides (1031-1147) et surtout Almohades (1147-1226) que les dhimmis souffrent le plus dans le Maghreb : les chrétiens disparaissent d’Afrique du Nord, les juifs sont cantonnés dans des quartiers spéciaux (mellâh, hâra), ce qui n’était pas le cas auparavant (ils n’étaient pas obligés de se regrouper, mais le faisaient la plupart du temps pour des raisons économiques). En Orient, la situation change selon la période : l’arrivée des Seldjukides au XIè siècle est un moment relativement calme, mais les Turcs emploient moins de dhimmis dans l’administration ; lors des Croisades, on l’a vu, la situation est compliquée et les dhimmis, chrétiens en particulier, sont entre deux feux ; l’invasion mongole du XIIIè siècle est en revanche temporairement profitable aux chrétiens…sans doute en abusent-ils car sous les Mamelouks, la répression des chrétiens maronites et coptes est féroce. Apparaît à l’époque la figure d’Ibn Taymiyya (1263-1328), qui influencera au XIXè le wahhabisme, et qui insiste lui sur le caractère vexatoire et humiliant du statut de dhimmi.

Reviennent alors durant toute cette période, les obligations et les discriminations : signes distinctifs jusque dans les bains ; taille des maisons différentes ; interdiction de construire des lieux de culte ou d’en rénover et parfois même destruction de ces lieux ; obligation des femmes dhimmies de ne pas être voilées,…

Il faut en fait attendre les XV-XVIè siècle et la consolidation de l’Empire ottoman pour voir la situation se stabiliser, voire s’améliorer. Les juifs expulsés d’Espagne par Isabelle de Castille sont accueillis en Turquie, et surtout au Maroc. Les chrétiens d’Orient ont résisté, en particulier en Egypte, et les nouveaux conquis de la Grèce et des Balkans ne subissent pas les mêmes persécutions…

La situation des dhimmis dans l’Empire musulman a donc grandement évolué, et a été parcourue de crises et de périodes plus tolérantes. Mais, à chaque fois, les périodes difficiles ont résulté d’un contexte particulier : attaques extérieures, regain piétiste, crise économique, évolution démographique.

Bibliographie non exhaustive

- D. SOURDEL, La civilisation de l'Islam classique, Arthaud, 1991.

- H. KENNEDY, The Prophet and The Age of The Caliphates, Longman, 1986.

- B. LEWIS, Islam, Gallimard, 2005.

- Encyclopédie de l'Islam, Brill, nouvelle édition.

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